I

Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse se chamailler unguibus et rostro, il est permis de conjecturer qu'en ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de famille.

Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord, n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité attendrie?

Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles», nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère indépendance, devant un célibat farouche et austère.

Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible, afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin, l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde que déjà l'offre dépasse la demande!

A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un condisciple ou un confrère.

Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des Leroy-Baulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en éloignent déjà tous les jours.

Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien plus heureuse avec son vieillard [126]!» Et notez qu'un sexagénaire amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.

[Note 126: ][ (retour) ] Émile Faguet. Feuilleton du Journal des Débats du 18 janvier 1897.

Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains, qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais, tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896 est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les classes) condamnés au célibat.

II

Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité, qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur. Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son intérieur.

Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la préparation d'un plat sucré?

On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher, mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage. Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand profit du père et des enfants!

Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors, l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent. Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours: l'amitié d'une femme [127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié fasse tort à l'amour!

[Note 127: ][ (retour) ] La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.

Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers? Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades: s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes, neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais, bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à séparer l'ivraie du bon grain.

III

Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine! Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.

Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens d'action.

Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin. Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres: «Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du «Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation des demoiselles [128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles, on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne renoncera pas facilement.

[Note 128: ][ (retour) ] La Fronde du jeudi 13 septembre 1900.

Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»

Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous, à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.

Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé» pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée appelle le «reportage conjugal [129]».

[Note 129: ][ (retour) ] Mme Dronsard. Le Correspondant, du 25 septembre 1896, p. 1091.

Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes, une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous tenons à briller pour notre propre compte!»

Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon! A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce, souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair, suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à l'expérience des dames.

Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine, et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les coups de langue et les coups d'éventail?

Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.

Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise? Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?

Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer qu'on y fera d'aussi bonne besogne.

Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre, qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit! Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect, elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?

IV

L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode, et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.

On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un «homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des génies elles sont des hommes.»

Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de la famille.

L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes. Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que, durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère. Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement: «Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira jamais [130].» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une Française?

[Note 130: ][ (retour) ] Cité par Mme Dronsart dans le Correspondant du 10 octobre 1896, p. 137.

Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions naturelles du sexe [131].» Gardons-nous donc de développer à tort et à travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe, elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité, dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.

[Note 131: ][ (retour) ] Alfred Fouillée, La Psychologie des sexes. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.