I
Hélas! je connais un farceur!
Je sais bien,—un farceur ne s’appelle plus aujourd’hui un farceur; le mot est allé rejoindre les vaudevilles de Désaugiers et les romans de Paul de Kock.—On dit un cascadeur maintenant.—Mais si le mot a changé, l’espèce existe toujours, invariable, et, hâtons-nous de l’écrire, insupportable. Le farceur est capable de rendre la gaieté haïssable, dans un temps donné.
Hélas! je connais un farceur!
Je le connais depuis l’enfance.—Le jour qu’il tira la langue à son maître d’école, pour la première fois, sa vocation fut décidée: il avait fait rire ses petits camarades. Mon intention n’est pas de le suivre dans ses essais très-vulgaires; il ne manquerait plus que cela! Qu’il suffise de savoir que l’homme a tenu ce que promettait l’enfant.—Lors de son mariage, dans les corridors de la mairie, il trouva le moyen d’attacher une queue de cerf-volant au collet de l’habit de son beau-père.—Rien ne lui est sacré. Il semble que pour lui la vie ne soit autre chose qu’une invitation à une partie de plaisir, avec ce post-scriptum de la main du Créateur: On fera des farces.
Hélas! je connais un farceur!
Et comme il a bien l’air d’un farceur! Quels gros yeux! Quelle bouche fendue jusqu’aux oreilles! Quels gestes à la Titi le Talocheur!—Du plus loin qu’il m’aperçoit, il se met à jeter son chapeau en l’air et à danser sur le trottoir. Tout le monde se retourne, c’est ce qu’il voulait. Il me prend par le bras, et la première parole qui sort de sa bouche est:
—Savez-vous celle du cuirassier qui a gagné le gros lot à la loterie du Vase?
Je comprends qu’il veut me conter une farce, et je hausse les épaules.
—Si vous la savez, continue-t-il, avouez-le tout de suite et ne me faites pas poser... Mais non; où l’auriez-vous entendue? Enfin, vous m’arrêterez...
Et il me raconte celle du cuirassier.
Et après celle du cuirassier, celle du dragon, et puis celle du tambour-major.
Hélas! je connais un farceur!
Tout en marchant à mon côté, il ne laisse pas que de se préoccuper des passants: il feint de choir avec fracas en frôlant une femme; il salue des personnes en voiture qu’il ne connaît pas; ou bien, s’arrêtant soudain, il me désigne au sommet d’une maison quelque objet chimérique,—et voilà une vingtaine d’individus attroupés autour de nous. Trop heureux si, au moment de nous séparer, moment que je hâte de tous mes efforts, il ne me saisit pas en criant de toutes ses forces:
—Monsieur, vous allez me rendre la montre que vous m’avez dérobée!!
Hélas! je connais un farceur!
En société, il ne tarit pas.—C’est un acteur perpétuellement en scène. Il ne recule devant aucune audace, pas même devant la ventriloquie,—art qui tend à disparaître. Avec une serviette autour de la tête, il s’affuble successivement en religieuse et en Mauresque. Et il parle! Il n’y en a que pour lui. Les bourgeois l’écoutent avec délices, et s’en vont répétant:
—Il n’y a pas moyen de s’ennuyer cinq minutes avec cet être-là!
Hélas! je connais un farceur!