IV
M. Bonnetain a publié, depuis Charlot s'amuse (qu'il reconnaît très gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans impressionnistes et exotiques, dont En mer, qui se distingue par le pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème[ [7]. Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre, l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M. Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman impressionniste.
Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début, Tous quatre, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son dernier livre[ [8], Pascal Géfosse, il n'y a qu'à louer la simple ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle d'En mer. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble, la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une logique supérieure[ [9].
Marc Fane, le meilleur roman de M. Rosny[ [10], pour si personnels qu'en soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel songe, «plein d'un tas de choses révoltantes»,[ [11] provient de telle position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie. Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience, sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen pour mettre d'accord la raison et la foi.