XLII

Les journaux parlèrent peu de cet accident.

Personne ne connut la vérité, et cette fin, pareille à celle de beaucoup d'autres désespérées, passa presque inaperçue.

Quelques-uns l'attribuèrent à une imagination frappée par l'histoire étrange du café Durand, histoire dont elle avait été l'héroïne.

Huit jours après Chazolles donna sa démission de ministre et de député, au moment du mariage de sa sœur avec Duvernet, mariage qui fut célébré à Grandval au commencement d'août.

Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillité profonde de cette retraite si propice aux apaisements de l'âme et où on croit encore entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines ou les voir errer, traversant en longues files les cloîtres et les grandes salles nues.

Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions délicates d'Hélène qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche.

Elle ne tarda pas néanmoins à deviner que son mari, toujours taciturne et sombre, lui cachait un secret.

Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commençait dans le parc sa promenade solitaire, elle le suivit.

Il s'enfonça dans les allées écartées, seul, et parvenu à la lisière de la forêt, après avoir franchi la rivière qui coupe la prairie, sur un pont rustique, il s'arrêta à l'extrémité d'une allée de chênes si vieux qu'ils tombent en poussière, auprès d'une petite chapelle dont l'origine se perd dans les âges légendaires.

Là, il s'assit sur un banc de pierre et, la tête cachée dans ses mains, il pleura abondamment.

Il était là depuis quelques instants, abîmé dans ses souvenirs, quand une main se posa sur son épaule et une douce voix murmura à son oreille:

—Pourquoi pleures-tu?

Il se redressa vivement.

Hélène était devant lui.

Depuis son retour, unis devant le monde comme par le passé de façon à tromper les curiosités, ils vivaient en réalité séparés.

Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme.

Et comme il se taisait:

—Heureux, reprit-elle avec une ineffable bonté, tu pouvais être à d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as une peine, tu m'en dois la moitié. Tu me caches un secret!

—Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'étouffe et j'en meurs.

—Ah! s'écria-t-elle, parle et fût-ce un crime, s'il te rend à moi, je le bénirai.

Alors, en se jetant aux pieds d'Hélène comme à ceux d'un confesseur, il lui raconta tout.

Il repassa l'histoire de ses deux dernières années, de sa trahison envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure des mères. Il lui raconta la fascination que cette fille exerçait sur lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait à elle, son Hélène, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie d'une passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels il résistait malgré lui; il entra dans tous les détails de sa vie, ne s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne de pardon. Enfin, il dit la vérité sur cette mort tragique de la malheureuse Angèle, son dévouement pour le sauver, lui qui l'avait tuée, assassinée dans un accès de folie!

Hélène l'écoutait immobile, pâlie et frémissante sous l'éclat de la lune qui s'était levée et perçait la voûte de feuillages qui les recouvrait, belle de la beauté surnaturelle des femmes pures et douces dont la vie est une suite de résignations et de dévouements.

Lui, courbé comme un coupable qui va entendre son arrêt, il attendait, anxieux et abattu, mais déchargé d'un poids qui l'écrasait.

Elle lui tendit la main:

—Viens, dit-elle. Elle t'a pardonné; je te pardonne aussi, c'est le rôle des femmes! Nous ferons du bien pour elle!

—Ah! s'écria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'élevant jusqu'à ses lèvres, tu es bonne comme les anges!

—Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime.

—Malgré mon crime!...

—Malgré tout et jusqu'à la tombe!


Duvernet a eu le sort de tous les ministres.

Il est tombé comme les autres.

Sa majorité a diminué graduellement, depuis la lune de miel de son cabinet, jusqu'à sa chute.

Il a vécu onze mois et neuf jours.

C'est un des plus longs ministères qu'on ait signalés depuis douze ans.

Mais Duvernet a offert cette singularité qu'il est tombé gaiement et sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que la veille de son élévation, toujours d'égale humeur et sans rancune contre ceux qui se sont groupés pour saper son autorité et lui ravir son portefeuille.

Il possédait un talisman: Denise Châtenay, la sœur d'Hélène.

Il a tenu parole.

Il s'est retiré à la campagne.

Il vit à Grandval avec M. Châtenay, la perle des beaux-pères.

M. Châtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir découvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait jouer un rôle dans le système de défense de cette place dont l'origine n'est pas claire.

Chazolles et Duvernet, qui possèdent les précieuses archives des Cisterciens, ont trouvé de leur côté, dans un coin de la vénérable bibliothèque du Val-Dieu un plan très précis concernant l'oppidum en litige.

Il appert de ce document qu'au dix-septième siècle, les moines possédaient à Rudelande une ferme considérable, qu'ils détruisirent pour en convertir les terres en futaies.

D'où il suit que la tour dont les fondations ont été mises au jour par des fouilles intelligentes était un simple pigeonnier.

Mais ces deux gendres modèles n'ont point divulgué leur trouvaille pour laisser à M. Châtenay la jouissance de ses illusions.

N'est-ce pas tout dans la vie?

Gaspard Méraud a été navré six mois de la perte de sa cousine.

Il l'aimait réellement.

Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et en razziant les carpes et les brochets des étangs.

Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble d'attentions.

Grâce au curé, Herminie arrive enfin au comble de ses désirs.

Elle épouse Méraud.

Madame Pivent s'est mariée de désespoir à un maraîcher de Clamart, celui dont le fils voulait épouser Angèle.

Denise et Hélène sont parfaitement heureuses.

Quant à Chazolles, il vit en véritable moine.

Il affecte même de se choisir des formes et des couleurs de vêtements qui rappellent les robes à capuche des disciples de saint Benoît.

Il ne touche à aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps à cultiver ses terres et à lire dans la bibliothèque du Val-Dieu.

Pour les autres, le Val-Dieu est un château adorable avec ses tourelles, ses fenêtres en ogive à vitraux coloriés et à trèfles de pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye où, dans le silence, la retraite et l'étude, il expie une minute de colère jalouse et d'amour furieux.

Parfois, dans ses heures de solitude, un fantôme souriant et tendre, emporté dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui.

Alors une larme brûlante lui monte du cœur aux yeux.

Il serait mort de remords et de désespoir, mais il est gardé par trois anges terrestres.

FIN

F. Aureau,—Imprimerie de Lagny.