VI

Oh! mon histoire n’est pas terminée.

Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes.

Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle.

Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la nourriture!

Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son neveu.

Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant d’autres?...

Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes:

—Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée.

Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes, et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son existence.

—Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules.

—Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique.

Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait dit. Il se tua.

Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a jamais su.

Peut-être ne se passa-t-il rien.

Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de son épitaphe.

Je vais vous dire comment.

C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des affaires.

L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle:

—N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années?

L’oncle répondit, en pelant une poire:

—Oui, j’avais un neveu... qui a mal tourné.


LE
CHANT DE LA TISANE


O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!

Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami, voici ta tisane.»

O tisane! tisane réparatrice!

Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes, mon ami, il est à peine sept heures.—Pourtant j’ai entendu sonner la pendule.—Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?»

O tisane! tisane réparatrice!

La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence, et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane.

O tisane! tisane réparatrice!

Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux, elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras. «Ne te découvre pas! dit la femme.—Non, ne te découvre pas, répète l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se frapper. Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.»

O tisane! tisane réparatrice!

C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après, un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane!

O tisane! tisane réparatrice!

Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant, le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!—Oh! vous êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)—Vous savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement défendu.—Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de tisane!»

O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!