VII
Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a, comme lui, des parties de philosophe.
M. de Maupassant débuta dans les Soirées de Médan par une nouvelle qui fut appréciée, Boule de suif. Longtemps il cultiva le genre, excellant à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous divers titres: la Maison Tellier, Mlle Fifi, etc. L'auteur ne mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif, que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance, il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[ [20]. Et son style s'en ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de l'école une fois de plus.
Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier roman, non sans défiance et quelque pique. Une vie, Bel-ami, Mont-Oriol, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux nouvelles. C'est Miss Harriet, c'est les Sœurs Rondoli, c'est Monsieur Parent, Yvette, le Horla, Clair de Lune, les Contes du jour et de la nuit, les Contes de la Bécasse, toute une librairie. Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air, mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le Horla, dans la Peur, dans la Main, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux et de se réserver.
Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de l'égoïsme[ [21].