XXIX
Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout adepte du pschutt doit être quand il a la plus simple notion de sa dignité.
Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt.
Il rentra à son hôtel, très nerveux, et après avoir confié à ses deux amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur d'escrime, le célèbre maître d'armes, Georges Reboul, une des classiques épées de Paris.
L'illustre bretteur arriva en même temps que les témoins du duc, retour de leur ambassade.
Ils rapportaient la convention arrêtée.
L'épée, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor à Auteuil, un lieu commode pour ferrailler où personne ne dérangerait les combattants.
Le jeune duc, en tête à tête avec son professeur, expliqua ses vues.
Il avait reçu une injure grave.
Un butor, député de province, l'avait irrespectueusement lancé d'une bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant témoins, au pesage des courses.
Il ne pourrait plus se montrer en public après un pareil outrage, s'il ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre à vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui fît honneur à son maître dans l'art noble de l'escrime.
—Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, débonnaire comme les gens vraiment forts.
—Non sans doute, fit le duc irrésolu; pourtant ce grossier personnage mérite une correction.
—Vous la lui donnerez aisément, je présume, monsieur le duc. Les campagnards connaissent mieux la charrue que l'épée.
—Qui sait?
—Vous n'aurez en tout cas pas de peine à vous défendre. Voulez-vous que nous répétions quelques coups?
—C'est dans ce but que je vous ai prié de venir.
Les deux hommes passèrent dans une salle basse autour de laquelle des fleurets, des masques, des plastrons et quelques épées de combat étaient accrochés.
Pendant une heure ils s'escrimèrent avec entrain.
Le duc était une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le supposer, à le voir débile et fluet.
Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse.
—Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc.
Cette précaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire au cercle, où il joua et gagna une centaine de louis en quelques instants, puis chez Bignon, où il dîna avec appétit. De là, il rentra pour dormir et apaiser ses nerfs surexcités par la scène des courses et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paraître aussi insouciant qu'un spleenétique Anglais qui va se suicider.
Duvernet était plus agité que les deux ennemis.
Cette aventure pouvait causer un éclat fâcheux et compromettre son succès. Il avait hâte de la voir terminée.
Dès cinq heures il était sur pied.
A sept, il arrivait dans un landau de louage à la rue Boileau, en compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode fût conservée entre les seconds de dégainer pendant que les combattants étaient aux prises.
Malheureusement ces mœurs primitives ont fait place à d'autres et force était au brave commandant de se contenter du rôle pacifique de spectateur.
Le duc et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.
La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du dix-huitième siècle, destinée aux fredaines galantes, est invisible de la rue.
Une simple grille assez étroite donne accès par un chemin couvert, sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessiné et dont on peut à peine soupçonner l'existence du dehors.
Au fond, une élégante villa à l'italienne, pareille à celles qui bordent le lac Majeur, s'élève blanche avec ses persiennes grises, fermées, car la propriété est presque toujours inhabitée.
Le ciel était clair et sans nuage.
—Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette allée de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se couper la gorge.
Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les règles, se tenir dans les limites d'une politesse extrême.
Les deux adversaires s'étaient salués courtoisement.
Kergor avait pris des épées chez son armurier.
Le duc épiait Chazolles.
Maurice était fort calme.
A la façon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol, Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire à un novice.
Il en fut encore plus certain dès que, placé en face de cet ennemi qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde.
Les lames s'engagèrent et, après quelques tâtonnements, le duc essaya une feinte qui ne lui réussit pas.
Il redoubla; même insuccès.
L'épée de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaçait constamment sa poitrine.
On s'anima.
Bientôt il devint évident pour les témoins que le jeu du rural était de lasser son pétulant adversaire.
Charnay, qui le comprit, mit en œuvre toute sa science. Il porta à Chazolles des bottes rapides qui furent déjouées par l'épée inflexible du Normand.
Alors la colère gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard, qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agité, nerveux, inégal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups extravagants, dont à plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter pour l'embrocher comme un poulet.
Finalement, après deux reprises, entre lesquelles le redoutable agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-même sur le fer de l'amant d'Angèle, qui n'eut que le temps de le détourner.
Grâce à cette indulgence, visible pour les témoins, la pointe de l'épée, au lieu de lui trouer la poitrine, pénétra dans l'épaule de quelques centimètres seulement.
Charnay poussa un léger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant dans les bras de ses témoins.
Le docteur Guérin, qui assistait les combattants, examina la blessure.
—Une misère, dit-il. Le blessé en sera quitte pour quelques jours de repos.
—Vous en répondez, docteur? demanda Duvernet.
—Sur ma tête.
Charnay, remis de sa première émotion, sourit à son adversaire.
—Vous êtes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame. Vous avez un poignet! Vertudieu!
—Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun mal.
Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main:
—C'est votre maîtresse, cette petite Angèle? lui demanda-t-il.
—Pourquoi cette question?
—Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les verrous. Et encore, je ne sais pas si vous réussirez à la garder! Les femmes! Adieu, monsieur.
Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire.
—Ce ne sera rien, répéta le docteur. Nous allons vous reconduire à votre hôtel. Un peu de courage, monsieur le duc.
Duvernet était aux anges.
En s'en allant, il complimentait son ami.
—Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite fait. Tu as comblé mes vœux. Nous allons tâcher maintenant d'expédier le Ramet.
—Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet.
—Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passée à sept heures du matin, à huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens d'honneur, les témoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son exploit—un duel pose—mais il m'a promis de taire ton nom. C'est l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le récit détaillé de l'aventure, sans te désigner, à moins que ces damnés reporters...
—Mais alors, Hélène?
—Hélène ne lit pas les journaux.
—Et Denise?
—Elle se taira.
—Et M. Châtenay?
—Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion à propos de terres cuites ou de vieilles croûtes. Il en serait bien capable, lui.
—Donc cette sottise sera étouffée. Je respire.
—Je l'espère, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui paye. Que la leçon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me réponds pas, je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant à nous deux, mons Ramet!