III
Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique, qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie, et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut plus question du cœur que comme d'un viscère, et de l'âme que par métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime publique. M. Yves Guyot, dans la Lanterne, en profita pour demander l'abolition de la police des mœurs. On la renforça d'une brigade. Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme. Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre. Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient surtout les imparfaits. Ainsi parurent des Gouines, des Traînées et jusqu'à des Salopes. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.
Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les œuvres documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle. Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition, d'écriture»[ [6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes, espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc., ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit que fit, l'an passé, la fameuse Déclaration des Cinq. La publication de La Terre avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser; qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs œuvres le trop-plein de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes mœurs et à la propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir à ces messieurs des scrupules si honorables.
M. Rosny? C'est l'auteur de l'Immolation. Sujet: l'inceste.
M. Margueritte? C'est l'auteur de Tous quatre. Sujet: le saphisme.
M. Bonnetain? C'est l'auteur de Charlot s'amuse. Sujet: l'onanisme.
Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et, pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots. Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du Figaro, trois, les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement leurs attaches et publiaient par la suite des œuvres d'une très vigoureuse personnalité, telles que En mer, Pascal Géfosse ou Marc Fane, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école, s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le trompe-l'œil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier.