IV

A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.

Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,—le Grenadier au parterre et le Turc à l’avant-scène.

Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.

—Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.

—Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.

—Monsieur plaisante sans doute.

—Non, madame, je suis fort sérieux.

—Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.

—Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.

La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans l’arrière-boutique.

—Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.

Le mari répéta machinalement sans comprendre:

—Notre Turc?

Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de rentrer dans son arrière-boutique:

—Non, non.

—J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout.

—Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.

—Deux cents francs!

—Non, non.

—Deux cent cinquante!

A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari.

Celui-ci, s’adressant à Restout:

—Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en séparant.

—Pourtant, trois cents francs... articula Restout.

—Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous acheter notre Turc?

—C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée, entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril de poudre.

—Ah! si c’est comme cela... murmura la femme.

Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus.

—Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout.

La femme répéta:

—Trois cent cinquante francs?...

—Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me mêle plus de cette affaire.

Et il rentra dans son arrière-boutique.

—Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.

Ce n’était déjà plus notre Turc, c’était le Turc!

—Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout.

—Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore est-ce un sacrifice que nous faisons.

—Allons!

Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait, le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme convenue.