XIX

Le dernier dimanche de septembre aurait été un beau jour pour la vanité de Chazolles, si le châtelain du Val-Dieu avait eu de la vanité.

Les campagnards étaient sur pied de bon matin pour soutenir leur candidat.

Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de kilomètres les jours précédents est invraisemblable. On l'avait vu partout à la fois, envahissant les villages avec impétuosité, encourageant ses fidèles, réchauffant les tièdes, pressant les fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une rapidité vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites gens dans leurs chaumières et jusqu'aux charbonniers dans leurs gourbis de branchages.

Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable.

On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher d'Alençon à Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui.

Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature. Toutes les feuilles de choux, à l'exception d'un Progrès obscur mais hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char. Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localités voisines entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur.

Les Glaneurs, les Avenirs, les Échos de toutes sortes s'étaient ralliés à lui.

L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opiniâtreté digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances croissantes de ce dangereux rival.

Mais les hostilités se passaient galamment.

Jusque-là, la plume satirique de l'ennemi s'était bornée à dépeindre Chazolles comme un suppôt du despotisme, un partisan acharné des idées les plus rétrogrades, un esprit rebelle au progrès, un être pernicieux dont l'élection amènerait le triomphe des abus, la servitude des prolétaires et le prochain avènement de l'odieuse suprématie cléricale. On insinuait qu'il était ami de l'inquisition et ne serait pas éloigné d'admettre le rétablissement de la torture.

Mais on ne disait pas que Chazolles eût assassiné personne ni dépouillé les voyageurs forcés de traverser, la nuit, ses parages déserts.

La guerre se faisait donc en douceur et ne dépassait point les convenances.

Duvernet, d'autre part, était là pour le coup de feu de la fin, défendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume, et ripostait vertement.

Ce fut surtout à la veille du scrutin que la querelle s'envenima.

Les presses étaient réquisitionnées et ne manquèrent pas de besogne.

Le légiste usait ses dernières cartouches et mitraillait l'ennemi de son mieux.

Alors qu'il pensait que Chazolles avait désarmé, comme les troupes qui trempent la soupe après le dernier coup de canon, des afficheurs en manteaux couleur de murailles, se glissèrent dans l'ombre et collèrent aux portes mêmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans lesquelles on accusait le Val-Dieu d'être un foyer de conspiration contre les institutions et l'ordre de choses établi.

Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'était pas facile à mettre en défaut.

Les typographes amis vinrent à l'aide et dans de monstrueuses affiches de toutes couleurs mirent à néant cette coupable insinuation en en démontrant l'inanité.

Les percherons du châtelain emportèrent aux quatre coins du pays cette riposte sans réplique possible à cause du temps qui manquait, et Duvernet put dire à son ami:

—Enfin, nous avons le dernier!

Ainsi fut annulée cette manœuvre de la dernière heure.

Dans toute élection qui se respecte, il y a une manœuvre de la dernière heure.

Autrement la fête ne serait pas complète.

Chazolles avait déployé une activité dévorante.

Depuis la rentrée d'Angèle à Paris, il n'avait pas laissé passer trois ou quatre jours sans s'échapper vingt-quatre heures pour visiter son adorée dans le boudoir où elle l'attendait, grâce aux dépêches qui le précédaient comme des courriers ailés.

Dans ce frais appartement qu'il lui avait donné, il s'enivrait de l'amour élégant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, ravivé par la science, habilement déguisée sous certaines minauderies ingénues, de cette fille qui l'irritait et l'énervait en l'amusant de ses saillies et de son esprit faubourien et primesautier.

Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus empressé auprès d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui demandait même pas les causes de ses absences et il se taisait, dans son horreur du mensonge et de la duplicité.

Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires.

Désormais, c'était au jury des électeurs à rendre son verdict.

Duvernet avait merveilleusement organisé le service.

Chazolles possédait le nerf de la guerre.

Il ne doutait pas qu'il ne fût battu dans les petites villes.

Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les chaufourniers étaient acquis au candidat avancé.

C'était de tradition.

Mais on attendait à la rescousse les ruraux qui forment une majorité imposante.

Le soir, vers sept heures et demie, à la chute du jour, les amis de Chazolles étaient réunis dans le salon, attendant les nouvelles.

On avait le cœur serré.

Décidément, l'amour-propre se mettait de la partie.

M. Châtenay lui-même, malgré sa passion, en oubliait ses collections d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste.

Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui eût demandé une forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'eût pas hésité une seconde à la verser en un bon chèque sur la Banque, pour abréger ces moments d'anxiété.

Hélène et Denise, très agitées, assises à une table en pleine lumière sous le lustre étincelant, se préparaient à noter les résultats qu'on attendait d'un instant à l'autre.

Duvernet seul était calme.

Chazolles se promenait à pas lents, la tête basse, sous l'allée de tilleuls, étudiant les bruits des chemins.

Des émissaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu, en station aux télégraphes, devaient apporter successivement les résultats connus.

Chazolles avait obtenu un premier succès sur son terrain.

Ses voisins l'avaient élu à l'unanimité, mais les nouvelles des petites villes assombrirent les visages.

Les cloutiers avaient voté pour le Robespierre de l'arrondissement. Les tisserands étaient douteux, les chaufourniers nettement hostiles, à l'exception des fournisseurs du Val-Dieu.

Hélène, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car elle aurait voulu épargner, au prix de tous les sacrifices, une déception, une peine à son mari, se montrait inquiète.

Mais l'incertitude ne fut pas de longue durée.

Les gens de Bazoches, les éleveurs de Moulins, les fermiers de Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole.

Les campagnards donnaient à leur collègue des majorités énormes.

Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, éclatante.

Alors M. Châtenay harponna le curé par un bouton de sa soutane et lui exposa ses projets.

Il donnerait son hôtel du Cours la Reine à son gendre, s'il était député.

Denise n'y perdrait rien.

Il lui en achèterait un autre dans le voisinage pour rétablir l'égalité.

Qui sait? elle épouserait peut-être aussi un homme politique.

Et il clignait de l'œil avec intention du côté de Duvernet livré à des calculs qui l'absorbaient auprès de la jeune fille triomphante.

De minute en minute, les chevaux de labour, les étalons percherons, les François, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du manoir, las d'avoir pilé du poivre sur le dos des bonnes bêtes étonnées de cette activité inusitée.

Enfin, à onze heures précises, le résultat fut complet.

Les pur sang de Chazolles qu'on avait gardés pour la fin arrivaient les derniers.

Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire, à l'autre bout du territoire, s'étaient conduits comme il faut.

La campagne l'emportait sur toute la ligne.

Le triomphe du Marat de la sous préfecture était renvoyé aux calendes.

Il était outrageusement battu.

Dans le salon, autour de l'élu, la joie devint du délire.

Les petites filles grimpèrent sur son fauteuil et se pendirent à son cou.

Hélène embrassa passionnément son adoré en lui murmurant à l'oreille:

—Es-tu heureux au moins?

Il baissa la tête et n'osa répondre.

Et M. Châtenay, électrisé, versait de grands verres de champagne aux voisins accourus, à Méraud, au curé, aux domestiques rassemblés et s'écriait d'une voix émue:

—A notre député!

Ce fut dans la maison une fête, un tumulte, une explosion de joies et de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens étonnés de ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu fou lui-même, envoyait son fidèle Jacques porter à franc étrier cette lettre au train poste.

«Ma mignonne,

»Nous avons réussi. Je suis nommé. Je ne m'en réjouis que pour toi. Tendres baisers et à bientôt. Je t'adore.

»Maurice.»