XVIII
A l'heure dite, un fiacre s'arrêta à la porte de la maison.
La Flamande était sous les armes.
Avec une complaisance de bonne à tout faire, elle avait cuisiné de petits plats très appétissants, qui répandaient des odeurs suaves.
Puis, en tablier blanc bordé de dentelles écrues, travestie en camériste du Gymnase, elle avait préparé dans la salle à manger un couvert d'un goût exquis.
Sur la nappe éblouissante au chiffre d'Angèle un service de porcelaine, des cristaux toujours à son chiffre, et une argenterie artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un artiste digne de la grande époque des Florentins.
Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre fraîche éveillait une nichée de désirs de sommeil et de volupté.
La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer, à ce qu'il semblait, que des minutes joyeuses.
Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit.
Madame Adrien, que la curiosité avait attirée dans ce bijou d'appartement, s'effaça pour laisser passer une jeune voyageuse en robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se jeta sur un divan chinois placé dans le vestibule.
—Ouf! fit-elle en s'épongeant le front, nous y voilà. Ce n'est pas sans peine. C'est haut comme la colonne Vendôme! On ne loge pas ici, on perche.
Madame Adrien fut scandalisée.
Si haut! Pour une péronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que la faveur du maître relevait seule, c'était encore bien bon!
Pourtant, tandis que la descendante des poissonnières s'éventait avec son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait ses traits fins, adorables, pleins de grâce et de distinction.
Elle s'étonnait moins de l'entraînement de Chazolles et sa jalousie s'en irritait.
Angèle était bien tentante en effet!
On comprenait qu'un homme dût se laisser prendre à tant de charmes.
D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude passé, jeta un regard satisfait autour d'elle:
—C'est assez gentil cette boîte, fit-elle. L'escalier est propre.
Madame Adrien fut enlevée par un soubresaut involontaire. Elle faillit manquer aux instructions du maître.
—L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est superbe et d'une douceur.
—Oui, mais il est trop long. Après tout, pour ce que je le monterai!
Elle ajouta avec un geste de gavroche:
—Je m'en fiche!
Et avant que madame Adrien eût le temps de revenir de sa surprise, Angèle qui s'était dégantée fit craquer son ongle rose sur ses quenottes blanches et ajouta en riant:
—Comme de ça!
Quelle éducation, juste ciel! D'où sortait cette espèce?
Angèle se leva.
Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle à manger.
—Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe!
—Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la concierge.
—Attention aimable! Mince de genre!
Et apercevant la table mise:
—Pour qui ça? demanda-t-elle.
—C'est votre dîner que la femme de chambre vient de servir.
—Ah! j'ai une femme de chambre?
—C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible.
—Qu'est-ce que vous dites?
La concierge intervint.
—C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de français.
—Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angèle, nous pourrons nous entendre. Elle s'appelle?
Et s'adressant à la Flamande qui la suivait de ses grands yeux effarés:
—Vous croyez donc que je vas m'ennuyer à dîner là toute seule? Ce serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma tante. Voyons le reste.
Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de plaisir.
—Ah! ça, par exemple, c'est galbeux, fit-elle émerveillée. Amour d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai là dedans comme un saint-sacrement sous un dais.
Elle s'étendit sur la couverture de satin bleu et se balança sur le sommier qui craquait.
—On y pioncera à poings fermés, fit-elle en se relevant.
Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du cabinet.
—C'est parfumé comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir là dedans! Et des cuvettes à mon chiffre, tout à mon chiffre! Il n'a rien oublié. Il se figure donc que je vas me cloîtrer là, tout le temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule!
Elle allait d'un objet à l'autre, joyeuse, en sautillant comme une bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil, les riens entassés sur les étagères, sur les commodes à ventre rebondi, à coins de bronze doré.
Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considérait avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa physionomie de vierge, aristocratique à la prendre pour la fille d'une princesse.
—Vous l'avez vu ces jours-ci?
—Oui, monsieur a veillé à ce que rien ne manquât.
—Vous croyez donc qu'il m'aime, là, vraiment, cet être-là?
—Il me semble qu'il essaie de vous le prouver.
—Eh bien, je le trouve naïf, fit-elle, rêveuse. Moi, je ne comprends pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette façon; surtout une femme comme moi.
—Pourquoi donc?
—Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne vaux pas cher. Non, là, tout de bon, sans pose!
Elle disait vrai.
Le cocher qui l'avait amenée venait de remettre la malle de sa cliente à un commissionnaire qui stationnait à deux pas de là.
Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des initiales dorées, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme elle disait dans son franc parler.
Elle tira de sa poche une pièce de cent sous et la donna au porteur:
—Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire à ma santé et à celle de ces dames.
—Est-elle chandille! dit la Flamande à la concierge.
Cet éloge, toujours flatteur à l'oreille d'une femme, décida de la sympathie d'Angèle pour sa bonne.
—Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me claquemurer là comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger votre dîner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre d'escampette. J'ai ma famille à visiter; elle ne se consolerait pas de ma perte. Bonsoir, mes belles.
Mais elle se ravisa:
—Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle, reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dîner dans le monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas, ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisième rang, au coin, du côté de Saint-Eustache! Une crème. Vous verrez ça.
Au bout de dix minutes passées dans sa chambre, elle reparut avec la Flamande.
—Adieu, mes chéries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours.
La concierge et Michelle restèrent seules en face l'une de l'autre.
—Elle est trôle, dit la Flamande.
Madame Adrien écoutait à la porte du vestibule.
—Elle dégringole les escaliers en fredonnant des chansons. Où va-t-elle?
—Je ne sais pas.
—Elle n'a rien dit?
—Si. Qu'elle allait tîner à la Crante Chatte ou aux Ampassateurs.
—A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'écria la concierge, mais alors c'est une cocotte!
—Eh pien! fit brutalement la Flamande en découvrant une jolie soupière d'argent d'où s'échappa une délicieuse odeur de potage; qu'est-ce que fous foulez que ça soit? Une rocière!
Madame Adrien haussa les épaules.
Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle.
—Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout ponnement mancher le tîner. Elle n'en aura pas un pareil à la Crante-Chatte ou aux Ampassateurs!
Madame Adrien était tentée par le parfum des sauces, mais elle hésitait à se commettre avec la valetaille de la maison où elle régnait.
Elle résista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que sa loge ne pouvait pas rester indéfiniment à la garde d'un voisin obligeant et s'éloigna de cette prison dorée déjà vide de sa fantasque pensionnaire.