II

—Vous souriez de ma fière prestance à table,—me dit-il l’autre matin, après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;—et vous avez raison de sourire.

»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les miens.

»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai été.

»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers...

»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant?

»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.

»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.

»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un Saint-Michel.

—Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.

—Tout entier... avec son dragon.

—Contez-moi donc cela.

—Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le lancier.