XXXIII

Quand une femme, douée de toutes les séductions, belle de cette beauté qui attire, énerve, tentatrice et splendide, veut exalter la passion d'un homme à l'imagination jeune encore, dans la force culminante de la vie; lorsqu'elle a pour armes l'expérience de la faiblesse des autres, la conscience de l'aveuglement incurable des amants, de leur lâcheté, de leurs colères soudainement écloses et plus vite éteintes sous une pluie de larmes savantes, elle est terriblement dangereuse, et, à moins d'être blasé comme Duvernet par vingt ans d'études sur le vif, usé comme le baron Germain par les abus du plaisir à outrance, infatué de sa personne comme le duc de Charnay, et incapable d'éprouver plus de sensations qu'un coffre-fort inerte, sottement bondé d'écus et de liasses de billets volés, comme le jeune Abraham Saller, la victime de cette femme, après s'être endormie sous les fleurs dont elle l'accable, se laisse mener au sacrifice sans songer à rien, sinon à la douceur de la main qui la conduit.

Depuis le soir où Angèle était revenue à la rue du Colisée, Chazolles était plongé dans une extase amoureuse qu'elle prolongeait à l'aide des ressources de son esprit et surtout par la toute-puissance de sa printanière beauté.

Pendant la première entrevue, elle s'était montrée humble, soumise, passionnée, repentante.

Elle avait pleuré de vraies larmes.

—T'exposer à te faire tuer pour moi! Est-ce que j'en vaux la peine? Je ne me le pardonnerai jamais. Et pour une folie, un caprice, le besoin de poser, de faire enrager les autres femmes. Tu ne comprends pas ces choses-là, toi!

Est-ce que je l'aime, ce duc de Charnay? Pas du tout! Ce n'est pourtant pas faute qu'il ne me fasse la cour, car voilà des semaines qu'il s'acharne après moi. Il était là, tout prêt, chez mon amie que j'allais voir à la rue de Londres. Il m'a offert de me conduire dans sa voiture avec elle, tu entends! avec elle. Au pesage, elle nous quitte un instant; elle venait de rencontrer une de ses connaissances qui l'a emmenée dans les tribunes. Moi, je suis restée avec le duc, tout naturellement. Je n'allais pas le planter là comme une ordure!

Tu arrives! Tu ne veux rien entendre. Tu te précipites sur ce pauvre Charnay, un être qui n'a que du sirop dans les veines, et tu l'envoies culbuter à quinze pas. Tableau! Comme tu t'emportes! Moi, j'ai eu peur et encore plus de honte! Je me suis sauvée. Et pourtant j'étais bien heureuse!

Elle grimpait sur les genoux de Chazolles qui l'écoutait attentivement, les dents serrées, ne sachant que croire dans ce flot de paroles.

Elle l'enlaçait de ses bras potelés et roses sortant de ses manches courtes.

—Comme j'aurais été fière d'être à ton bras, de me promener dans les groupes en disant: Vous voyez bien ce grand garçon-là, c'est mon amant; il m'appartient, au lieu de ce criquet de Charnay! Mais tu ne veux pas sortir avec moi. Je ne suis pas assez grande dame! Tu me trouves laide peut-être, indigne de toi, surtout depuis que tu es devenu M. le ministre! Il faut donc bien que j'aie recours aux autres, car c'est ennuyeux à la fin d'errer toute seule dans le monde comme une âme en peine, comme une pauvre petite abandonnée que je suis! Et tu te fâches! Est-ce raisonnable? Voyons! parle!

Elle s'engageait dans des demi-confidences sur son passé, risquant des aveux pleins de ténèbres.

—Tu ne sais pas ce que c'est que l'isolement dans cette fourmilière de Paris, car c'est être seule que de se voir forcée de passer ses journées près d'une fenêtre, à la rue du Cygne, en attendant que sa tante ait vendu sa marchandise. Tu ne connais pas la rue du Cygne? Un joli trou. Rien que des petits camions chargés de légumes qui circulent tout le temps et des voitures à bras pleines de moules ou de poissons de quatre sous.

C'est bon à voir une heure, mais une semaine seulement, c'est impossible.

On a voulu me marier. Me vois-tu la femme d'un jardinier de Clamart ou d'un marchand de beurre, même en gros, rue Coquillère. C'était pourtant ce que j'aurais trouvé! Pas mieux! J'aimerais autant être morte. Je ne sais pas pourquoi. Ils ne sont pas pires que d'autres; peut-être même qu'ils valent des notaires ou des avoués, mais le cœur ne m'en dirait pas! Toi, quand je t'ai vu, tu m'as plu tout de suite. Ah! tu es mieux que tous. Tu ressembles à d'Artagnan, et les yeux doux, tout vifs qu'ils sont. J'ai bien compris aussi que je ne te déplaisais pas. Tu t'es retourné dix fois dans ton allée pour regarder si je restais à la fenêtre. Est-ce que les femmes se trompent à ces choses-là? Je devais partir le lendemain; mais c'était fini. Je ne pensais plus à m'en aller. Est-ce que tu as eu besoin de me prier? Je suis allée te chercher à ta porte et j'ai fait tout ce que tu as voulu. Je me serais coulée dans un terrier de lapin pour te plaire.

Chazolles, s'abandonnant au charme, écoutait cette musique avec ravissement. Ce soir-là, Angèle était arrivée à son appartement longtemps avant lui.

Elle avait fait pour cette entrevue décisive, où elle voulait obtenir son pardon et consolider son pouvoir en en mesurant l'étendue, une de ces toilettes que, seule, une de ces fées de l'amour sait imaginer.

Elle était à moitié déshabillée dans un peignoir de satin rose, garni de nœuds de malines.

Son cou ferme et blanc, où de petites veines bleues couraient sous la peau lactée, sa gorge de vierge, attiraient le regard de Chazolles et le retenaient en y allumant tous les feux du désir.

Des bas de soie mince, au point d'être transparente, se collaient aux jambes, dessinant les attaches fines; le pied cambré sortait à demi de petites mules qui ne le cachaient pas.

Ses cheveux en désordre, un désordre calculé, se répandaient en ondes dorées sur la nuque, et des parfums de violette et d'héliotrope s'en échappaient.

Les yeux nacrés lançaient des flammes puis se fermant à demi semblaient mourir pendant que les lèvres entr'ouvertes s'offraient aux baisers.

C'était bien la tentation vivante, idéale, irrésistible, que les ascètes les plus sévères ont connue dans leurs rêves, quand les démons leur soufflaient, au fond des cellules, les désirs combattus en vain des voluptés terrestres.

Peu à peu, elle se serrait avec plus d'abandon auprès de lui, à mesure qu'elle sentait sa colère se détendre et les mains de Maurice chercher les siennes.

—Et quand j'aurais eu des amis avant toi, reprit-elle, quand j'aurais écouté ces paroles trompeuses des désœuvrés qui courent après nous et nous persécutent de leurs offres et de leurs fourberies, où serait le mal? Est-ce que je ne suis pas à toi tout entière? Est-ce que je te demande compte de ce que tu as fait? Oh! ces jaloux qui ne sont pas contents de ce qu'on leur apporte, cherchent dans le passé des sujets de reproches et n'estiment rien ce qu'on leur donne s'ils supposent que d'autres ont pu l'avoir avant eux! Est-ce qu'un louis vaut moins parce qu'il sort de la poche d'un voisin? Est-ce que je suis jalouse des femmes qui t'ont aimé et que je ne veux pas connaître? Tout ce que je peux te jurer, tout ce qu'il t'importe de savoir, c'est que je n'aime que toi, que les hommes me paraissent petits, laids, mesquins et ridicules; que seul tu me remues l'âme et que s'il fallait renoncer à toi, je préférerais me jeter du haut du pont des Arts dans la Seine, même un de ces soirs où il pleut de la neige fondue, dans l'eau noire qui roule des glaçons. Et cependant rien que d'y penser, j'en ai le frisson! Brrr!

—C'est bien vrai, ce que tu me dis là? fit tout à coup Chazolles.

—Si c'est vrai! crois-tu par hasard que ce soit pour ton argent que me voilà ce soir? Crois-tu que j'y tienne à ton argent? Que j'en aie besoin? Tu m'en donnes trop; je ne sais qu'en faire. Tu m'as apporté des titres de rentes qui me font riche. Les veux-tu? Ils m'embarrassent. J'y tiens si peu que je les jetterais au feu, si tu pensais que c'est pour eux que j'essaie de te convaincre.

Ah! l'argent, c'est lui qui m'est égal, par exemple. Je le foule aux pieds, l'argent; je le jette par les fenêtres, l'argent! Il ne me colle pas aux doigts. J'aurai bien assez de celui de ma tante Pivent, si je vieillis. Mais je mourrai jeune. J'ai consulté une somnambule qui m'a prédit une fin tragique, dans la fleur de l'âge. Elle s'est servie de ce mot. Et j'y crois, à sa prédiction. Je ne tiens donc pas aux économies. Non, je t'aime pour toi, parce que tu vaux mieux que les autres, tout brutal que tu es. Si tu savais comme ils sont mesquins, ladres, idiots, tu comprendrais qu'une femme préfère être battue par toi plutôt que cajolée par eux. Je n'ai rien aimé avant toi, je te le jure, rien, je te dis. Mais toi, tu ne m'aimes pas. Tu me l'as dit, mais tu ne le pensais pas. J'étais un jouet et rien de plus. Et maintenant tu en as assez. Avoue-le et je m'en vais, et je n'emporterai rien d'ici, pas même un bijou, pas une robe, pas un liard. Non, monsieur! Je veux de vous tout ou rien. Choisissez.

Elle s'était posée devant lui, droite, frémissante, plongeant ses yeux dans ceux de Maurice qui avait relevé la tête.

—Eh bien! effaçons le passé! dit-il. Je ne te demande rien; je n'en veux rien connaître. Mais, si tu es sincère, promets-moi...

—D'être fidèle? Des bêtises? Celles qui le promettent ne le tiennent pas.

—Jure-le!

—Tu le veux?

—Oui, ou bien...

—Achevez, monsieur!

—Ou bien je ne réponds plus de moi, non, sur ma parole!

—Et que ferais-tu donc?

—Je ne sais pas. Je justifierais la prédiction de ta somnambule.

—Tu me tuerais, toi?

—Pourquoi pas?

—Tu ferais cela?

—Peut-être.

—Alors tu veux donc que je le croie? Tu m'aimes?

Il étendit les bras, électrisé par les rayons qui s'échappaient des yeux d'Angèle, et l'attirant contre lui, il la serra à l'étouffer.

—Si je t'aime! dit-il. Peux-tu en douter? Oui je t'aime ardemment; je te veux, mais à moi seul. Je suis jaloux, atrocement jaloux de ceux qui te regardent, qui te touchent, qui te parlent. Je suis jaloux de la fille qui te sert et du lit où tu dors, de tout ce qui t'approche! J'oublie pour toi le monde entier, mais ne te fais pas un jeu de me torturer le cœur. Ne me condamne pas à des bassesses, à me ravaler par des démarches qui m'humilient, des espionnages qui m'avilissent. A dater de cette minute, je ne tournerai pas la tête en arrière; tu as raison, le passé n'est rien, le présent tout. Comprends-moi donc; il ne me reste que toi. C'est à peine si j'ai une famille. C'est à cause de toi que je l'ai froissée et qu'un jour elle s'est éloignée et sans retour. Il y a des injures qu'une femme n'oublie pas et ne peut pardonner. Si je t'aime! Oui, je suis assez fou pour t'adorer; je ne sais pas ce que tu as dans les yeux, mais je voudrais t'oublier et je ne peux pas!

Elle s'était jetée sur lui, le prenant par le cou, l'enlaçant dans ses bras, le couvrant de baisers, à demi-pâmée, et s'abandonnant comme une bacchante ivre.

—Ah! lui dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas toujours parlé ainsi? Tue-moi si tu veux. J'aurai donc été aimée une heure dans ma vie comme je le voulais!

Elle était sincère.

Les paroles de Chazolles l'avaient remuée jusque dans ses fibres les plus secrètes. Elle sentait qu'il ne jouait pas la comédie, que son irritation s'était fondue à l'ardeur de ses caresses, et que la passion qu'elle lui inspirait était assez forte pour lui arracher le pardon d'une tromperie dont il n'était pas la dupe.

Mais elle était de celles dont les nerfs ont des crises rapprochées et changeantes.

Au bout de trois jours, cette exaltation tomba; l'ennui et le désœuvrement la reprirent et bientôt, tout en entourant son amant de l'atmosphère tiède de son amour, elle recommença le train ordinaire de sa vie, ses visites à la rue de Londres, consola le duc de Charnay de sa mésaventure, promit au baron Germain tout ce qu'il voulut, et ne fit plus que de courtes apparitions à la rue du Cygne.

Seulement chaque soir, Chazolles à l'heure convenue la trouvait dans son boudoir, pelotonnée comme une chatte sur sa chaise longue, un roman à la main, ou sommeillant dans la chaleur lourde de Paris qui brûlait au soleil de juillet.