XXII
Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son cocher.
Ce signe voulait dire:
—Allez vite.
L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de voitures de toutes sortes.
Le cocher fila par la tangente.
Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire.
—Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans dix ans on sera forcé de les élargir.
La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.
Son beau-frère lui semblait bien préoccupé.
Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.
Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement, contre son ordinaire, par Maurice et disparut.
Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants, souleva les rideaux de l'alcôve où les deux sœurs dormaient dans leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des cœurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait, ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin, héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:
—66, rue du Colisée.
Il lui était impossible d'attendre une minute de plus.
Il lui fallait son explication.
Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec une effrayante rapidité.
Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui.
La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le cœur dans la poitrine, bouillir le sang dans les veines.
Il voyait trouble.
Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors.
Angèle, sous sa frêle apparence, était douée d'une sorte de vigueur printanière. Elle avait une santé exubérante, une fraîcheur de violette, de fleur qui vient d'éclore sous les baisers du soleil et les perles de la rosée.
Dans l'enivrement des premières caresses, de l'abandon sans bornes, sans réserves, où l'adorable fille savait allier la licence effrénée du fond à une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands oublis, comme une statue de la grâce dans la nudité du marbre; au milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupée de voyages forcés, de séances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine, il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'être surpris ni qu'une infidélité de sa maîtresse fût possible.
Avec ses habitudes d'homme rangé, de cultivateur qui sait compter, et dont les plus larges générosités sont mesurées à l'aune du nécessaire, il croyait avoir assez fait pour enchaîner éternellement à lui cet être frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille.
Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aïeux, les gens de robe, qui notaient la dépense à la fin du jour sur les registres, véritables annales de l'économie de leur race, et se seraient fait un cas de conscience de jeter les écus de six livres dans les aumônières des quêteuses, ou, par les fenêtres, aux mendiants en loques de la rue.
Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance.
Hélène était faite d'autre sorte.
Elle avait apporté dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de tout temps sur un pied convenable, une générosité grandiose qui lui était naturelle, un esprit de bienfaisance princière qui lui avait conquis bien des amitiés.
Elle avait communiqué à Maurice une partie de la chaleur de son âme d'élite mais, malgré tout, le vieil homme perçait sous le nouveau.
Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils.
Il était rangé comme un banquier de province, ne se laissant pas entraîner plus loin que certaines limites, au delà desquelles il aurait cru voir le Vésuve et l'Etna se livrer à leurs éruptions volcaniques dans sa maison.
Nous ne le blâmons pas, nous constatons.
Chazolles ne doutait donc pas, avec ses idées d'ordre, qu'il ne se fût montré d'une générosité sans bornes envers cette petite qu'un néfaste hasard avait jetée sur son chemin et dans ses bras.
Trente mille francs de dépense annuelle représentaient à ses yeux les trésors de Golconde et l'extrême prix qu'un bon capitaliste bourgeois dont le cerveau fonctionne droit, dût mettre à un objet d'art de cette sorte.
Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles, des épées rouillées, des vases ébréchés, des manuscrits souillés de la vénérable et malpropre poussière des siècles, que les amateurs portent à des chiffres fabuleux; que M. Châtenay achetait de laides potiches leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, dès qu'on estime la femme une chose à vendre, le bout du doigt d'une créature animée, vibrante, source de jouissances indicibles, de triomphes de vanité autrement vifs que ceux d'un propriétaire de galerie ou de musée, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui rendent praticable une traversée de cinquante à soixante ans au milieu des sables altérés du désert de la vie; qu'enfin la Vénus de Milo, la Joconde et toutes les fresques de Raphaël réunies ne valent pas un baiser de ces statues sans égales, créées par le divin artiste qui fait les fleurs idéales, les horizons enflammés et les femmes splendides.
Il faut rendre cet hommage à Angèle qu'elle ne se livrait jamais à ces réflexions, qu'elle ne craignait point la détresse, sans s'inquiéter d'où l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une idée vague de la valeur de ce métal et le donnait comme elle le recevait, sans le compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intérêt tout à fait médiocre et subalterne.
Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrêta au seuil de sa maison, rue du Colisée, une lumière incertaine colorait les rideaux de tulle brodé des fenêtres de la jeune fille.
Il respira.
Il allait la voir.
Il renvoya son fiacre et sonna.
La porte s'ouvrit d'elle-même et il passa dans le vestibule désert sans parler à la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa loge où le gaz brûlait.
Dans l'escalier, les tapis épais étouffaient le bruit des pas.
Dès qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrième, elle s'ouvrit et ce fut Angèle même, qui le reçut.
—Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas.
—Tu ne m'attendais pas?
—Si.
Et elle ajouta avec indifférence:
—Je vous attends toujours.
—Et ta femme de chambre?
—Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille.
Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna, à travers le vestibule et le salon, sa chambre à coucher où elle avait déjà jeté son manteau de fourrures sur un fauteuil.
—Il y a longtemps que tu es rentrée? demanda-t-il en se laissant tomber sur un siège.
—Non.
—Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments.
Elle répondit tranquillement:
—On m'en a offert une.
—Qui donc?
—Le baron Germain.
—Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya à la cheminée.
—Oui et non. Je l'ai rencontré dans le vestibule deux ou trois fois. Il m'a saluée. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adressé la parole. Je lui ai répondu. Il aurait cru que j'étais muette. Ce soir il m'a reconnue au théâtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui.
—Pourquoi non?
—C'est léger. Il est rentré, lui?
—Est-ce qu'il rentre! Il est à son cercle ou ailleurs. En voilà pour jusqu'à demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et l'âme devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a rien à dire.
—Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe au club et ce que font les gens comme le baron Germain?
—Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connaît que les limandes, les anguilles et les barbues.
—Qui alors?
—Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne vois que ma tante. Ça ne serait pas à faire. J'ai des amies un peu partout. La saison dernière, à Trouville, je m'en suis fait. J'ai le diable au corps. Dès qu'on me voit on m'aime.
—Les femmes?
—Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi!
Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience nette.
—Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est très gai. Tu m'as permis d'y aller, j'en ai profité et tu ne me l'aurais pas permis, j'y serais allée tout de même. Je ne peux pas rester des mois en cage. Autant me fourrer à Saint-Lazare tout de suite ou à Mazas. Tu ne veux pas me tenir au secret, hein?
—Ainsi tu as des amies?
—Oui, beaucoup; le plus que je peux.
—Où sont-elles tes amies? Rue de Londres?
Angèle se déshabillait devant la glace avec autant de calme que si elle avait été seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier étendu sur un coussin.
Elle ôtait à ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que Denise avait tant remarquées.
Elle se retourna vivement, un bras replié sous sa tête, coquettement, dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de dessous en soie bleue garni de malines.
—Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle.
—Pour rien.
—Si; tu as une idée, dis-la.
—Parce qu'on te rencontre souvent de ce côté.
—Qui ça, on?
—Le premier venu; Duvernet, d'autres.
—Il ne m'aime pas ton ami Duvernet.
—Il te connaît à peine.
—Tu crois ça. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches partout où il me voit?
—Laissons Duvernet.
—Je te dis qu'il me déteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cet animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas?
—Ne te fâche pas et réponds-moi. Où vas-tu, rue de Londres?
—Je vais où je veux. Chez des amies à moi qui y demeurent. Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je dépends de personne? Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle qui était dans ta loge, au Petit Duc?
—Ma belle-sœur.
—Mademoiselle Châtenay?
—Oui.
—Elle est très jolie!
—Tu trouves? dit machinalement Chazolles.
—Parfaitement. Elle est très jolie, mais elle me reluquait tout le temps comme une bête curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque chose.
—Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble?
—Oh! mon cher, ça n'est pas nécessaire. Les femmes, vois-tu, si elles n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix députés comme toi et ton ami Duvernet, le malin!
Elle avait achevé sa toilette de nuit.