XXXIV

Il y avait réception au ministère de l'intérieur; c'était fête dans les salons de l'hôtel Beauvau; Chazolles n'avait pu se dispenser d'assister son ami en cette occurrence. Le ministère entier s'épanouissait autour de son chef. Tout le monde officiel était là.

Du reste, Duvernet était dans la lune de miel d'un pouvoir frais encore. Il n'avait pas d'adversaires visibles. On n'abat pas une maison le jour où les maçons viennent d'y planter leur drapeau. Il faut du temps à toute besogne.

Peu à peu les tarets se glissent dans les charpentes, les rats creusent leurs galeries sous les tentures, les cours d'eau souterrains minent les fondations, les infiltrations des toits pourrissent les murailles et l'édifice s'écroule dans les catacombes qui cèdent ou sur la place publique au risque d'écraser les passants.

Le cabinet Duvernet n'en était pas là.

Il se tenait ferme sur ses bases, jusqu'à nouvel ordre. Les tarets et les rats parlementaires ne s'étaient pas mis en campagne. Ils se recueillaient en cherchant des fissures.

Chazolles promenait dans les salons sa mine ennuyée en étouffant un bâillement.

La veille il avait été retenu fort tard au ministère par un dîner qu'il offrait, en garçon, à ses collègues.

Lorsqu'il était arrivé à la rue du Colisée, madame Adrien lui avait appris qu'Angèle, sortie dans l'après-midi, n'était pas de retour.

Il l'avait attendue et elle n'était rentrée que vers une heure du matin, les cheveux en désordre, lasse et maussade.

Il ne l'avait pas questionnée, car les scènes de jalousie trop souvent renouvelées depuis quelques jours lui faisaient horreur.

Mais elle était allée au-devant d'une explication.

Sa tante avait du monde, par extraordinaire; ses amis de Clamart. On l'avait gardée de force, malgré sa résistance. Elle était très fâchée d'abord de cette exigence mais, ensuite, elle avait pensé que M. le ministre—il y avait une pointe de moquerie dans la façon dont elle prononçait ce mot—retenu par ses graves affaires ne rentrerait que fort tard ou peut-être pas du tout.

La vérité, c'est qu'elle avait passé la soirée au Chat Noir. Il lui revenait par bouffées des envies de ses escapades d'autrefois, une nostalgie de cette atmosphère de fumée épaisse, d'odeurs de caporal, de bière ou de whisky, un besoin de ce bruit de bocks, de dominos remués sur les tables de marbre, de discussions transcendantes et embrouillées sur l'esthétique et la philosophie, sur les poètes et les prosateurs de tous les temps et de tous les pays, et de querelles, en argot échevelé, d'impressionnistes à classiques, des adeptes de l'école et des élèves de la simple nature.

Son apparition dans cette taverne pleine, à tout prendre, de jeunesse, de gaieté et d'esprit, parmi les rapins arrivés ou en chemin et les poètes en herbe ou déjà parvenus, produisait toujours son effet.

On l'acclamait comme la déesse de la forme, le parangon des perfections féminines.

Elle venait d'obtenir son triomphe.

On ne l'avait pas élevée sur un pavois, mais bien sur un guéridon, au milieu de la brasserie, et un jeune lui avait récité un sonnet, langoureux et dithyrambique au début, mais qui finissait, selon la poétique nouvelle, sur une chute des plus naturalistes.

Le sonnet avait été vigoureusement applaudi, et l'héroïne n'était parvenue à s'échapper que fort tard, très inquiète, et craignant d'être devancée chez elle par le ministre.

Son explication achevée, elle passa dans son cabinet de toilette et jeta à la hâte sa robe dans le fond d'une armoire, car elle était imprégnée d'un parfum qui trahissait le milieu d'où elle sortait.

Il est vrai qu'elle pouvait le rejeter sur les maraîchers de Clamart.

Au fond, elle était lasse de la surveillance à laquelle elle se sentait soumise. Elle avait soif de liberté.

Habituée à traiter le jeune Abraham Saller avec un dédain marqué et le duc de Charnay lui-même sans façon, elle regrettait les droits qu'elle avait laissé prendre à Chazolles.

Sa flamme était déjà tombée, comme celle d'un foyer où le bois manque, sauf à renaître de ses cendres et à ressusciter tout à coup sans raison. Certainement, elle avait un faible pour son amant ténébreux, ou plutôt elle était sans force devant lui. Sous le feu de ses grands yeux noirs, elle palpitait comme une colombe fascinée par le vol circulaire d'un milan, mais elle était faite pour ne supporter aucune gêne, nulle contrainte; ce qu'elle s'en imposait pour mentir, pour déguiser à Maurice ses aventures, lui pesait horriblement. En son absence, elle éprouvait des rages d'émancipation; elle se disait avec un petit air crâne en posant devant les glaces, qu'elle aimait bien Chazolles, mais, qu'après tout, il y avait encore un bien plus précieux que cet être jaloux et soupçonneux: l'indépendance.

Présent il redevenait le maître; absent, elle jetait son bonnet par dessus les toits, avec des gamineries mutines de gavroche faubourien.

Dans quelle rage elle serait entrée, la veille, si dans un coin du Chat Noir, elle avait aperçu un homme attablé en face d'une demi-douzaine de bocks vides et l'étudiant avidement.

A ses cheveux courts, à son visage glabre enfariné de poudre, à sa mise râpée, on pouvait le prendre pour un cabotin de province en quête d'engagement. Physionomie honnête d'ailleurs, très incolore et qui ne devait porter ombrage à personne.

Cet homme était entré avec elle; lorsqu'elle sortit, il se leva sans bruit et se mit à sa suite, sans affectation, à distance.

Il ne l'avait quittée qu'au moment où la porte cochère de la rue du Colisée se refermait sur elle.

Un grand garçon, le poète lyrique qui avait déclamé des vers en son honneur, l'avait escortée jusqu'au faubourg Saint-Honoré.

Ils marchaient familièrement bras dessus, bras dessous et Dieu me pardonne! elle l'avait embrassé sans façon, en se séparant de lui.

Le cabotin en disponibilité avait même entendu distinctement ces mots qu'il avait transcrits avec soin sur son carnet, un instant après, à la lueur d'un bec de gaz:

—Pas ce soir, impossible! A bientôt.

Le lendemain Chazolles était moins libre encore que la veille.

Les honneurs lui semblaient lourds. Il aurait cédé son portefeuille pour rien au premier venu. Dîners, réceptions, saluts humbles des solliciteurs, compliments, coups d'encensoir lui donnaient sur les nerfs.

Il lui était resté de la nuit une vague inquiétude. Il avait peur comme un locataire qui habite une maison dont les poutres craquent et s'affaissent.

Angèle en le quittant avait eu un sourire frondeur:

—Amusez-vous bien, monsieur le ministre!

On aurait dit, quand elle se penchait sur la balustrade de l'escalier, pour le voir plus loin, d'un oiseau sur une branche, prêt à prendre sa volée.

En effet, à sept heures, au moment où les portes de la magnifique salle à manger de l'hôtel Beauvau s'ouvraient à deux battants pour les invités de M. le président du conseil, une victoria stoppait à la porte du célèbre restaurant de la place de la Madeleine, au coin de la rue Royale, en face du grand escalier qui conduit aux splendides salons du premier étage.

Le baron Germain en descendit plus courbé en deux, plus cassé qu'à l'ordinaire. On aurait juré d'un vieillard de soixante-dix ans, à sa démarche.

La figure restait plus jeune que le reste, grâce aux ressources de la science et à l'art consommé avec lequel le vieux beau réparait les dégâts et les avaries du temps sur sa personne.

Il dit quelques mots à son cocher et la victoria disparut du côté du boulevard Malesherbes.

Cinq minutes après, une fenêtre s'ouvrit au premier, laissant entrevoir le lustre élégant qui tombait du plafond d'un cabinet particulier, très doré, avec un ciel et des amours joufflus, et le baron vint s'accouder à l'appui de cette fenêtre.

Si les passants avaient pu comprendre sa pensée, ils auraient su qu'il pestait contre les femmes en général qui sont rarement exactes et se font trop attendre.

Ils auraient su encore qu'il était travaillé d'une anxiété poignante, car jusque-là, soit hasard, soit mauvais vouloir, ses batteries avaient échoué devant la place qu'il attaquait.

Sous divers prétextes, Angèle, pour laquelle il s'était épris d'une de ces vives passions de blasé qui ont la durée d'un feu de paille, avait manqué à la parole donnée.

Il se répétait avec une visible surexcitation:

—Viendra-t-elle?

Elle l'avait promis.

Par malheur, elle devait se souvenir de sa promesse.

Un fiacre, un simple fiacre fermé s'arrêta à la place laissée vide par la voiture du baron, pendant qu'une victoria de l'Urbaine arrivait à sa suite et faisait halte de l'autre côté de la chaussée.

Une jeune femme sauta du fiacre et se glissa comme une ombre dans le grand escalier du restaurant avec un froufrou de satin sur les moelleux tapis dont il est garni.

A sa vue, les lèvres du baron s'agitèrent dans une expression papelarde et gourmande et il disparut derrière la fenêtre qui se referma.

Dans l'Urbaine se prélassait un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'aspect grave, avec des favoris blonds, d'une mise correcte.

Sa course était terminée, sans doute, car il consulta sa montre, solda le cocher et alla s'asseoir à la porte du café où il se fit servir un madère.

Sur son carnet il nota quelques mots:

«Chez Durand à sept heures trente-cinq, baron Germain des finances. Cabinet. Attendue.»

Et comme on peut être de la police secrète et dîner dans un restaurant de grand style, et qu'après tout le poste d'observation serait plus sûr et moins fatigant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il entra dans les salles du rez-de-chaussée et s'assit à une table isolée en face de l'escalier intérieur qui conduit aux cabinets.

Melchior Pavie se trouvait là dans la meilleure société et il faut reconnaître à sa louange qu'il y tenait fort bien sa place.

Tenue très distinguée, l'air d'un pur gentleman, cheveux blonds que la poudre argentait, mains soignées, il était méconnaissable et l'observateur le plus fin n'aurait pas deviné en lui le comique de province du Chat Noir.

Il étudia avec patience la carte pour gagner du temps et se commanda des huîtres, un potage, une sole normande et du bordeaux.

Puis il se plongea dans la lecture d'un journal du soir, sous lequel il se dissimula.

De son poste, il dominait les deux sorties:

Celle du grand escalier donnant sur la place de la Madeleine, à l'extérieur.

Celle de l'escalier intérieur par où une femme en rupture de contrat peut dissimuler sa sortie.

La position stratégique était donc admirablement choisie.

Mais Melchior Pavie l'avait dit à Son Excellence: Il aimait à gagner ses batailles.

Près de deux heures s'écoulèrent.

Le baron n'avait pas reparu et l'agent était à bout d'expédients pour prolonger son séjour dans le restaurant que peu à peu les clients avaient déserté.

Il avait entassé l'entremets sur le rôti; la glace sur l'entremets et les fraises sur le chester.

Le café absorbé, il avait allumé un cigare de la Havane, et demandé son addition, par pudeur, quand tout à coup un garçon très ému se précipita par l'escalier intérieur en s'écriant d'une voix étouffée:

Un médecin!

C'était un coup du sort.

Melchior se précipita au-devant du garçon.

—Qu'y a-t-il?

—Monsieur est médecin?

—Le docteur Pavie.

Le garçon s'inclina.

Ce nom de Pavie ne jouit pas dans la Faculté d'une célébrité comparable à celle des Récamier ou des Trousseau, mais en un danger pressant, on ne discute pas ces valeurs.

Au surplus, l'homme était d'une respectabilité parfaite, selon les apparences. Les barbiers de village et les charlatans de foire ne s'attablent pas chez Durand.

—C'est dans un cabinet, dit le garçon. Venez, monsieur.

L'agent ne se fit pas prier.

Un spectacle effrayant s'offrit à ses yeux.

Angèle, à demi défaite, les cheveux en désordre, le corsage ouvert, les bras nus, était à genoux sur le tapis de Smyrne, aux tons éteints, de ce délicieux réduit du plaisir.

Au pied du canapé garni de satin marron comme les chaises dont l'une était renversée près de la table couverte encore d'argenterie et de cristaux, gisait inanimé le corps, bientôt le cadavre du baron.

A l'aspect de l'homme de l'art, Angèle se redressa.

—Sauvez-le, monsieur, cria-t-elle. C'est horrible.

En effet, c'était affreux.

Le viveur débraillé, haletait sous une mortelle attaque d'apoplexie foudroyante. Ses yeux sanglants n'y voyaient plus. Dans la convulsion de l'agonie, il étendait au hasard ses mains qui battaient l'air.

Melchior Pavie en savait assez.

—Qu'on coure chez un de mes confrères, ordonna-t-il, mais ce sera inutile. Rien à faire.

Le baron eut un répit assez court que la mort lui accorda.

Il rouvrit les yeux, les promena autour de lui, et, à l'aspect de ces meubles soyeux, des dorures et du plafond bleu, il parut éprouver une impression fugitive de bien-être.

Ses lèvres, dans une grimace de satyre, sollicitèrent un suprême baiser de la belle fille penchée sur lui et on entendit ces mots saccadés et à peine articulés sortir de sa bouche:

—Bon, mourir ici! Adorable! Champagne! Lèvres rouges! Des yeux! Viens!

Une dernière convulsion le secoua et il demeura immobile, abattu sur le tapis comme s'il avait été frappé d'un coup de massue.

C'était fini.

Angèle poussa un cri.

—Il est mort, dit Melchior Pavie. Les secours de la science lui sont inutiles.

Le docteur Crestey, un voisin, très estimé de tous, qu'on venait de prévenir, arrivait à la hâte.

Il ne put que constater le décès.

—La fin du régent, dit-il.

Il n'y avait donc pas matière à discussion entre ces deux médecins, le faux et le vrai.

Angèle, effarée, allait passer dans un appartement voisin, lorsque l'agent l'arrêta.

—Madame, dit-il, voulez-vous nous donner l'adresse du défunt?

—Sans doute, dit-elle: le baron Germain, 37, rue du Colisée.

Elle se rajusta rapidement, mit au hasard son chapeau et s'enfuit par le grand escalier, sans qu'on songeât à la retenir.

Melchior Pavie n'avait pas besoin de son nom pour la connaître.

Il descendit lui-même dans la salle du rez-de-chaussée, solda son addition qui était aussi considérable que son dîner et disparut à son tour.

Cette mort étrange, qui rappelait en effet celle du régent dans une imprudente orgie avec la duchesse de Phalaris, fut commentée le lendemain par les journaux du matin.

Le baron Germain était un des jouisseurs les plus connus de Paris.

Son opinion faisait autorité en matière de plaisirs mondains, comme celle de Wolff au Salon, de Sarcey ou de Vitu au théâtre.

Il était de toutes les soirées, de toutes les petites fêtes du high life, et l'un des arbitres choisis sur les questions de point d'honneur.

On rechercha quelle était sa compagne de cabinet; il ne fut pas difficile de l'apprendre à son cercle où, entre intimes, il s'était laissé aller à des indiscrétions fort excusables, étant donnée la légèreté des mœurs de mademoiselle Méraud.

Les reporters, à l'affût des scandales, ne se gênèrent pas pour la désigner en toutes lettres, ou du moins à l'aide d'indications et d'initiales transparentes.

Angèle, au sortir du restaurant, se rendit droit à la rue du Colisée. Elle avait perdu la tête.

En entrant chez elle, elle trouva sa femme de chambre Michelle, qui dormait sur un divan dans le vestibule.

La Flamande fut étonnée de l'effarement de la jeune fille.

—Bon Dieu! madame, lui dit-elle dans sa langue spéciale, que vous êtes pâle!

—Oui. Tu trouves?

—Madame est blanche comme un linge.

—C'est l'émotion.

—L'émotion? Il vous est arrivé un accident?

Angèle vit qu'elle se trahissait.

—Non, pas à moi, fit-elle. Je revenais à pied; l'omnibus a écrasé un fiacre qu'il a accroché. Des cris terribles! J'ai eu une peur! Prépare-moi un verre d'eau! Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien.

La Flamande obéit.

Angèle se laissa tomber sur un fauteuil.

—Qu'arrivera-t-il de tout ceci? pensa-t-elle. Pas de chance! Quelle horreur!

Elle tremblait de tous ses membres.

Comme elle se déshabillait, le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte la fit tressaillir.

Elle ouvrit une fenêtre sur la rue et se pencha pour voir.

C'était le baron que les garçons du restaurant ramenaient à son domicile.

En un instant, toute la maison fut sur pied.

—Madame, cria la Flamande, c'est le monsieur de l'entresol qui est mort.

La tête du baron, livide à la lueur du gaz, ballottait à droite et à gauche entre les bras des porteurs.

Angèle poussa brusquement la fenêtre et s'enfonça dans sa chambre.

—Couche-moi, dit-elle à Michelle. J'ai la fièvre.

Elle se mit au lit. Ses dents claquaient. Elle se représentait cette scène dont elle avait été l'actrice. La gaieté du baron au début du dîner, ses plaisanteries sur les maris trompés; plus tard ses ardeurs de vieux faune; les odieuses caresses qu'elle avait subies, et tout d'un coup, cet amant écroulé, murmurant des paroles incohérentes et s'affaissant sur le parquet, hideux, paralysé, les yeux hagards et l'écume aux lèvres.

Et elle était là, presque nue, muette de saisissement et frappée de stupeur, dans la honte de sa situation à la fois horrible et grotesque. Elle n'avait eu que le temps de se rhabiller et de sonner les domestiques.

Elle voyait toujours l'œil vitreux du mort qui la suivait, de quelque côté qu'elle se tournât.

—Ne me quitte pas, Michelle, dit-elle. Fais un lit pour toi. J'ai peur. Cet homme m'épouvante.

Il lui en venait des sueurs froides au front.

Et c'était pour ce Priape édenté qu'elle trompait son mousquetaire, comme elle appelait Chazolles.

La grosse Flamande essaya de la rassurer.

—Ce n'est pas votre faute s'il est trépassé, dit-elle. Vous ne l'avez pas tué, n'est-ce pas?

Elle souriait. Ce n'est pas un mort de plus ou de moins dans la maison qui lui aurait troublé le cerveau à ce point. Elle avait une autre force de caractère!

—Ne vous inquiétez pas, fit-elle. Je dormirai bien sur la chaise longue. Les nuits ne sont pas froides.

Vers onze heures et demie, Chazolles arriva. Il avait quitté la fête de son ami à son plus beau moment, alors que deux élégantes pensionnaires de la Comédie-Française récitaient les vers soporifiques d'un auteur plus célèbre que de raison.

En deux mots la concierge le mit au courant de ce qui se passait.

Mais c'est à peine s'il prêta quelqu'attention à l'accident de son locataire de l'entresol.

Le baron était mort. C'était un malheur qui arrive à tout le monde. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là. Il était tombé sur la brèche, sans souffrir. C'était une chance au-dessus de ses mérites. Il aurait pu s'en aller à la suite de mois entiers de tortures, comme tant d'autres. Et il ne l'avait pas volé. Un vieux garçon qui avait troublé tant de ménages et dont la chronique scandaleuse s'occupait depuis vingt ans! Il n'avait pas à se plaindre et méritait mieux.

Ce fut l'oraison funèbre de ce viveur émérite.

Chazolles ne s'intéressait plus qu'à un être au monde. Angèle seule avait le privilège de l'occuper et elle l'occupait trop, car il en était réduit à souffrir les piqûres d'aiguille, les coups d'épée, toutes les douleurs lancinantes de la crainte et de la jalousie.

—Où est-elle? dit-il à madame Adrien en coupant court à ses doléances sur le baron.

—Mademoiselle Angèle?

—Sans doute. De qui voulez-vous que je vous parle?

—Pardon. Je ne sais où j'ai la tête. Elle est rentrée.

—Quand?

—A neuf heures environ.

—D'où venait-elle?

—Je l'ignore. Vous savez bien que ce n'est pas à moi qu'elle conte ses affaires.

Chazolles n'en écouta pas davantage.

Il courut à l'appartement de sa maîtresse.

Lorsque la Flamande l'introduisit, elle lui dit:

—Madame est malade.

—Depuis quand? demanda vivement Chazolles.

—Depuis son retour.

Le châtelain du Val-Dieu en deux pas fut au chevet de sa maîtresse.

—Qu'as-tu donc? lui dit-il.

—Rien! une émotion.

—A quel propos?

—Une peur dans la rue! un accident d'omnibus, et ce mort que j'ai vu si vivant, il y a deux ou trois jours.

—Le baron Germain?

—Oui; tu sais bien. Je le rencontrais quelquefois dans l'escalier ou le vestibule. Il était très poli, ce pauvre homme! Il me parlait toujours.

—Il avait ses vues, murmura Chazolles. Un viveur!

—Qu'est-ce que tu dis?

—Je dis un viveur. C'est leur métier d'être polis avec les jolies femmes. Tu souffres?

—Beaucoup; mais ce ne sera rien. L'affaire de la nuit.

—Veux-tu que je reste auprès de toi?

Elle le repoussa avec un geste caressant.

—Non, va-t'en, fit-elle. Je t'en prie. J'ai besoin d'être seule.

—Je te veillerai.

—Non, je ne veux pas. Je garde Michelle. Va-t'en!

Elle y mit tant d'insistance avec des câlineries adorables et des regards noyés, que Chazolles, mécontent, se disposa à sortir.

Au moment où il allait la quitter, elle lui passa ses deux bras autour du cou et lui dit:

—Que fais-tu demain?

—Je vais à Nevers.

—Pourquoi?

—Présider un banquet de comice. Cela rentre dans mes attributions. Pense donc! un ministre de l'agriculture.

—Et quand reviens-tu?

—Après-demain matin.

—Ton ami Duvernet, est-ce qu'il t'accompagne?

—Non! Il tient entre ses mains les destinées de la France pour le moment. Il ne les expose pas sur le P.-L.-M. C'est à moi la corvée! D'ailleurs, sans les comices et les concours hippiques ou de bestiaux gras, je ne vois pas à quoi je serais utile.

Il ajouta en poussant un soupir désespéré:

—Encore un jour sans te voir!

Et avec un geste tragique:

—Et tu me renvoies?

—Il le faut, dit-elle nettement. J'ai la fièvre. A ton retour je t'attendrai.

—Et tu m'aimes?

—Tu le demandes?

—Et tu n'aimes que moi, que moi seul?

—Je te le jure.

Il colla ses lèvres à celles de la jeune fille qui lui dit en lui serrant la main:

—Adieu! Maintenant, je me sens déjà mieux. Je vais dormir. Bonne nuit.

Une heure sonnait à la pendule de la chambre.

Il s'éloigna à regret de ce lit chaud et moelleux, regarda une dernière fois les flots de cheveux d'or épars, ces tresses où le baron avait passé ses doigts crispés par l'agonie, et sortit suivi de la Flamande qui verrouilla la porte derrière lui.