JE M’APPELLE CORBIN


J’ai à raconter une aventure arrivée à une femme, autant affolée de noblesse que la comtesse d’Escarbagnas.

Elle ne voulait frayer qu’avec des gens de qualité.

Et pourtant, elle était née avec un cœur sensible.

Comment accorder la voix, la voix suppliante de ce pauvre cœur, avec l’accent impérieux de l’orgueil héraldique?

Il fallait au moins douze quartiers pour lui baiser la main;

Vingt quartiers pour lui écrire un billet doux;

Trente quartiers pour lui dire: Je vous aime!

Il fallait remonter jusqu’aux croisades pour suivre la progression.

Aussi, que de fois son cœur eut-il à souffrir et à murmurer!

Mais le préjugé fut toujours le plus fort.

Pas d’armes—pas de marquise.

Car elle était marquise.

Un jour, il se présenta un fort bel homme, à la poitrine bombée, aux sourcils extrêmement noirs et fournis, comme le Du Bousquet du roman de Balzac: la Vieille Fille.

C’était probablement un homme qui avait à se venger de quelque chose ou de quelqu’un.

Il se faisait appeler le vicomte de Saint-Ovipare.

Il avait un carrosse et des gens.

Son ton était exquis.

Il disait belle dame! à toutes les femmes, et il baisait dévotement le bout de leurs doigts gantés.

Le vicomte de Saint-Ovipare n’inspira aucune méfiance à la marquise.

Au contraire.

Il chercha à plaire,—il plut.

Il fit son métier de soupirant en conscience.

Enfin, il obtint un tendre rendez-vous.

Et... lorsqu’il n’eut plus rien à souhaiter.

Il s’écria d’une voix retentissante:

—Je m’appelle Corbin!

Ne voyez-vous pas, caché sous cette historiette, un mythe très-profond?

Pour moi, j’y vois mes Illusions parées, fleuries, entrelacées à la façon d’un groupe vaporeux de Gendron, et rasant le lac de ma vie.

Elles m’appellent, elles m’attirent du regard, du sourire et de la voix.

L’une me dit, en effeuillant des bouquets et en me les jetant au visage:

—Je suis Camille!

L’autre, en me montrant les saules:

—Je suis Galathée!

Celle-là, blanche et fière:

—Je suis Hélène!

Éperdu, enivré, je me laisse peu à peu séduire par ces ravissantes fées; je les suis et je les poursuis; et lorsque je parviens à les saisir et à les étreindre dans mes bras passionnés, elles s’écrient, mes Illusions, avec de mauvais éclats de rire:

—Je m’appelle Corbin!


ÉPITRE
AU ROI DE PRUSSE


Sire,

Voilà bien longtemps que je travaille pour Votre Majesté. L’heure de ma récompense est-elle proche?

Voilà bien longtemps que je me dévoue, et que je m’épuise, et que j’espère,—et que j’attends.

Il y a juste vingt ans, jour pour jour, que je suis à votre service, Sire, et que je fais partie des gens de lettres, qui est un beau corps, modestie à part.

Ah! Votre Majesté peut se vanter de posséder une nombreuse et vaillante armée. Des troupes toujours fraîches, sans cesse renouvelées, constamment enthousiastes, que l’on mène avec un mot, et dont on fait tout ce que l’on veut avec une promesse!

Seulement, comme les troupes de notre vieille République, elles auraient bien besoin qu’on leur votât une paire de souliers.

Mais il faut croire que l’auguste oreille de Votre Majesté est devenue un peu dure,—ou que vos courtisans ne laissent pas parvenir jusqu’à elle nos réclamations et nos plaintes.

Jadis, vos recruteurs, en m’entraînant au cabaret pour me faire mettre mon paraphe au bas d’un enrôlement, m’avaient promis un avancement rapide. Un d’entre eux même n’avait pas hésité à m’affirmer que j’avais un bâton de maréchal dans mon buvard.

Moyennant quoi j’avais signé.

Hélas! c’est absolument comme si j’avais signé un pacte avec la misère, l’affront, l’injustice et l’angoisse.

Vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels je vous ai donné, Sire, ma force et ma santé, mes jours les plus superbes, mes heures les plus fécondes, les jours et les heures qu’on regrette éternellement.

Pendant vingt ans, la tête grosse du fatras des bibliothèques, j’ai chaque soir, régulièrement et patiemment, allumé ma lampe et écrit des pages sur toutes sortes de choses.—Et j’ai reconnu que j’écrivais pour Votre Majesté.

J’ai voulu aimer, et les trésors de mon cœur je les ai versés aux pieds de statues habillées de robes de soie.—Et j’ai reconnu que j’aimais pour Votre Majesté.

Aujourd’hui, je suis las; je suis las et je suis vieux. De mes cheveux noirs, la moitié est partie à votre service, Sire, et l’autre moitié est en train de blanchir. Et de tous les points, du nez, du front, des yeux, partent, se croisent, s’élancent des rides longues et sinueuses,—qui sont les fusées de ce feu d’artifice que le temps met cinquante ans à tirer sur une face humaine.

L’admirable ressort qui ouvrait et fermait ma bouche avec tant de précision s’est insensiblement détendu; je me surprends quelquefois la lèvre pendante, sans savoir pourquoi.

Ma pensée aussi est sans ressort. C’est le commencement de la fin. N’en doutez pas, Sire, votre sujet a fait son temps.

O mes aspirations et mes ambitions! O les gloires rêvées, les joies entrevues!—Les recruteurs m’avaient menti!

Le vieux racoleur s’était gaussé de moi. En fait de bâton de maréchal, je ne trouve dans mon buvard qu’un tout petit bâton de cire à cacheter, dérisoirement pailleté d’or, qui va me servir à cacheter cette dolente épître à Votre Majesté.


LE
RÉPERTOIRE D’UN FARCEUR