XXXII

L'ancien vendeur d'huîtres était retourné à sa villa du Val-Dieu, à la grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que les séductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur de ces maîtresses devenues par une sorte de prescription trentenaire quasi légitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en redoutent à tout instant la rupture.

Herminie ne fut rassurée qu'à l'heure où le jovial pêcheur à la ligne reprit ses habitudes, dans son désert, et se renferma de nouveau dans la régularité de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, à voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet.

Il apportait des nouvelles.

Angèle était devenue une incomparable créature, mais elle se dérangeait. La tante, madame Pivent, était si faible qu'elle la laissait vivre à sa guise, en toute liberté, et Dieu sait comme on en usait.

Si c'était une manière de mener les jeunes personnes!

Méraud qui, en secret, était très épris de la beauté d'Angèle, et jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son éducation.

Mais en manière de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou un autre aux circonstances atténuantes en faveur de la mignonne pécheresse.

Après tout, c'était Paris qui était coupable, ce misérable Paris où le luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des magasins de nouveautés, ces boutiques damnées où les femmes allaient ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le gaspillage; où des vendeurs frisés, musqués, un tas de propres à rien, de «feignants» leur faisaient la bouche en cœur en dépliant les étoffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des occasions qui n'en étaient pas, toujours des deux francs le mètre, avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'étiquette, ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de près.

Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils étaient là, avec leurs vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du Rhin.

Les petites des ateliers s'y arrêtaient le soir sous le gaz qui flambait et elles se prenaient à désirer d'en avoir aux bras et aux doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur coûtent guère.

Autant d'araignées tapies derrière leurs toiles, ces brigands de boutiquiers.

Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dévoré—sans lui—cette petite Angèle si fraîche, si pimpante, si bien tournée.

Ce n'était pas sa faute à cette enfant.

Et toujours bonne fille!

Il racontait à Herminie le duel qui avait eu lieu à Auteuil et dont il n'avait entendu que quelques mots échappés à Angèle, chez sa tante, dans l'effarement de la première heure.

Le duc avait été blessé, un duc, ma bonne!

Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angèle n'avait pas voulu le nommer. Elle s'y était refusée obstinément.

—Ça n'était pas des choses à dire; elle avait promis le secret. Un homme marié!

C'était tout ce qu'on avait pu en arracher.

Au Val-Dieu, les Chazolles étaient réinstallés à la grande joie de leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas.

Sa grandeur le retenait à Paris et les bonnes gens de son village étaient fiers d'avoir envoyé à la Chambre un ministre.

On chantait ses louanges dans l'arrondissement.

Ce n'était pas que les champs rapportassent deux récoltes au lieu d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes à la maladie, mais c'est flatteur de se dire qu'on possède un ministre dans sa circonscription.—Éternuez!—Et l'arrondissement n'avait pas été favorisé jusque-là. Ses mandataires étaient d'un terne! Enfin, celui-là était au pinacle et ses électeurs triomphaient avec lui. Les cantons limitrophes étaient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins préparait un banquet pour célébrer l'élévation de son candidat sur le pavois, Bazoches organisait un comice monstre.

Et le héros de ces fêtes rurales ne se montrait point.

Il fallait qu'il fût accablé de travaux pour ne pas se presser de jouir des félicitations qui l'attendaient.

Il aurait passé pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus sacrés, étranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hélène ne s'était multipliée pour le remplacer.

Pas de pauvre commune à laquelle elle n'envoyât ses offrandes, cinq cents francs pour la réparation d'une église, mille pour une école, trois cents pour la détresse imprévue d'une pauvre famille, six cents pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources.

Nul ne recourait à elle en vain, et on le savait.

Quand sa bourse était vide, celle de son père s'ouvrait, et elle était inépuisable.

Le vieil antiquaire était enchanté d'avoir un gendre dans le Cabinet, deux bientôt, car Denise préparait le trousseau pour son prochain mariage.

Sa grande sœur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait à elle des larmes amères.

Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres où il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de l'alcôve, sous la clarté pâle de la lampe mystérieusement voilée.

Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hélène avec une espérance énigmatique que Denise comprenait à demi.

Chazolles écrivait peu, des lettres courtes, dans un style télégraphique, un style ministre, disait M. Châtenay, quand les fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs.

Les terrassiers piochaient; on avait mis à nu des fondations considérables et des caveaux où on découvrait des débris curieux, si on veut, des ossements variés, des ustensiles domestiques, des vases en terre d'une forme entièrement primitive.

Toutefois, rien de décisif.

Mais un savant s'obstine aisément et le seigneur de Grandval était d'une ténacité à déterrer une ville entière pour y trouver un document de valeur, une urne funéraire d'une forme inconnue, une figuline ou une arme comme on n'en connaît pas.

Hélène répondait à son mari des lettres de quatre pages pleines de détails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole à laquelle il était autrefois si attaché.

Elle s'effaçait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser que les petites envoyaient à leur père.

Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thérèse ajoutaient deux mots de tendresses, quelquefois un reproche:

—C'est ennuyeux, père, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On est si bien ici.

Ce n'était pas le ministère qui retenait Maurice.

Avec une extrême facilité, il s'était mis au courant de ses affaires.

Le brillant élève du lycée s'était retrouvé. Il avait étudié à fond toutes les questions économiques intéressant la campagne dans son manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient eu rien à lui apprendre sur la routine de son administration.

Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant par son affabilité.

Ensuite, il allait déjeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les pieds au ministère.

—A quoi bon? disait-il à son ami. Mon budget est à peine suffisant pour les dépenses traditionnelles. Les employés le dévorent comme une légion de rats, et il ne me reste à distribuer que de bonnes paroles.

Il se rendait aux séances de la Chambre.

Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens écrasants. Il était concis et précis, deux rarissimes qualités.

Il parlait, car il voulait qu'on vît son nom à l'Officiel. C'était une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M. Châtenay pouvait s'écrier en brandissant son journal:

—Hélène, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin, le gaillard!

Ce n'était pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait qu'avec répugnance, haïssant les discussions oiseuses, les avidités de places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur les autres.

Duvernet lui-même commençait à se lasser de sa tâche.

Après un mois de pouvoir, il était empêtré dans la glu des bureaux, comme les autres, harcelé par les milliers de subalternes inutiles, embarrassé par la multitude des rouages de la machine gouvernementale comme un plaideur dans le dédale de la procédure ou une armée par ses bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent à dix heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes à leur belle et s'en vont déjeuner pour rentrer à deux heures, tailler une seconde plume, lire un journal, écrire une seconde lettre à une autre belle, l'expédier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs instruments de travail en place, brosser leurs habits, en secouant la poussière des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre heures, vers les Champs-Élysées et le Bois, où ils étendent leurs abatis au bon soleil de la flânerie parisienne.

Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages dans lesquels il se laminait à son tour; il se garait des sottises et des fautes, comme un cocher qui se tire à côté des ornières sans entreprendre de réparer le chemin.

Entre deux visites, il écrivait des lettres interminables, pleines de sentiment et de désillusion de tout, excepté de l'amour pur dans lequel il voulait désormais cloîtrer sa vie.

Il avait voulu tout connaître; il était désabusé.

Quinze jours après son entrée aux affaires, il pria son ami, le préfet de police, de lui prêter un homme sûr pour une mission secrète.

Ce préfet de police était un ancien magistrat sérieux, très sûr de relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme cela, par fournées, les uns portant les autres.

—Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique. Un secret à découvrir.

Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte à l'Excellence.

C'était celle du préfet avec un mot au crayon:

«L'homme demandé.»

Duvernet considéra avec curiosité l'agent choisi par son ancien camarade.

Mise soignée, tournure de procureur, face rasée.

Une cinquantaine d'années, infiniment de dignité.

—C'est vous que l'on m'envoie?

—Oui, Excellence.

—Dites monsieur le ministre.

—Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conservée.

—Il faut la perdre. Nous nous démocratisons.

L'homme s'inclina.

—Votre nom?

—Pavie Melchior.

—Pavie? Un nom de bataille perdue.

—Je tâche de gagner les miennes.

—J'ai un service à vous demander.

—Dites des ordres à me donner, monsieur le ministre.

—Non, un service à réclamer. Il est inutile de vous recommander la discrétion.

—C'est professionnel.

—Vous ne rendrez compte qu'à moi seul du résultat de vos démarches.

Pavie s'inclina de nouveau.

—Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille. Cette jeune fille l'entraîne à des fautes dont la principale est de délaisser une famille où, jusque-là, il a trouvé un bonheur parfait. Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet aveugle, il faut l'éclairer avec une lumière éblouissante. Je tiens à connaître les faits et démarches de cette petite à laquelle, d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura pas à regretter le temps perdu.

—Elle se nomme?

—Angèle Méraud.

—Elle demeure?

—Je ne sais où. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modèle exquis de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un goût parfait. C'est la nièce d'une poissonnière des halles, riche, veuve, sans enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en Normandie, dans l'Orne, près du Val-Dieu, une petite commune perdue. Il se nomme Méraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement. Cela suffit?

—Oui, Excellence!

—Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on m'appelât monsieur quand je serai tombé sur le nez, comme mes prédécesseurs.

—Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette observation. J'ai souvent été appelé pour affaires de confiance.

—Vous allez agir?

—Ce soir, je saurai où demeure cette jeune fille. Dans huit jours je vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps détaillé. Si monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt...

—C'est inutile.

Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrétaire et le donna à l'agent qui le fit disparaître, avec un geste distingué, dans les gouffres de sa poche.

—C'est comme dans les comédies, mon cher monsieur Pavie, dit Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez.

—Monsieur le ministre peut compter sur mon zèle. Il sera satisfait.

Il s'inclina très bas et disparut.

—Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite que d'autres changent d'opinion. Très fort.

Il se frotta les mains.

Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait contre elle le gouvernement et la police.

Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le cou, en brûlant le pavé!

Des messages ministériels!

O Juvénal, où est ton stylet!