III

Francbeignet se présente chez un riche négociant.

Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un cigare éteint.

Un garçon de bureau, qui lit le Pays dans un fauteuil de cuir, devant un pupitre, le toise et lui dit:

—Monsieur n’y est pas.

—Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard.

Et, d’un revers de main, envoyant le Pays au plafond, il ajoute:

—Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher petit Francbeignet.

Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.

Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.

—Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.

—Oui... Qui... Que me veux-tu?

—Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... le mouvement du port... Combien paies-tu cela?

Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.

—Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.

—Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi.

—Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très...

Le négociant s’agite sans répondre.

—Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en cherchant par la chambre.

Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon de cigare charbonné:

—Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il.

—Eh bien, qu’est-ce que tu fais!

—Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop longtemps.

—Ah!

—La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard.

Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les élastiques.

—Dix mille francs! répète-t-il.

—Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette expérience de galvanisme.

—Es-tu fou?

—Peut-être bien... sans le savoir.

—C’est impossible, dit sèchement le négociant.

—Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son large pantalon.

—Comment cela?

—Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je suppose.

—Mais...

—Non, cela ne serait pas décent.

—Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant en levant les bras vers l’Éternel.

—Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.

Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache.

—Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais inventer! Et cette certaine nuit, chez...

Francbeignet n’achève pas.

Dix billets de banque sont tombés dans sa main.

Il sait où est le cadavre.