XXX
Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation extraordinaire.
On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et de fièvre.
A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et excitaient leur zèle.
Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair, respirait le triomphe.
Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.
L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter encore, monter toujours et surtout émarger!
Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le public des grandes soirées.
Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages roses et poudrés emplissaient les tribunes.
Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.
Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de Duvernet dont on ne doutait pas.
Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.
Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la politique extérieure.
Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu, dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et s'élança à la tribune.
Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.
On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.
Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à Duvernet qui le contemplait d'un air navré.
—La clôture! la clôture!
On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée, des plaines et de la montagne:
La clôture! la clôture!
Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par débris, par loques au pied du Capitole.
Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal gré.
Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous les coups de vent sur sa coquille de noix.
Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença ab irato son discours.
Une révélation!
On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts personnels et jamais pour la France.
Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers, en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir sous la pierre de son caveau.
Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.
Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.
Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure, amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre l'arrêt qui les frappe.
Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui tombait.
C'était un événement.
Et ce fut celui de la journée.
On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.
Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une amitié exempte de ces bassesses.
En montant à la tribune, il serra la main de son ami:
—Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras l'agriculture.
Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle Labadens l'avait élevée.
Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut au-dessous du médiocre.
Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.
Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet. L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites, lui signifiait son congé.
Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.
Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant dans les ténèbres souterraines.
Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi, comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.
Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté par une majorité de trois cents voix.
Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien appelé au trône.
Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.
Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet, électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.
—Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.
Hélène était pensive.
—Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.
—On ne m'avait pas convoquée.
—C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu! Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi. Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je veux garder mon prestige.
—Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.
—C'est mon secret.
—Soyez généreux, confiez-le-moi!
—J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.
Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans la racine de son éclatante chevelure.
—Oh! alors se serait grave, dit-elle.
—Très grave!
Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'œil suppliant à sa sœur, qui ne le vit pas.
Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui l'absorbait.
—Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.
La sœur aînée sortit de son engourdissement.
—Rien.
—Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?
—Non.
—Tu es bien détachée des pompes de la terre.
—Oui.
—Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.
—En effet.
—Elles vont s'envoler tout à l'heure.
—Peut-être.
Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le cœur de son mari comme un charbon enflammé.
Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé, incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et fripée.
Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.
Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les insomnies.
La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le sacrifice du silence dépassait ses forces.
Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des cœurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner sans retour.
Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa sœur de ses bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.
—Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose de gai, de vif.
—Non. Je suis triste.
—Moi, c'est le contraire. Pauvre sœur!
Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.
Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.
Les deux sœurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron, en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les charbons de la vaste cheminée.
—Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande sœur.
—Du chagrin.
—Pourquoi?
Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.
—Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.
Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:
—Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.
En être loin!
Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.
—Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton mari est ministre!
—Qu'est-ce que cela me fait!
—Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!
—Que m'importe!
—Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons, recommençons.
Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une verve excessives. Les vitres en tremblaient.
—Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.
—Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air. Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je partirai.
—Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma sœur qui veut partir demain.
—Pour aller où?
—Au Val-Dieu, dit Hélène.
—Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.
—C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas très long.
—Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur portefeuille. Il pleut et ça se décolle.
Chazolles, embarrassé, essaya des objections.
Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.
—C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.
—Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de Denise.
—Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.
Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un entretien fort animé:
—Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?
Elle s'en doutait bien un peu.
—Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.
—Non, répondit l'antiquaire.
—Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.
—En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.
Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.
Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:
—J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?
L'ancien banquier était ému.
Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers, ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy, ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.
Et il fallait s'en séparer.
L'heure était venue.
—Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.
Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux en coulisse.
—Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui nous fait l'honneur de demander ta main.
Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.
—Que faut-il lui répondre?
Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.
—Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.
—Non, c'est à toi de décider.
Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste charmant de pudeur et de grâce.
—Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils n'ont rien plus à cœur que de nous quitter.
—Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?
—Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le collectionneur.
—Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette auberge! Je ne me fais pas d'illusions.
—Quand le mariage? demanda le banquier.
—Quand il vous plaira.
—Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de retarder des mois entiers votre bonheur.
—Vous en fixerez vous-même l'époque.
—Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente. Est-ce trop?
—Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur les doigts de sa fiancée.
—Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.
—Partir? Où va-t-elle?
—Au Val-Dieu.
—Quand?
—Demain.
—Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.
Hélène s'était approchée.
Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.
—Oui, mon père, dit-elle.
—Pourquoi ce départ?
—Je suis inquiète, troublée, malade.
—Et tu me le cachais?
—Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.
—Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.
—Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?
—Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande sœur nous le permet. N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?
—Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses sensations de ma vie.
Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était inébranlable.
Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il espérait le guérir.
M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant lui.
Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.
Et puis le soleil de mai l'attirait.
Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles, ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure des prairies.
Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui faisaient honneur au talent des artistes.
M. Châtenay n'avait rien négligé pour la beauté de son œuvre.
Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme.
Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il l'avait soupçonnée d'infidélité.
Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait rendu victime.
L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait désespéré de perdre.
Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après laquelle il aspirait.
Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait pas agi autrement.
Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva, ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé:
—Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse.
—Oui.
—Pourquoi? Tu es souffrante?
—Oui.
—Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse?
—Non.
—Mais alors reste ici.
—A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.
—Que vois-tu donc? dit-il en hésitant.
Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa chambre.
Il frissonna.
Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres.
—Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles. Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.
—Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant.
—Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.
Elle lui tendit un journal: la France.
Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu:
«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé, sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est battu en duel ce matin, à Auteuil—nous précisons—dans les conditions les plus extraordinaires.
»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse.
»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp—nous précisons encore—amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle produit partout une véritable sensation.
»Le duel a eu lieu à l'épée.
»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la prestance d'un maître sous les armes.
»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la Faculté.
»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen.
»Amour, tu perdis Troie!»
Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine.
Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la montagne et roulait sur lui.
—Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il s'agit, n'est-ce pas?
Il se tut.
—Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas, Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je m'éloigne!
—Hélène, dit encore Chazolles...
—Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule. Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être jusqu'à la fin.
C'était un rêve.
Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.
Mes enfants me restent.
Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable.
—Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre femme...
Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la secoua une seconde...
—Mais je serai toujours votre meilleure amie.
Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.
Elle retira la sienne.
—Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le mal est fait et il est sans remède.
Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa sœur:
—Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure? Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses.
—Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires, dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs femmes.
—Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes des autres.
Hélène tenait toujours à la main le journal.
—C'est bien intéressant la France, ce soir, que vous la lisez ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre.
Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts; elle en fit une boulette et la jeta au feu.
—Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte. Rien de neuf. Pas une ligne à lire.
Et passant son bras sous celui de Duvernet:
—Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le cache à mon père.
Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres.
—Vous êtes un ange, ma sœur, dit-il, et vous méritez qu'on vous adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.
—Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.
Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre, elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient.