III

Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées, c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en souvienne[ [48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire[ [49]. M. Dujardin, lui, a publié les Hantises (un recueil dans la manière noire d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis Les lauriers sont coupés, roman symboliste, qui, si on ne connaissait l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle monographie de M. Maurice Barrés: Sous l'œil des barbares. J'ai quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est ici l'éternel sophisme du réel pris et donné pour le vrai. En admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M. Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour impossible), pensez-vous que son œuvre produirait l'impression de vie qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est, par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.