IV

Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin[ [50]? Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,—et le sujet mis à part,—des phrases de français taillées sur ce patron? «Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles, coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence du pas, de tout le corps[ [51]!» Insondable fluence, inexorable fluence, admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'Hydrargyre, et M. Léo d'Arkaï, auteur de Il, et que je dise du premier qu'il a trouvé le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le possible pour m'acquitter envers l'école symboliste?

Non, pourtant. Ouvrez l'Officiel de ces messieurs, la Revue indépendante de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez courte, Pubère, signée de M. Charles Vignier[ [52]. Elle est délicieuse d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses Jeunes-France, le pastiche est de tous points admirable. C'est le récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M. Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience[ [53], véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la littérature, c'est encore à prouver.

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CHAPITRE IV
LES PHILOSOPHES

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CHAPITRE IV
LES PHILOSOPHES

Paul Bourget.—Edmond Haraucourt.—Maurice Barrès.—Robert de Bonnières.—Marcel Prévost.—Édouard Rod.—Narcisse Quellien.—François Sauvy.—Mme Alphonse Daudet.—Mme Juliette Adam.—Jules Lemaître.—Anatole France.—Jules Tellier.—Gilbert-Augustin Thierry.—Alexandre Dumas fils.—Louis Ulbach.—Arsène Houssaye.—Octave Uzanne.—Aurélien Scholl.—Pierre Véron.—Émile Blavet.—Quatrelles.—Mouton (Mérinos).—Glosclaude.—Eugène Chavette.—Henri Rochefort.—H. Taine.—A. de Pontmartin.—Paul Hervieu.—Gustave Claudin.—Alphonse Karr.

Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui frappe d'abord dans leurs œuvres. Au contraire, chez les romanciers dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un prétexte ou une occasion.

Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes, l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces écrivains[ [54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière; les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, A vau-l'eau, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, Sous l'œil des barbares, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget, ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.