XXVIII
C'étaient Denise et sa nièce Thérèse qui jouaient à quatre mains l'ouverture de Giralda.
Les deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, la nièce interrogeant des yeux la tante, lorsqu'une difficulté la mettait dans l'embarras.
Accoudé sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet intérieur paisible.
Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un enseignement, son ami lui indiqua la différence de la vie qu'il se créait au dehors avec l'existence enchantée que le privilège de sa fortune et une divinité propice lui avaient octroyée.
Par la porte de la salle à manger, on apercevait Hélène, sa petite Marthe la suivant attachée à ses jupes comme le faon derrière la biche, qui veillait aux préparatifs du couvert.
Jamais elle n'abandonnait entièrement ce soin aux domestiques. C'était elle qui donnait le dernier coup d'œil, celui de la maîtresse de maison, attentive, qui veut que tout soit à sa place et surveille les détails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu.
Lorsque la dernière mesure de l'ouverture résonna sur le piano, Denise leva les yeux sur son unique auditeur.
—Est-il vrai que vous renversez demain le ministère Ramet? demanda-t-elle.
—Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-être.
—Mais vous?
—Moi je dis: Je l'espère.
—Alors vous voilà forcé de prendre femme.
—Pour quelle cause?
—Vous allez être ministre, président du conseil.
Duvernet secoua la tête.
—Rien de moins certain.
—Vous parliez cependant tout à l'heure encore de ces événements probables avec une grande animation.
—Où donc?
—Dans la tribune du président, aux courses.
—Vous m'avez vu?
—Non, une de nos amies me l'a rapporté. C'est le bruit du jour.
—Soit. Mais ce mariage et sa nécessité?
—Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous êtes président du conseil, quand vous donnerez des fêtes, des soirées. Un célibataire!
—En effet.
—Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes. Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre!
—J'y songerai. Mais c'est si difficile...
—Quoi?
—De rencontrer une femme accomplie.
—Il y a longtemps que vous la cherchez?
—Dix ans.
—Et vous n'en avez jamais vu?
—Si. Une.
—Voulez-vous me la nommer?
—Certes. Elle est là, près de nous.
—Hélène?
—Oui, Hélène.
—Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un roman qui n'a pas de deuxième volume.
—Vous vous trompez; j'en connais un.
Denise rougit légèrement.
Chazolles s'était approché et sa fille aînée, Thérèse, venait de s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les lèvres de son père.
—Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre femme, au moins, vous!
Elle montra d'un coup d'œil son beau-frère à Duvernet.
—Si je l'aimerai! De toute mon âme, car il faut bien aimer une femme pour l'épouser, pour lier son existence et l'enchaîner pour toujours à la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet être fragile toute mes affections, tous mes désirs; nos deux âmes n'en formeront qu'une, et nous marcherons côte à côte, la main dans la main, n'ayant qu'une même foi, qu'un même honneur, une même fortune, jusqu'au bout, jusqu'à la fin, jusqu'à la tombe.
—Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre éloquence pour demain.
—Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre, cette jeune fille pure et sans passé, c'est moi qui dois être son guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas navigué et ne connaît rien de la mer ni de ses dangers! Pour se hasarder à prendre une si grave responsabilité, il faut avoir le pied marin et s'être livré à l'étude d'une certaine géographie spéciale qui ne s'apprend pas en un jour.
—Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta Denise très railleuse.
—C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu l'honneur d'être un législateur comme Justinien ou le vénérable Lycurgue, j'aurais interdit expressément aux citoyens mâles de contracter mariage avant huit lustres révolus.
—Et aux filles?
—Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus précoce ou ne vient jamais.
—Alors, il faut que je refuse le prétendu qui se présente?
—Encore un?
—Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur?
—Pas du tout. Ce qui m'étonnerait, c'est que M. Châtenay ne fût pas assailli de requêtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grêle. A-t-il huit lustres, ce prétendant?
—Non!
—Renvoyez-le sans autre examen.
—C'est fait. Et pourtant jeune—les femmes sont moins exigeantes que vous sur le chapitre de l'âge!—très bien, élégant, trop élégant même et titré, cher monsieur, un duc.
—De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin!
—Peste! Il se nomme?
—Puisqu'il est éconduit, je n'ose vous dire...
—Osez!
—Ah! tant pis. Le duc de Charnay.
Chazolles et Duvernet se touchèrent du coude.
—Et qui a fait cette demande?
—Un notaire; maître Blondeau.
—Il ne vous a pas confié la situation de son client?
—Il est duc, et maître Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de toutes les bourgeoises de la finance.
—C'est un sot. Le titre vous flatte?
—Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse indifférente.
—Alors vous acceptez?
—Mon père a refusé nettement. Je n'ai plus d'avis à donner.
—C'est très beau, l'obéissance; mais, ma chère Denise, avec ce système invariable, vous découragerez les intrépides et vous coifferez...
—Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon étoile.
—Et cette étoile vous a dit?...
—Que j'épouserai un personnage!
Un bruit de portes se fit au salon, et M. Châtenay opéra son entrée avec une certaine expression d'orgueil répandue sur sa bonne face de savant.
Il tenait sur sa poitrine un in-quarto relié somptueusement, avec des fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie.
—Enfin le voilà, s'écria-t-il. Le voilà cet ouvrage auquel j'ai consacré dix ans de soins et de labeurs.
Il déposa sur le piano dont la queue était recouverte de soieries japonaises le respectable volume, son œuvre tant caressée.
C'était en effet un superbe livre imprimé avec luxe par les Didot et tiré sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables illustrateurs du temps.
—C'est mon troisième enfant, fit-il gaiement.
—Je crois bien, père, dit Hélène, que vous sacrifieriez les autres pour lui. Convenez-en!
—Quelle idée! Je brûlerais la Bibliothèque nationale plutôt qu'un des cheveux de ta tête!
—Toi, dit Chazolles à Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que tu ne fasses pas décorer M. Châtenay!...
—Je ne peux pas. On m'accuserait de partialité, de népotisme, que sais-je! On crierait à l'iniquité, à l'injustice! Est-ce que je ne suis pas de la famille?
—Puritain!
—Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique. C'est lui qui endossera la responsabilité. D'ailleurs, est-ce que vous y tenez, monsieur Châtenay, à ce bout de ruban?
—Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que les autres. Et c'est une question d'économie domestique. Avec un bout de ruban, un vieil habit semble toujours neuf.
—Et l'oppidum? Est-ce qu'il est décrit là dedans?
—Les travaux n'avancent guère et ce qu'on découvre me plonge dans une grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archéologie ne se font pas en un jour. Tout vient à point...
—On sait le reste.
Le domestique prononçait, en ouvrant la porte à deux battants, le sacramentel:
—Madame est servie!
Duvernet offrit son bras à Hélène, et la conduisit à sa place.
—Est-ce que vous étiez aux courses? lui dit-elle.
—En effet.
—Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une heure, me contait une fâcheuse histoire.
—Bah! De quelle nature?
—Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde.
—Elle vous les a nommés?
—Un seulement que tout Paris connaît pour ses excentricités. Le duc de Charnay!
—Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien, avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon ridicule, sa seule manière d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a demandé votre sœur en mariage?
—Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet écervelé. Il lui faudrait un homme sage, rangé, raisonnable...
—Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les qualités, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun défaut!
—Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps.
—Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible à rencontrer.
—Ce serait un phénix.
—Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire.
—C'est vrai. Vous me devinez.
Hélène parlait avec lassitude. Après avoir montré tant de fermeté au début de son abandon, elle commençait à se désespérer. Elle se révoltait à la fin contre cette cruauté du sort qui la frappait comme les autres, quand elle avait tout fait pour mériter un amour sans bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement d'humeur, ni même une ride à se reprocher.
L'amertume débordait de son cœur et tremblait au bord comme la liqueur d'un vase trop plein qui va se répandre.
—Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous. L'hiver passé, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un printemps qui se renouvelle pour tout le monde.
Elle le regarda avec son angélique sourire.
—Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les mots qu'au frémissement des lèvres.
Le soir, les visiteurs affluèrent à l'hôtel où l'on s'attendait à rencontrer le futur ministre.
Ramet était abandonné par ses plus fidèles partisans. Ils se tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'étaient pas vertueux. Il s'en fallait.
A onze heures du soir M. Châtenay, triomphant, avait fait admirer son ouvrage sur les antiquités normandes à plus de soixante thuriféraires, qui l'avaient déclaré simplement un monument de science, d'esprit et de goût.
Duvernet avait passé une heure à pointer les votes présumés d'où il ressortait qu'il obtiendrait une majorité de plus de deux cents voix, certaine, écrasante.
Denise l'aidait dans ce calcul.
Au moment où ils se quittèrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une passion qui fut un aveu.
—C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il.
Dans l'escalier, la jeune fille porta à son tour ses doigts à ses lèvres.
O joies du premier amour!
Hélène et ses enfants étaient remontées chez elles avant que le salon ne fût vide.
Chazolles appela Jacques, son fidèle Jacques.
—Tu m'éveilleras demain à cinq heures, lui dit-il.
—Monsieur peut compter sur moi.
—C'est pour une affaire grave.
—Un duel, peut-être, dit le domestique qui comprit.
—Silence et pas un mot à personne!
Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants.
Elles dormaient étendues sur leur lit et leurs souffles se confondaient.
Il les embrassa longuement.
Hélène l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux.
Il se pencha sur elle et au moment où ses lèvres allaient se poser sur son front, elle tourna la tête doucement avec un long soupir, et le baiser se perdit dans ses cheveux.
Puis il s'enferma et s'endormit à son tour, d'un sommeil lourd et peuplé de songes funèbres comme des oiseaux de nuit.