XVII

Trois semaines après, les murailles de l'arrondissement étaient bariolées d'affiches multicolores annonçant aux populations de la circonscription—un mot sauvage, décidément!—la candidature de leur féal et dévoué serviteur, Maurice Chazolles.

L'homme indépendant et libre s'était déguisé en un plat solliciteur. Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles, mendiants même, traînards et gueux de toute sorte. Ses professions de foi élaborées avec un soin méticuleux pour contenter les électeurs des opinions les plus ondoyantes et diverses étaient placardées jusque sur les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des églises.

Chazolles, aidé de son ami Duvernet, accouru à la rescousse, menait rondement la campagne.

Il avait écrasé de besogne les typos de la circonscription—un mot à écorcher le larynx!—fait gémir toutes les presses, soudoyé les paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes champêtres et les facteurs ruraux pour répandre ses bulletins et semer la bonne parole dans les moindres recoins des localités les plus écartées du pays.

Il n'avait négligé aucune chance et n'abandonnait rien au hasard.

Il voulait réussir, et tout ce qui l'entourait était dévoré du même enthousiasme.

M. Châtenay lui-même s'échauffait.

Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son oppidum, qui était peut-être un camp romain.

Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un antiquaire de bonne foi en a toujours.

Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de payer une partie des frais de la guerre.

Il devenait ambitieux pour son gendre.

Duvernet électrisait tout le monde.

Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.

—Nous réussirons, lui disait-il.

Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre—discrètement—de ne point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés.

Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les vaillantes bêtes avaient été moins solides.

En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre de ses bonnes intentions.

Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries.

Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.

De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve.

Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le dos d'une monture rétive.

Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il accomplissait ces démarches—tranchons le mot—ces corvées sans répugnance, avec entrain et gaieté.

Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un courage extrême et une bonne humeur intarissable.

Il voulait vaincre—pour sa dame!

Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant d'énergie.

Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir.

Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux, universellement détesté et partant peu redoutable.

Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse—la calomnie—mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre.

Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.

Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois par semaine.

En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à la porte de sa maison de la rue du Colisée.

Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et un goût parfait.

C'était simple et flatteur.

Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or, étaient frais et coquets.

Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se plaire, où tout était harmonieux et doux.

Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son chiffre.

Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs.

Chazolles ne regrettait pas son argent.

Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies.

Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu?

Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au contraire.

Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole.

Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.

Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme.

Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la pierre d'un temple.

Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire sincèrement aimé.

Il l'était en effet.

Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir.

Elle oubliait les désœuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier sur un chemin normand et poursuit sa route.

Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette; Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une femme pût avoir de s'attacher à lui.

Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions, impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour.

Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans l'ombre et bien gardé.

Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions.

Dès leur première entrevue elle avait été fixée.

D'un coup d'œil, à la première minute, elle avait jugé, sans se tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi, elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas.

Voici ce qui s'était passé:

La concierge avait exécuté les instructions du maître.

Elle avait surveillé le tapissier et son œuvre.

Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée.

C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.

Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.

Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins facilement indiscrète qu'une autre.

Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau, Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot laconique.

A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce pas de son âge?

Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner.

Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme:

—Mystère et diplomatie!