XXI
Le baron Germain est un célibataire comme il y en a beaucoup dans les entresols des quartiers aristocratiques de Paris.
Fils d'un préfet de la monarchie parlementaire, il a hérité des habitudes d'ordre et de parcimonie de ce régime bourgeois.
Il est né vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son père étant mort peu de temps après son entrée dans le monde, il fut élevé par un vieil oncle, garçon et sectateur d'Épicure, dans les principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce monde éphémère, les plus étroits pour ce qui avait trait à l'administration de sa fortune.
Elle était convenable.
Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui était très chère, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de rentes, en valeurs sûres, à l'abri des éventualités.
Il réglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre admirable. Il dressait son budget avec plus de prévoyance que celui de n'importe quel État du globe et ne livrait rien aux hasards.
Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui soignait son cheval et son coupé, un valet de chambre attaché à sa personne et qu'il avait baptisé lui-même du nom de Jasmin.
Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possédait cet esprit facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte où les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au théâtre, surtout dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le frottement, au choc des conversations.
Ce célibataire spirituel occupait à l'entresol de la maison de Chazolles un appartement de cinq mille francs très sévère et très confortable.
Sa sagesse aurait été sans défaut, comme une cuirasse modèle, s'il avait moins adoré le sexe contraire.
Mais le baron était d'une nature aussi inflammable que le bois mort, la paille sèche ou l'amadou.
Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambré, avec un bas bien tiré, de soie et même de fil ou de coton, sans s'acharner à sa poursuite.
Les épaules nues des femmes du monde lui causaient des titillations étranges et il se pâmait d'aise devant une cantatrice à la poitrine haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une déclaration au public en roucoulant son grand air.
La femme, c'était la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son amphore, la lézarde de sa muraille.
Aussi, à quarante ans, alors que Chazolles était d'une vigueur de cariatide, il marchait, le dos voûté, en toussant à chaque minute et sa tête branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou tremblant comme celui d'un octogénaire usé et décrépit.
A chaque pas, malgré ses efforts pour se tenir droit, il penchait comme un navire affalé sur la côte, prêt à échouer.
Il ne résistait à la décadence qu'à force de cosmétiques, de maquillage et grâce à l'habileté de son tailleur, de son chemisier et aux talents de Jasmin.
Et pourtant il avait encore une foule de succès auprès des femmes, de succès dangereux et imprudents.
Il vivait sur sa réputation d'esprit, car pour le reste il était jaugé comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers.
Certes, il ne semblait pas, pour qui n'était point au courant de sa vie, un rival à redouter.
Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquiétude à Chazolles que ce ramolli vacillant et caduc.
Dans l'esprit du châtelain du Val-Dieu, Angèle, qui demeurait sous le même toit que le baron Germain, avait dû le rencontrer plus d'une fois.
Évidemment ce jouisseur s'était épris des charmes de sa voisine et la courtisait. Il était en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au théâtre.
Il ne supposa pas un instant que le hasard fût entré pour quelque chose dans cette rencontre.
Elle était l'effet d'un concert entre eux.
Cependant, soit qu'Angèle se fût aperçue de l'attention dont elle était l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun signe suspect entre les deux coupables présumés.
Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du balcon.
Elle s'abritait nonchalamment sous son éventail et l'étendait entre elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier.
Lorsque la pièce s'acheva au milieu des applaudissements de la salle qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait voulu attendre à la sortie sa maîtresse pour tenter une explication, la première, car jusque-là il avait eu foi en elle, mais il fut contraint d'échanger seulement à la dérobée un regard avec Angèle.
Denise le retenait.
Il lui donna le bras et la conduisit à son coupé qui l'attendait à la porte.
—Nous accompagnes-tu? dit-il à Duvernet.
Il essaya de l'entraîner.
Mais l'autre objecta un rendez-vous au café de la Paix.
Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air.
Il serra la main de Chazolles avec une énergie significative et lui glissa ces deux mots:
—Sois prudent!
Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de cigares, la portière de la voiture qu'un excellent carrossier anglais emporta rapidement sur le macadam.
Duvernet suivit des yeux le coupé qui disparut bientôt dans l'encombrement des fiacres qui s'éloignaient dans toutes les directions.
La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de spectateurs regagnaient leurs logis.
Le député du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement après avoir allumé un cigare.
La soirée était d'une douceur exceptionnelle.
On touchait au printemps.
Les cafés, éclairés par des milliers de lumières, étaient pleins de buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d'été.
Duvernet songeait à la figure si loyale de Denise, à ce bon sourire aux dents blanches, à ses beaux cheveux châtains, à ses couleurs de pêche veloutée et rougissante.
Franchement, elle était bien tentante.
Et il croyait deviner que, malgré sa calvitie naissante, il ne déplairait pas.
Mais le mariage, c'était bien aléatoire.
N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux?
Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne qu'il connût, finissait comme les autres.
La satiété était venue, malgré les qualités si touchantes de cette admirable Hélène, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle pourtant, toujours séduisante, entourée de ses fillettes, deux perles, rehaussant le charme d'une mère qu'on aurait pu prendre pour leur sœur aînée.
Et pour qui?
Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y méprendre. Angèle Méraud n'était qu'une femme galante que tous les gilets à cœur de l'orchestre et les habitués des avant-scènes courtisaient avec ensemble.
Chazolles en était épris au point de n'oser en parler même à son intime.
C'était donc grave!
Il entourait cette mystérieuse passion de silence et d'ombre!
Comme il s'éloignait rêvant à cette bizarrerie du cœur humain qui fait qu'on délaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles routes droites et faciles pour les chemins de traverse où l'on s'enfonce en pataugeant dans les fondrières, un coupé passa rapidement auprès de lui.
Ce coupé, petit, était attelé d'un cheval alezan très vite, et au vasistas de la portière, Duvernet crut entrevoir, comme dans un éclair, la jolie figure de la jeune fille du balcon.
—C'est une commandite, pensa-t-il.
Et après un moment de réflexion, il ajouta:
—A moins pourtant que cet imbécile de Chazolles ne lui ait donné une voiture.
Et il soupira:
—Pauvre Hélène!
Place de l'Opéra, il entra au café de la Paix.
Le baron Germain était assis à une table dans la grande salle, à droite.
Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon l'imita.
—Seul? dit-il.
—Oui! c'est notre lot! De vieux garçons!
—Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'étiez-vous pas à la Renaissance?
—Ce soir? En effet, j'en sors.
—Et vous entreteniez une correspondance télégraphique avec une charmante personne...
—Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un montant!
—C'est vrai.
—Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec elle?
—Dame!
—Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, même pas une amie, une connaissance, une voisine.
—Ah! fit Duvernet intrigué.
—Elle demeure dans ma maison.
—Depuis quand?
—Dix-huit mois.
—Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drôle n'a pas perdu de temps. Aussitôt vue, aussitôt enlevée.
—Je viens même de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une complaisance...
—Désintéressée? fit le clubman.
—Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas répondre.
Duvernet vit clair dans le passé.
D'un mot le baron Germain l'avait illuminé.
Ainsi Chazolles était fou de cette fille, car s'il avait changé d'avis en quelques jours, s'il s'était fait nommer député, s'il avait quitté la maison, le pays où il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze ans, c'était à cause d'elle.
C'est pour elle qu'il avait transformé sa vie; pour elle qu'il délaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir à sa femme les tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon.
Cette fille l'avait rendu égoïste de bon qu'il était, injuste, cruel, impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et n'avait fait qu'un marché de dupe, car elle le trompait odieusement et se moquait de lui.
En un instant, il la prit en haine à cause du mal dont elle était la source.
—Elle doit être au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron.
—Pourquoi le supposez-vous?
—Pour rien. Des coups d'œil échangés! Des gestes éloquents!
—C'est bien possible, fit le ramolli avec indifférence. Elle mérite qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est l'affaire du monsieur qui l'entretient.
—Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui?
—Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en parle jamais.
En effet, grâce à la complicité de la concierge, il était difficile qu'on rencontrât Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait qu'avec les plus grandes précautions et lorsque madame Adrien s'était assurée qu'il pouvait monter sans être aperçu.
—Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de là.
Mais par quel moyen?
Le baron et son collègue du cercle se levaient.
Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du côté de l'avenue Montaigne.
Arrivé chez lui, dans sa chambre où un bon feu flambait, il s'assit dans un excellent fauteuil, étendit ses jambes devant le foyer et prépara, à propos de la politique extérieure, un discours sur lequel il comptait pour ébranler le ministère déjà chancelant sur sa base et peut-être le jeter par terre.
—Attendons un peu, se dit-il en pensant à Chazolles, je prendrai l'intérieur. J'aurai la police à mes ordres et je saurai—pour rien—ce que je veux savoir. Ensuite à nous deux, ma petite Méraud! Vous n'aurez qu'à vous bien tenir.