XXXI

Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes.

La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le quai s'ouvrit sans bruit.

Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant de fermer cette porte, se retourna.

—Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.

—Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?

—Sois tranquille.

—Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère?

—C'est inutile. Merci.

La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du regard son maître en restant sur le quai.

—Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre! Nous sommes ministres!

Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on devait se sentir inaccessible aux misères humaines.

Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance.

Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.

Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait.

Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte, sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini, que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa tunique rongerait la poitrine.

Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous le même toit que lui.

Et cette Angèle qui n'était pas revenue!

Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.

Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait jamais aimé.

Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait même pas signe de vie.

Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.

Il consulta sa montre.

Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures.

Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave.

Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se dirigea à grands pas vers la rue du Colisée.

—Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge.

—Non, monsieur, répondit madame Adrien.

Et comme elle remarqua l'abattement de son maître:

—Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se faire tant de mauvais sang pour une...

—Pour une quoi? dit-il vivement.

—Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus elles vous tyrannisent.

Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte d'un facteur qui entrait dans le vestibule.

—Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en s'adressant à la concierge.

Le ministre entendit son nom et revint.

Le facteur arpentait déjà le trottoir.

—C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun doute. Vous voyez bien. Elle revient!

Chazolles prit la lettre et s'éloigna.

Il n'osait rompre le cachet.

Enfin il s'y décida.

La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur, avec une initiale sur l'enveloppe.

C'était bien du papier de femme.

Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré.

En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son ami et les affaires publiques.

Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y songeait guère.

Le billet était d'Angèle, en effet.

La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente madame Pivent.

Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat Noir, mais elle les avait trouvés lugubres.

Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.

Et puis elle était mécontente.

Au fond, elle aimait Chazolles.

S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là.

Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier.

Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écœura.

La mode et les ministres pouvaient changer.

Ce jeune financier ne changeait pas.

Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi gonflé de ses mérites que par le passé.

Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.

Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte était défendue pour tout le monde.

Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune fille s'envolait ailleurs.

Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par ses victoires.

Il n'y a que les sœurs de charité qui aillent aux blessés, aux pauvres, aux malades ou aux faibles.

La femme est au victorieux, au triomphant.

Angèle appartenait à Chazolles.

Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans une explication préalable.

Elle écrivit donc.

Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de désir et d'excitation fébrile.

«Mon adoré Maurice,

»Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes. Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une révolution!

»Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte, s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient! J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre Angèle!

»Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je t'aime, je t'aime, je t'aime!

»Ton Angèle.»

»P.-S.—Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour être ta maîtresse.

»Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me garder. Viens.

»A. M.»

Chazolles fut réconforté du coup.

Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier étage.

Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes.

La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales réalités de la vie.

Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son élévation aux honneurs.

Il n'en était rien pourtant.

C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence.

Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec animation dans les coins.

Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages chargés, pour le moment, des destinées de la France.

Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage, causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits effacés.

—Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut. C'est une hausse d'un franc.

Le personnage au teint pâle secoua la tête:

—C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage.

—Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère, un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné.

—Le pays ne les accueille pas autrement.

—La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de partisans.

—Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami!

—Vous êtes sceptique, monsieur le président!

—Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un peu, mon cher ministre!

Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues.

Ils étaient au complet.

Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour du tapis vert.

Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se consultèrent.

Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule, au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée.

Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle externe des yeux.

C'était l'élément civil et judiciaire.

La magistrature et le barreau.

Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. Cedant arma.

Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait. Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène.

Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la combinaison prochaine.

Chazolles était là matériellement mais son esprit était ailleurs. Il relisait mentalement la lettre d'Angèle.

L'ardente fille l'avait reconquis.

Duvernet appuyé sur ses cent cinquante mille francs de rentes et l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et déterminé.

Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanières lui caressaient le dos.

L'homme au teint pâle promenait son regard éteint sur l'assemblée qui restait muette.

—Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent?

Personne ne dit mot.

—Point de complications?

Même silence.

—Aucune réforme à proposer?

—Pas encore, dit Duvernet; elles sont à l'étude.

L'oracle eut un sourire équivoque.

—Alors nous pouvons lever la séance?

Il se tourna vers Chazolles qui revenu à lui-même et intéressé par la nouveauté du spectacle, étudiait non sans étonnement cette manière de gouverner les peuples et semblait prêt à protester.

—Avez-vous quelque projet pour votre département, mon cher ministre, dit-il, avec une extrême politesse.

Son département?

Il y avait bien songé. Vraiment c'était peut-être de son département qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspérée, sa maîtresse perdue et retrouvée! Il avait bien eu le temps d'y songer à son département!

—Mais non, monsieur le président, dit-il confus et rougissant.

—Eh bien! alors, rien ne nous empêche d'aller déjeuner, comme de simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici.

—Sans doute, dit Chazolles abasourdi.

Il allait peut-être demander pourquoi on y était venu.

—Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole.

—Vous l'avez, mon cher général.

—On a parlé de réformes. Je désirerais en soumettre une au conseil et des plus impérieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de l'habillement des troupes.

—C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint pâle. Vous arrivez.

Et il poussa un soupir résigné en pensant:

—Allons-y.

Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde.

Le président lui vint en aide.

—Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gênez pas. Qu'est ce que vous voulez changer, vous? Les godillots?

—Non, monsieur le président.

—Les capotes?

—Non, monsieur le président.

—Les guêtres? Les sacs? Les tentes?

—Non, monsieur le président.

—Les képis, les shakos?

—Non, monsieur le président.

—Les boutons de culotte?

—Non, monsieur le président.

—Ah diable! alors de quoi s'agit-il?

—D'une mesure des plus hygiéniques.

—Déjà? dit Chazolles très ironique.

Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit.

Son auditoire était narquois et mal disposé.

—En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-être est-ce aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tôt de procéder à des réformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'âme de la nation. J'attendrai que la bienveillance de mes collègues m'autorise à présenter ce projet élaboré avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui est le résultat des études de toute ma vie. J'attendrai.

—Et j'espère, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre. Personne n'a plus rien à dire?

—J'ai lu ce matin, dans un journal réactionnaire, dit un fabricant de quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez à la représentation d'Hernani aux Français, oserai-je vous demander comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le président?

—Maigre.

—Et le vieux Ruy Gomez?

—Trop d'aïeux.

—Et Charles-Quint?

—Prolixe.

—Et Hernani?

—Excentrique. Pourquoi se tue-t-il?

—Pour la foi jurée!

—Je me suis fort ennuyé.

Il se reprit:

—Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un spectateur du genre gai a crié: Tiens! le tramway! Impossible d'achever la scène. Autant de gagné! On ne comprend plus les vertus grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus!

Il se leva.

—Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prêt. Les affaires du pays avant tout. Je vais déjeuner.

Les ministres se saluèrent et sortirent.

Dans la rue, en reconduisant Duvernet à la place Beauvau:

—C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles.

—Probablement.

—Eh bien! Je m'en faisais une autre idée, comme tout le monde.

—T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le soleil comme un réserviste et pousser le blé en vingt-huit jours?

—Non, sans doute, mais...

—Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux qu'avant. Es-tu content de ta boîte?

—Tout à fait.

—Qu'y as-tu vu?

—Mes employés et un chef de bureau très intelligent qui m'a dit ceci: «Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour l'expédition de la besogne courante. Il n'y à rien à faire.» C'est textuel. J'avais déposé ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les ai repris et je suis sorti comme j'étais entré. Le temps était très beau. Je suis allé me promener.

—Et ton duel?

—Les journaux en ont parlé, en me désignant assez clairement bien qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces animaux-là.

—Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux.

—Enfin, j'espère que M. Châtenay n'en aura rien su. Denise non plus. Pour Hélène, le mal est fait.

—Hélas! si cette fâcheuse aventure pouvait te guérir! Déjeunes-tu avec moi?

—Si tu veux.

—Tu n'es pas installé à la rue de Varennes?

—Pas encore. J'ai même l'intention de ne pas m'y installer du tout.

—Il le faut.

—Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est à peine si elle a un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout, chez toi et ailleurs.

—Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux ménages où tu n'es aimé de personne, car tu détacherais de toi la meilleure des femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le plus riant, le plus fidèle, le plus charmant. Enfin! j'espère que nous te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police sous mes ordres!

Le président du conseil traversa les salons du ministère, encombrés de solliciteurs de tous grades.

Il y avait là des collections de têtes officielles extraordinaires, de préfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rasés de frais; d'aspirants sous-préfets, le binocle à l'œil; de vieilles perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orné de besicles d'or; des financiers au ventre proéminent, lanceurs d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait quoi.

Le ministre fit signe à un huissier:

—Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu'à une heure. Il n'y a pas de séance à la Chambre aujourd'hui.

Le déjeuner était servi dans la magnifique salle à manger où l'univers officiel a passé.

—Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge. Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes affaires.

Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi simple que celle d'un savetier—il n'y a pas de façon royale ou ministérielle de faire une omelette aux fines herbes—Duvernet entama le sujet qui lui tenait au cœur.

—Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes: tu dois être au comble de tes vœux. Tu ne seras peut-être pas longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque quelque chose.

—Quoi?

—Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à cœur ouvert. Tu es mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront. Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des qualités bien supérieures, bien transcendantes!

—Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu, un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris.

Que te dirai-je?

Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer. Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est une obsession et je ne saurais m'y soustraire.

Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance. Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si elle n'était pas revenue, je devenais fou.

Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie. C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper puisque je ne veux pas l'être, pas encore.

—Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta femme a bien fait de partir. Pauvre Hélène!