V
Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché. Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer, qu’on n’en rencontrait plus qu’en province—et encore! que le sien était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux. Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie. La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.
Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le paiement.
Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner trois glorias au noble jeu de billard.