XX
Les dix mois qui suivirent son élection furent pour Chazolles une série d'enchantements.
Il était en possession de la confiance de son arrondissement.
Elle est facile à conquérir dans cette contrée privilégiée.
Avec de bonnes paroles, une largesse faite à propos à une commune pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un parent d'électeur dans un pauvre emploi, maigrement rétribué, un congé obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie de la ferme paternelle, on est porté aux nues.
Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bénite de cour suffit et le suppliant s'en va en disant:
—C'est un brave homme tout de même que notre député; mais il ne peut pas.
Chazolles se multipliait.
Non pas qu'il tînt énormément à son mandat.
Il s'en souciait comme un rajah de la justice.
Mais il en avait besoin pour masquer son aventure.
Il n'est pas déjà si aisé de se ménager des prétextes plausibles aux yeux d'une femme jalouse à juste titre, pour des absences de chaque jour, des soirées passées hors du domicile conjugal, et parfois des nuits entières.
L'activité de Chazolles expliquait tout.
Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministère.
C'était lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction.
Le député du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas à la place Beauvau, son but.
Il avait déjà vu trois cabinets tués par ses batteries et une quantité d'Excellences déconfites.
Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la préfecture de police, les travaux publics, la justice même.
Quand Chazolles se révoltait contre ses temporisations, Duvernet se contentait de hausser les épaules.
—Notre heure n'est pas venue, disait-il.
En attendant, sa verve caustique, son éloquence sûre d'elle-même, très mesurée, très parisienne, son bon sens, sa modération adroite, ménageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient des amis qui devaient nécessairement l'amener au pouvoir.
A la tribune, il plaisait aux femmes. Il était leur leader de prédilection. Il y apportait une sorte de grâce mondaine qui les séduisait.
On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine d'années, blonde, grande, mise avec une extrême élégance, surtout les jours où Duvernet devait prendre la parole.
C'était mademoiselle Denise Châtenay.
Malgré les millions de son père et de nombreuses demandes, elle résistait à toutes les instances.
—Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque.
Rien ne lui manquait en effet.
L'élection de son beau-frère avait été une vraie joie pour elle.
Maintenant elle n'était plus confinée à Grandval dont les sites pittoresques ne suffisaient pas à conjurer les ennuis de la solitude.
Toute la famille demeurait à l'hôtel du Cours la Reine.
De là on allait et venait à la campagne.
Mais Chazolles très affairé avait toujours une raison pour rester à Paris.
Il était de toutes les commissions, de tous les dîners officiels. Pas de soirées diplomatiques sans lui.
Et, le matin, c'étaient des correspondances à lire qui lui arrivaient par paquets de son arrondissement pour des vétilles; il fallait répondre à tout, aller au Val-Dieu rapidement ou à la préfecture pour en revenir au galop.
Les heures, les heures bénies du tête-à-tête avec Hélène étaient passées.
D'ailleurs à l'hôtel on ne s'apercevait de rien.
Le beau-père s'était remis à collectionner avec fureur et ses recherches l'absorbaient.
Pas de jour qu'il n'enrichît ses magnifiques collections,—superbes celles-là—de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de tapisseries, de quelque merveille nouvelle.
D'un autre côté, il s'était mis en tête d'achever son grand ouvrage sur les antiquités normandes. Il voulait aussi son illustration.
L'excellent homme tenait table ouverte pour créer des relations à Chazolles qu'il aimait comme un fils.
Chaque soir, c'étaient des réceptions d'intimes, des dîners fins où les deux amis invitaient leurs collègues.
Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison qui était comme son quartier général et sa place forte, son oppidum, comme il le disait en plaisantant à l'antiquaire.
Chazolles s'était acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa fortune, son savoir, la cordialité de ses manières, la facilité d'une parole dont il n'abusait pas, l'avaient porté aux premiers rangs.
L'hôtel du Cours la Reine était donc habité en apparence par une heureuse famille.
Les domestiques crevaient de santé; le cuisinier était soufflé comme une crème fouettée, les femmes de chambre n'avaient rien à craindre de l'anémie, les cochers étaient ronds comme des muids, à l'exception de Jacques qui faisait des armes à Paris comme au Val-Dieu avec son maître.
Hélène tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en maîtresse accomplie.
Denise remplissait l'hôtel de sa gaieté et du bruit de son piano.
Ses deux nièces, Thérèse et Marthe, grandissaient fraîches et roses sous l'aile de leur mère.
Seul, un cœur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans que personne, ni père, ni sœur, ni amis, pût voir couler les gouttes de sang qui s'en échappaient lentement, une à une.
Et cependant son visage était toujours aussi calme; seulement malgré elle, en dépit de ses efforts, sa physionomie avait revêtu une teinte de mélancolie qu'elle était impuissante à effacer.
Quand on la questionnait à ce sujet, elle répondait doucement, en essayant de sourire:
—Que voulez-vous? on ne peut pas toujours être jeune!
Sa consolation était de s'occuper de ses enfants.
Excellente musicienne, élève de Lecouppey, elle donnait elle-même des leçons à ses fillettes qu'elle ne confiait pas à des mains étrangères.
Duvernet seul avait depuis longtemps percé à jour l'intrigue de son ami.
Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il évitait avec délicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de son secret.
Toutefois, il était devenu plus affectueux encore vis-à-vis d'Hélène.
Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec son expérience du monde, les plus secrètes palpitations, lui imposait un respect sans bornes et une sorte d'admiration exaltée.
Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une martyre qui n'était pas soutenue par les applaudissements de la foule et qui subissait sa torture dans les ténèbres, sans défaillance et sans orgueil.
Le mari, avec la cruauté des gens heureux, à qui rien ne manque, étouffait les remords qui parfois grondaient en lui à la pensée de cette souffrance imméritée.
Mais il était tout entier à la fièvre de cette vie nouvelle qui l'étourdissait.
Quand il rentrait dans ce splendide hôtel, plein de bruit et de lumières, où il délaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil gracieux qu'on ne lui refusait jamais.
Tout était à sa place.
Madame Chazolles recevait, sans détourner la tête, le froid baiser de son mari.
Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et couraient à leur père.
C'est à peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lèvres de ses enfants, jamais de la bouche de la mère.
—Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, père.
—Où étais-tu donc, hier?
—Pourquoi n'es-tu pas venu dîner?
Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune étaient-elles aussitôt réprimées par un geste d'Hélène.
Denise aussi commençait à s'étonner des fréquentes absences de son beau-frère, et parfois elle le taquinait à ce sujet.
Mais Maurice était si prévenant pour elle, il allait si bien au devant de ses volontés; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le monde, au théâtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui se passait et d'en vouloir à un être si gai, si bon enfant, d'une sorte d'indifférence dont, après tout, elle n'avait pas la preuve et qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si fiévreuse, si agitée, si pleine que les jours et les nuits passent avec une rapidité vertigineuse.
A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vérité.
Souvent madame Chazolles conduisait ses filles à l'Opéra-Comique. C'était aux jours où l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une innocuité consacrée par le temps, comme le Chalet par exemple ou les Noces de Jeannette; quelqu'une de ces honnêtes berquinades qui ne remuent pas le cœur violemment et ne prédisposent point les jeunes personnes à la névrose.
La famille alors se divisait en deux bandes.
Denise accompagnait son beau-frère à des théâtres plus joyeux, aux Variétés ou aux Bouffes.
Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir à quelque distance, au balcon d'en face, une jeune femme à la taille élégante et fine, divinement mise, fort belle et toujours seule.
Cette figure d'une blancheur éclatante, ces formes accomplies l'étonnèrent.
Et, à diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et Maurice.
Était-ce une illusion?
L'inconnue était trop saisissante pour qu'on dût l'oublier aisément.
Ses traits restèrent gravés dans la mémoire de Denise qui s'habitua à les revoir au théâtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances où sa sœur les accompagnait.
Était-ce l'effet du hasard ou le résultat d'une entente?
L'esprit frappé, elle étudia ce problème, sans rien révéler à personne, et s'efforça de le résoudre.
Peu à peu l'idée fit du chemin et Denise en vint à s'imaginer qu'elle surprenait une partie du mystère de la vie de son beau-frère.
C'était là cette rivale d'Hélène, la cause de sa tristesse.
A dater de cette découverte, elle commença contre l'ennemi une guerre d'escarmouches.
Ce fut elle qui porta le premier coup à Chazolles et par elle qu'il souffrit la première torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le cœur.
A ce moment, il était fou d'Angèle.
L'année qui venait de s'écouler avait été pour lui, grâce à l'adresse de sa maîtresse, une succession de plaisirs presque sans remords et sans nuages.
Cette plébéienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait être belle autrement mais non l'être davantage, si drôle dans ses expressions qu'elle aurait déridé un condamné à mort, s'était efforcée d'épaissir le bandeau que l'amour avait étendu sur les yeux de Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille de vingt ans, fraîche, ardente et spirituelle, est la source vive pour un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la montagne.
Maurice, avec la simplicité des gens qui aiment passionnément, croyait en elle.
Il ignorait tout de son passé et comment l'aurait-il connu?
Il ne fréquentait aucun des mondes où elle avait pris ses premiers amants, les plus infimes et les plus élevés.
Elle expliquait ses absences par la nécessité de vivre avec sa tante sous peine de perdre ses bonnes grâces et de se montrer d'une noire ingratitude envers elle.
Elle racontait à Chazolles qu'elle avait dû confesser à madame Pivent sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom; que la poissonnière, après avoir jeté feu et flamme, avait fini par s'adoucir et pardonner.
Angèle semblait si sincère, ses histoires étaient si naturelles, ses mensonges se mêlaient à tant de vérités; elle les enveloppait de tant de miel comme une pilule roulée dans le sucre, que Chazolles croyait tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner.
Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge pouvait servir de masque à une âme vicieuse?
Cet homme fort, énergique, vraiment intelligent, était dominé par cette fille frêle et pâle, languissante par moments, qui s'était emparée de lui et dont il ne pouvait plus se passer.
D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour elle.
Angèle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature restée paysanne en quelques détails, aurait résisté à la pente et enrayé à temps avant de dégringoler dans les abîmes.
Cette maîtresse brillante, soumise, facile, ne lui coûtait pas plus d'une trentaine de mille francs par an.
Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononçait jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent.
Il faut reconnaître qu'elle n'était pas de la race des femmes qui estiment l'amour une marchandise à vendre avec un bénéfice énorme, dressent leurs inventaires avec régularité et calculent le moment où elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la fortune est faite.
Par son détachement des richesses, elle se distinguait de la génération présente.
Elle retardait, pour le moins, d'un demi-siècle, et c'est son éloge.
C'était, d'ailleurs, le seul qu'on pût faire d'elle.
Mais Chazolles la jugeait sans défauts comme un brillant de la plus belle eau.
Le premier doute lui vint de Denise.
Un soir, ils étaient à la Renaissance.
On jouait le Petit Duc.
L'essaim des amoureux de la diva s'était abattu aux fauteuils d'orchestre, sous les armes, le gardénia à la boutonnière des habits noirs.
Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise l'avant-scène de droite.
En face d'eux, au balcon, Angèle brillait au premier rang, à l'angle le plus rapproché de la scène.
Elle accaparait l'attention de la jeunesse dorée de l'orchestre, dans sa robe paille à rubans bleu clair, très ouverte. A ses oreilles, des modèles de délicatesse, deux superbes saphirs entourés de diamants étincelaient sous les feux du lustre.
Ce n'était plus une femme, mais une constellation.
Denise, espiègle comme une pensionnaire en congé, se pencha sur l'épaule de son beau-frère.
—Dieu! la jolie femme! dit-elle.
Chazolles se laissa aller à ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de Duvernet qui avait dressé l'oreille, un coup d'œil, l'avertirent de se tenir sur ses gardes.
—Où ça? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre.
—Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous.
—Je t'assure...
—Là, devant toi.
—Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier.
—Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du ciel, quand il fait beau.
—Je ne trouve pas. Très ordinaire.
Pour le coup, c'était trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait d'elle.
Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un léger coup d'éventail.
—Dites donc, vous, fit-elle, venez çà et écoutez-moi.
—J'écoute.
—N'est-il pas vrai que cette dame là-bas, au balcon, la robe paille, est admirable.
—Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille occurrence la Parisienne du Val-Dieu.
—Vous êtes dégoûtés, vous autres! peste!
—Vous savez, chère miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux des femmes.
—Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'être si difficile, vous ressemblerez dans quelques années au héron de la fable.
—Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet, rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair.
—Des saphirs de toute beauté. Quand je me marierai, je voudrais que mon mari m'en offrît de pareils.
—De plus beaux, dit Valéry, je lui rappellerai ce vœu, si j'ai l'honneur de le connaître.
—Vous le connaîtrez certainement.
—Je l'espère.
—Car vous ne pouvez faire moins que d'être un des témoins de ma noce.
—Qui aura lieu?
—Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que je passe le plus heureux temps de ma vie.
—Ce n'est pas flatteur pour le futur.
—Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard à Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant à se presser de courir après.
Duvernet s'inclina:
—Merci.
—Je voudrais aussi, continua Denise, connaître les fournisseurs de cette belle. Sa toilette est d'un goût que je qualifierai d'exquis, tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de neige. Pas vrai, Maurice?
Chazolles se tut.
Il fit seulement un léger mouvement des épaules qui marquait son indifférence.
—Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise à Duvernet.
Le député comprenait bien ce silence. Chazolles était absorbé dans la contemplation de son bien.
Ils étaient habitués à rencontrer, aux théâtres où ils allaient ensemble, ce minois séducteur toujours en pleine lumière en face d'eux, et Valéry saisissait les relations magnétiques entre les deux sujets, relations dont il comprenait à la fois la force et le danger.
—Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent pas les femmes avec les mêmes yeux que nous, je vais vous prouver qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde.
—Comment donc?
—Regardez à l'avant-scène, devant nous.
—Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet.
—Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants. J'aurais dû m'en douter. Je ne suis pas fâchée de le voir. C'est un curieux type. Vous le connaissez?
—Il est de mon cercle, dit l'ami.
—Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les membres de votre cercle. C'est flatteur.
—Pour celui-là, observa l'ami.
Denise lorgna le duc un instant.
—Eh bien, cela m'étonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine?
—Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma gracieusement l'ami.
—Et je crois que la réciproque est vraie, ajouta Duvernet silencieusement.
—Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins une.
—Vous, peut-être?
—Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je demande.
—Qui donc alors?
—Ma sœur Hélène.
—Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet.
Denise pinça le bras de son beau-frère.
—Écoutez ça, vous, fit-elle.
Et regardant Duvernet:
—Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous éloignons de notre sujet.
—L'étoile du balcon?
—Revenons-y.
—Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le commencement de l'acte, c'est-à-dire depuis qu'il est arrivé, il la dévore des yeux.
—Ah! fit Chazolles.
—Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des effluves comme disent les romanciers à la mode. Il en est affolé.
—Et la jeune personne? demanda Duvernet.
—Elle se cache sous son éventail et sourit. Je suis sûre qu'ils s'entendent à merveille. Regarde donc, Maurice.
Chazolles abaissa les coins de ses lèvres d'un air dédaigneux.
—Qu'est-ce que cela me fait? dit-il.
Mais une étrange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un étau.
Elle avait peut-être raison, cette Denise.
—Le duc n'est pas le seul à manifester son admiration, reprit-elle.
—Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valéry.
—Oui.
—Où ça?
—A l'orchestre.
—Qui donc?
—Ce vieux monsieur, au crâne nu, en œuf d'autruche, avec une petite couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramène! au troisième rang!
—En effet. Il se tourne à chaque minute.
—Est-il décati pourtant! Un débris! Une ruine!
—Il est tout jeune, dit le financier.
—Vous le connaissez?
—Parfaitement, il est de mon cercle.
—Ah! çà, fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les admirateurs de cette petite?
—Dame! quand il y en a un qui connaît une jolie femme, il s'en vante et donne envie aux autres de la connaître aussi.
—C'est comme les officiers d'un régiment alors, observa Duvernet.
—Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le même partout.
—Alors vous la cultivez?
—Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis du cercle, mais j'y vais à peine. Je ne compte pas.
—Rue de Londres? répéta Chazolles qui tressaillit.
—Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve, à ce que j'entends dire.
—Et il se nomme ce vieux-là? demanda Denise.
—Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus.
—Et si décrépit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait?
—Il a cultivé les femmes dont on parle au cercle.
—Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet.
—Pas mal, dit avec son flegme le clubman.
—Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du ministère des finances.
—Oui, chef de bureau, mais il y va si peu.
—Sa façade est en bien triste état!
—Mais on refait les plâtres de temps en temps, dit l'ami.
—Et c'est là un homme à bonnes fortunes? demanda la jeune fille.
—Trop, hélas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du balcon.
En effet, le baron était très bien avec Angèle.
Elle ne se gênait même pas pour lui envoyer, de temps en temps, un petit salut de connaissance, malgré la présence de Chazolles, dont les pieds brûlaient sur les planches de l'avant-scène.
—Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en place.
—Cette opérette m'assomme.
—Tu es difficile. Du Meilhac assisté de son ami Ludovic, musique de Lecocq.
—Et Granier est très gentille, affirma l'ami.
—Sois tranquille, ce sera bientôt fini.
On était au dernier acte.
Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux duo de leur nuit de noces qui s'était fait bien attendre.
Le supplice de Chazolles touchait à son terme, mais les réflexions de sa belle-sœur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et fait sauter la chaumière où il s'endormait de confiance sur un cœur dont il se croyait sûr.