XXVII
Gaspard Méraud venait de débarquer à Paris.
Les Parisiens quand ils ont passé un an à leur caisse, à leurs comptoirs, dans l'air épais et lourd des boutiques ou la poussière de leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se refaire à l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les vapeurs iodées des plages bretonnes.
L'ancien courtier, lui, éprouvait le besoin de se retremper dans la bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures.
Les bruits de la criée, le tapage des camions amenant la marée, le roulement des guimbardes de maraîchers encombrées de légumes, le grondement du Paris lointain qui s'éveille à peine, quand les gens des Halles ont déjà fini leur besogne, toutes ces activités, ce tapage, ce tumulte lui manquaient.
Il avait donc laissé là-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses lignes à pêcher, son fusil inoffensif et il était tombé à l'improviste chez sa cousine, madame Pivent.
Le pauvre femme vivait comme à l'ordinaire, partageant son temps entre son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne où elle contemplait avec un attendrissement désolé la chambre blanche de sa petite Angèle qui devenait rare.
Gaspard, à son débarquement, le jour même où Chazolles avait eu cette querelle imprévue, avait vainement demandé la nièce aux échos de l'appartement de la tante.
Brigitte, la bonne à tout faire, tricotait seule pendant que sa maîtresse était occupée à détailler les mannes de soles, les saumons et les turbots à sa clientèle qui ne faisait que croître et embellir.
Il s'était informé:
—Et Angèle, où est-elle?
—Je ne sais pas, monsieur.
—Comment, tu ne sais pas?
—Non, monsieur.
—Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante?
—Oh! monsieur Méraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas souvent même.
—Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour elle... Où perche-t-elle?
—Madame Pivent va vous le dire. Du côté de l'Élysée.
—Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tombé des rentes, à cette petite?
—Je vas vous dire, monsieur Méraud. Elle a quelqu'un!
Avoir quelqu'un! Ce mot-là était gros de révélations. Il aurait fait bondir un honnête père de famille breton ou cauchois. Mais Méraud était d'une autre pâte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses premiers canons sur l'étain du mastroquet. Il ne s'étonna donc pas.
—Ça ne fait rien, dit-il. C'est mal de négliger des parents qui nous aiment. Je lui dirai son fait à l'enfant.
Il sortit et alla flâner du côté de la rue Montorgueil pour causer aux amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui étalait ses charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort, ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la rue, à cause des odeurs, en face des Fabriques de France; Cadinet, l'épicier de la rue Mondétour, avec lequel il avait fait de si bonnes parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un autre compère à qui tout réussit et qui était en train de se faire construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot, à la place de masures branlantes, qu'il avait jetées bas, après les avoir eues pour un morceau de pain. Un riche marché. Mais c'était un animal qui avait de la veine comme pas un.
Les trois copains, débauchés par l'arrivée de ce vieil ami, allèrent lamper des bocks à la brasserie des frères Lebigre et arranger une partie fine pour le lendemain.
Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine qui devait être rentrée depuis longtemps et avec qui il avait promis de dîner.
Ce fut Angèle qui lui ouvrit la porte...
Elle tomba dans ses bras et tout fut oublié pour un instant de câlineries de cette fée de la grâce et de l'amour.
—Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, après l'avoir regardée à loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle était petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes avec nous, au moins, ce soir!
Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Café Anglais; elle était indécise et aurait bien voulu ne pas manquer à sa parole.
Elle était de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont horreur d'en faire attendre—elles disent faire poser—un nouveau dix minutes.
Bonnes natures!
—Je suis invitée, dit-elle. Quel contretemps!
—Par ton... ami? fit Méraud.
Elle ne rougit pas.
—Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontément.
—Et tu vas nous planter là?
—Oh! ma foi! tant pis, s'écria-t-elle. Je reste.
—C'est gentil ça, dit Méraud.
—Je cours envoyer une dépêche pour qu'on ne m'attende pas, et dans une minute je suis là.
Elle remit sa toque sur sa tête, et descendit l'escalier quatre à quatre, avec une légèreté d'oiseau.
Elle s'était enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de Chazolles et s'était jetée dans un fiacre en disant au cocher:
D'abord elle voulait rentrer chez elle.
Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lancé des regards si farouches qu'elle en tremblait malgré son intrépidité difficile à ébranler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors elle songea au baron Germain qui allait être enchanté de la recevoir et de la dérober, pendant le premier moment, à la colère de cet hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos à quinze pas dans la poussière. Mais le baron ne rentrait guère que vers les trois heures du matin et lui avait donné rendez-vous au Café Anglais. D'autre part ce serait répandre dans la maison le bruit de son incartade avec le locataire de l'entresol.
Elle était donc venue se réfugier tout droit rue du Cygne, dans le giron de sa tante.
C'était encore le parti le plus sage.
Au bureau du télégraphe, elle prit une carte fermée et écrivit ce qui suit:
«Mon cher baron,
«Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et je suis une honnête femme... comme vous les voulez.
»Soyez tranquille, je vous indemniserai.
»Un baiser.
»Angèle.»
Puis elle rentra toute joyeuse à la rue du Cygne, dîna gaiement entre son cousin Méraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses rideaux blancs, où madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard de mère attendrie.
Chazolles avait quitté le cabinet de son ami Duvernet après le départ des témoins, dans un état de surexcitation indicible, mais il avait assez d'empire sur lui-même pour n'en laisser rien paraître sur ses traits.
Ce n'était pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus tarder pour lui détendre l'esprit et le corps.
Il était dans une de ces crises où on a besoin de casser quelqu'un ou quelque chose.
Il pensait à Angèle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa tromperie, il éprouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon plus tendre, une sorte de rage haineuse, mêlée de désirs de possession, une volonté de se prouver à lui-même qu'elle était encore sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus.
Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-Élysées et se dirigea du côté du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme poussé par une tentation irrésistible vers la rue du Colisée.
Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attifée comme une harengère dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un panier au bras.
—Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai. Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai.
—Quelle est cette personne? demanda Chazolles.
—C'est madame Pivent, la tante.
—Elle reviendra, pourquoi?
—Pour voir sa nièce.
—Elle ne la voit donc pas chez elle?
—Sans doute.
Chazolles s'assit familièrement. Cette circonstance lui permettait d'entrer en matière, sans chercher une explication qui lui venait d'elle-même.
—Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous dit qu'elle va chez cette dame, elle ment.
—La visite de la tante l'indiquerait.
La fierté de Chazolles se révoltait aux questions qui lui venaient aux lèvres. Ce rôle d'espion lui répugnait.
—Alors, où va-t-elle donc? balbutia-t-il.
—Une femme ne se trahit pas aisément. Paris est grand et mademoiselle Méraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne des rendez-vous, ce que j'ignore.
—Elle n'est pas rentrée?
—Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperçue et j'ai des yeux! mais voilà la femme de chambre.
En effet la Flamande entrait dans la loge.
—Votre maîtresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge.
—Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue, baragouina la bonne.
—Elle ne vous a rien dit?
—Rien.
—Elle ne doit pas rentrer pour dîner?
—Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande.
—C'est bien, dit la concierge en échangeant avec le maître un regard d'intelligence. Vous sortez, Michelle?
—Che fais chercher mon tîner.
—Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les femmes!
—Vous êtes sûre de cette Michelle?
—Parfaitement sûre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de confiance encore!
—Qui donc?
—Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai l'instinct que cette petite Méraud vous causera des peines, à vous qui êtes si bon, si généreux.
La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle prononça cette phrase.
Certainement, son propriétaire lui inspirait un sentiment plus vif que la reconnaissance.
Chazolles n'y prit pas garde tant il était absorbé par la pensée de cette perfide Angèle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa toilette des courses.
Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il.
—Rien du tout. Elle se méfie. Elle comprend avec raison, j'en conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande politesse d'ailleurs; et dans sa légèreté—car elle doit être bien légère, monsieur Maurice!—elle a cette habileté, cette astuce des femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne à me saluer d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien?
Et sans attendre la réponse, elle se sauve en me criant: Vous savez, je m'ennuie!
La plupart du temps elle se sert d'une autre défaite:
—Je vais chez ma tante.—Sa tante? C'est son paravent, son parapluie, son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de la tante, la meilleure des femmes, à qui sa nièce cause bien des désagréments, par parenthèse.
Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie.
Il quitta la concierge au moment où elle lui disait en manière de conclusion:
—Ah! si j'étais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore!
Il ne répliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et s'en alla.
—Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dégradant à la fin. Questionner des bonnes, des portières; espionner une femme! Faut-il en être tombé là!
Il regagna l'hôtel Châtenay par l'avenue Montaigne.
Lorsqu'il arriva au quai, les fenêtres de la maison resplendissaient et du salon ouvert des bruits de musique s'échappaient comme des envolées de cloches d'un campanile de village, un matin de grande fête.