LA GRUE


I
Amène une de tes amies.

ALPHONSE, à Jeanne. Amène une de tes amies, dimanche prochain.

JEANNE. Pourquoi?

ALPHONSE. Parce que Cathala viendra passer la journée avec nous. Il m’a écrit pour m’annoncer son arrivée à Paris après-demain. Le pauvre garçon s’ennuie à crever dans son tribunal de province; c’est une fête lorsqu’il peut s’échapper pendant deux ou trois jours. Amène une de tes amies.

JEANNE. Mais laquelle? Tu sais que je ne vois pas beaucoup de femmes.

ALPHONSE. Une bonne enfant. Cathala n’est pas si exigeant, parbleu! Nous irons dîner à quatre à la campagne. Tu aimes cela. Nous mangerons des petits plats, nous ferons des bouquets. Cathala est un bon. Nous nous amuserons.

JEANNE, réfléchissant. Si j’amenais Hermance?...

ALPHONSE. Qu’est-ce que c’est qu’Hermance?

JEANNE. Oh! tu ne la connais pas. Une belle fille, élancée, avec des cheveux couleur de paille, mais très-bien. Elle n’a pas une toilette à tout casser, mais ce qu’elle a sur elle est toujours soigné.

ALPHONSE. Eh bien, amène Hermance.

II
Où la grue se pose.

ALPHONSE, à Cathala. Encore un cigare, mon cher Cathala?

CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier; ce sont sans doute ces dames.

ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à peine une heure et demie.

CATHALA, consultant sa montre. Une heure quarante s’il te plaît.

ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en diable?

CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis, dis?

ALPHONSE. Oui, il y en a.

CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier....

Entrent Jeanne et Hermance. Hermance est plus grande qu’on l’a annoncé, plus blonde aussi. Ses cheveux sont ébouriffés sous un chapeau élevé. Elle porte une robe dite Princesse, haute de taille, étroite de ventre et traînante par derrière. Sur un de ses bras, elle tient un petit brimborion de chien havanais, dont on n’aperçoit ni les yeux, ni la tête, ni les pattes, ni la queue.

JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse, embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond.

CATHALA. Ces Parisiennes!

JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance, une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener.

CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous.

HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu?

JEANNE, bas à Hermance. Tais-toi donc!

ALPHONSE, bas à Jeanne. Pourquoi a-t-elle apporté un chien?

JEANNE. Ah! demande-le-lui.

ALPHONSE, bas à Cathala. Comment la trouves-tu?

CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant!

JEANNE, bas à Hermance. Comment le trouves-tu?

HERMANCE. Ça m’est égal. (Le chien se manifeste par quelques grognements.) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère?

CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien joli nom, un nom turc.

HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol.

ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir l’endroit où nous irons dîner?

JEANNE. Ah! oui!

CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames, qu’il n’y a qu’Asnières?

ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche.

JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près.

HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! (Jeanne tousse pour étouffer cette remarque.)

CATHALA. Je propose alors Bougival.

ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou le bois de Fleury.

HERMANCE. Ah! non.

TOUS. Pourquoi?

HERMANCE. Emile est au fort. (Ce mot jette un froid, comme dirait Giboyer. On se regarde.)

ALPHONSE. Cela devient embarrassant. (Bas à Jeanne.) Elle a peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson!

JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou.

CATHALA. Où est cela?

JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon.

HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y est employé.

CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme.

ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand soin.

HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore, encore...

CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle nous amusera infiniment. Partons.

III
Vol de la grue.

En forêt. Jeanne et Alphonse marchent en avant; Hermance et Cathala les suivent à quelque distance.

CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle?

HERMANCE. Oh oui! j’achète le Pour tous toutes les semaines. C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que de me passer de mon Pour tous.

CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite envie d’aimer la personne qui le porte!

HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie.

CATHALA. Emilie?

HERMANCE. Non, Imilie.

CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous appeler Hermance.

HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous.

CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules?

HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il est dans les contributions.

CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. (Il cherche à lui prendre la main.)

HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza.

CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être du bien de marcher...

HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes blanches. Voyez donc!

CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance.

HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe.

CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied!

HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié de tailler avant de sortir.

CATHALA, réprimant une grimace. Pauvre chérie! Mais vous ne répondez point à ce que je vous dis?

HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises.

CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance?

HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit.

CATHALA. Ah! (A part.) Il y a, dans la langue française, des métaphores ignobles.

HERMANCE, après un moment de silence. Quel métier faites-vous, vous?

CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province.

HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez?

CATHALA, stupéfait. Ce que je... (Riant.) Ah! bon, c’est une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices.

HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup?

CATHALA, s’arrêtant, et la regardant en face. Merci... cela dépend. (A part.) Elle a de l’originalité, au moins.

HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre.

CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous perdrions-nous pas un peu tous les deux?

HERMANCE. Oh! vous êtes énervant!

CATHALA. Quelle taille d’abeille!

HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis longtemps.

CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls.

HERMANCE. Pas de ça, Lisette!

CATHALA. Pourquoi?

HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que j’ai peur des petites bêtes.

CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!

HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne et Alphonse.

CATHALA. Comme vous voudrez.

IV
Le repas de la grue.

Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.

UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une table d’occupée. Vous y serez fort bien. (Bas, en désignant un groupe de cinq ou six jeunes gens.) Ces messieurs auront bientôt fini.

ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement! Cathala, charge-toi du menu.

CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?

HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?

LE GARÇON. Certainement, madame.

HERMANCE. Et du maquereau?

LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?

HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.

JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.

HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.

CATHALA, qui a écrit un menu. Mesdames, voulez-vous vous en rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.

JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.

CATHALA, à Hermance. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez contrariée...

JEANNE. Qu’as-tu, en effet?

HERMANCE, à demi-voix. Ce sont ces messieurs de la table, là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.

CATHALA, se levant. Croyez-vous.

JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi. Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.

HERMANCE. Je t’assure...

JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!

ALPHONSE, bas, à Jeanne. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton amie. (Le garçon apporte le potage.)

HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas manger dans les assiettes.

ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?

HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (Le dîner continue.)

CATHALA, à Hermance. Vous offrirai-je du vin?

HERMANCE, qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table. Oh! cette fois...

CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?

HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se moquant.

CATHALA. Lequel?

HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.

JEANNE, vivement. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne sais pas où tu as la tête aujourd’hui!

CATHALA. Allons, il faut en finir. (Il se lève et se dirige vers l’autre table.)

JEANNE. Monsieur Cathala!

ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?

CATHALA, à un jeune homme. Monsieur... madame prétend que vous la regardez avec une obstination inconvenante.

LE JEUNE HOMME, étonné. Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

CATHALA. Cependant, monsieur...

LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre insistance qui devient déplacée.

ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!

UN AUTRE JEUNE HOMME, à Cathala. Mais oui, vous nous ennuyez.

CATHALA, faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune homme. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur. (Échange de cartes.)

ALPHONSE, à Hermance. Il n’y a pas de bon sens, madame, à soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!

HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je vous remercie de l’intention. (Alphonse hausse les épaules.)

CATHALA, revenant. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma petite Hermance, ne pleurez pas.

HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.

ALPHONSE, à part. Le diable m’emporte si je la retiens!

HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.

ALPHONSE, à part. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me brouiller avec Cathala?

CATHALA, à Hermance. Vous resterez, ma chère. (A Jeanne et à Alphonse.) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...

L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne est accueilli avec une bruyante faveur.

JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il faut qu’elle chante quelque chose.

CATHALA et ALPHONSE. Ah! oui! oui!

HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je crains...

CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.

HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’Écuyer du roi de Sicile, ou bien Ernest, éloignez-vous?

TOUS. Ernest, éloignez-vous!

HERMANCE. Elle est toute nouvelle.

Partez, Ernest, partez, je vous en prie!

Mon cœur est faible et craint votre pouvoir.

Je vous aimais, et par coquetterie

J’ai trop longtemps méconnu mon devoir.

Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse;

De mon bonheur vous vous montrez jaloux.

Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse!

Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Ah! très-bien!

HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!

ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.

TOUS.

Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse!

Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Crapule d’Ernest!

HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu haut.

CATHALA sombre, à part. Si jolie!

HERMANCE. On ne change pas d’air.

Vous le savez, mon mari vient d’apprendre

Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant!

Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre;

Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent...

ALPHONSE, roulant sous la table. Non, non! assez! assez!

CATHALA, à Jeanne. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?

HERMANCE, à Jeanne. La musique fait trop d’impression à votre époux. Je vais passer au dernier couplet.

JEANNE. Oui, c’est cela.

HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.

Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle,

Aux doux accords des cantiques pieux,

Sœur Amélie, aussi pâle que belle,

Prenait le voile et prononçait ses vœux.

Le même jour, étendu sur la pierre,

Ernest mourait à la maison des fous,

Et murmurait, en fermant la paupière:

Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

TOUS.

Et murmurait en fermant la paupière:

Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

ALPHONSE, se débattant. Ernest était mon ami... J’ai mérité son sort... je demande à faire des révélations!

JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.

ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je demande que le chien boive du Champagne!—Évohé!

La fête continue. Onze heures sonnent. On se hâte de regagner le chemin de fer.

V
La grue au nid.

Une chambre à coucher. Meubles recouverts de perse. Le portrait lithographié de Lacressonnière.

HERMANCE, à Cathala. M’aimerez-vous toujours, au moins?...

CATHALA. Parbleu!