I
A Monsieur Marc Ducerneau, à Paris.
»Mon cher Marc,
»Paul a perdu son pari avant-hier soir. Je l’avais bien dit: c’était absurde! A peine avait-il fait soixante pas dans l’avenue des Champs-Élysées, les yeux bandés, qu’il est allé donner du pied contre le trottoir. Nous étions quinze à le suivre. Les sergents de ville, indifférents, avaient l’air de dire: «Nous la connaissons!»
»C’est jeudi prochain que Paul s’exécute, et nous invite à manger les cinquante louis en question à la Maison Dorée. On compte sur toi. Ne va pas inventer des prétextes d’affaires ou de moralité pour manquer à ce rendez-vous solennel. A notre âge, le plaisir est la seule chose sérieuse; consacrons-lui nos jours! (Bis.)
»Donc, à jeudi, rendez-vous au Cercle, à sept heures, militairement.—All right!
»Ton vieux complice,
»Onésime Hébert.
»P.S. Il y aura des femmes charmantes.»
II
Coup de foudre.
C’était la première fois que madame Ducerneau osait se permettre de décacheter une lettre adressée à son mari. Mais elle avait été tourmentée, la veille, par des pressentiments; elle avait rêvé «d’eau trouble, de chat et d’oculiste,» ce qui, selon les livres sibyllins, correspond à une série d’événements funestes. Alors, elle s’était portée à cet acte inouï d’audace conjugale. Il faut avouer qu’elle n’avait pas de chance.
Je manque de la science dramatique nécessaire pour rendre la douleur et l’indignation de madame Ducerneau... Que devait-elle faire?
Elle pensa d’abord, et tout naturellement: 1o à anéantir cette impudente invitation.
Mauvais!
2o A la mettre soudainement sous les yeux de M. Ducerneau, en enfermant toute sa colère dans le «Qu’en dis-tu?» de Manlius.
Mauvais! mauvais!
Après avoir hésité entre plusieurs partis, madame Ducerneau se décida à recacheter cette lettre, à la replacer parmi les autres,—et à voir venir son mari.
III
Partie poétique—En déjeunant
MADAME.
As-tu lu ton courrier, ce matin, mon ami?
MONSIEUR.
Certainement. Pourquoi?
MADAME, dissimulant.
Goûte donc ce salmi.
MONSIEUR.
Ah! tu me fais songer qu’Eugène, en sa dernière,
De tous ses compliments me charge pour ta mère.
MADAME.
Eugène?
MONSIEUR.
Oui.
MADAME, avec intention.
C’est bien Eugène?... c’est le nom?...
MONSIEUR.
C’est Eugène, te dis-je; es-tu malade?
MADAME.
Non.
MONSIEUR.
Il va tout à fait mieux; et de son mariage
L’affaire est terminée à son grand avantage.
MADAME, amèrement.
Une affaire!
MONSIEUR.
La noce a lieu le mois prochain.
Ainsi, prépare-toi, Mathilde, dès demain;
Car les fêtes seront sans doute éblouissantes.
MADAME, l’observant.
Surtout, il y aura...
MONSIEUR.
Quoi?
MADAME.
Des femmes charmantes!
MONSIEUR, avec tranquillité.
Certes! C’est pour le quinze, et nous en approchons.
MADAME, à part.
J’étouffe!
MONSIEUR.
Fais-moi donc passer les cornichons.
IV
Le grand jour.—Ce que l’on appelle la scène filée
MADAME. Tu sors, mon ami?
MONSIEUR. Comme d’habitude, mon amie.
MADAME. Et tu vas...
MONSIEUR. Au cercle, tout bonifacement. (Il boutonne ses gants.)
MADAME. Au cercle?
MONSIEUR. Adieu, chère belle.
MADAME. Au moins, rentreras-tu de bonne heure?
MONSIEUR. A l’heure accoutumée, aux environs de minuit.
MADAME. Pas avant?
MONSIEUR. Avant, peut-être. Adieu.
MADAME. Écoute, Marc.
MONSIEUR. Quoi?
MADAME. Sacrifie-moi cette soirée.
MONSIEUR. Quel caprice!
MADAME. Un caprice, tu l’as dit. Reste avec moi.
MONSIEUR. Si je reste, qu’est-ce que nous ferons?
MADAME. Eh bien, nous causerons au coin du feu; nous parlerons du passé, de ce passé où tu m’aimais tant.
MONSIEUR. C’est cela, nous aurons l’air de jouer de l’Octave Feuillet.
MADAME. Le grand mal!
MONSIEUR. Ce n’est pas un crime, je le sais bien. Mais j’ai besoin d’aller à mon cercle; c’est là que je fais toutes mes affaires, tu ne l’ignores pas.
MADAME. Hélas!
MONSIEUR. Allons, sois gentille; je ne tarderai pas à revenir, je te le promets.
MADAME. Tu es bien pressé.
MONSIEUR. Le besoin d’air, de mouvement...
MADAME, comme si quelque chose se brisait dans son cœur. Marc!
MONSIEUR. Quoi encore?
MADAME. Attends une minute.
MONSIEUR. Eh bien?
MADAME. Tu es habillé avec un soin tout particulier.
MONSIEUR. Pas plus que les autres jours.
MADAME. Mais si: je te trouve plus de recherche, plus de...
MONSIEUR, avec complaisance. Cette nuance de pantalon est assez heureuse, en effet.
MADAME. Ta cravate a quelque chose de dérangé. Approche.
MONSIEUR. Me voici.
MADAME, le serrant violemment au cou, avec explosion. IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES!!!
V
Suite de la scène filée.
MONSIEUR. Aïe! aïe!... au secours!... à moi! Ouf!
MADAME. Fourbe! hypocrite! lâche! traître! misérable! effronté! parjure! infâme! monstre! scélérat! libertin! infidèle! perfide! menteur! trompeur! coureur! débauché!... Ah! que je suis malheureuse! (Elle tombe sur un canapé en sanglotant.)
MONSIEUR, se remettant. Quelle poigne!
MADAME. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
MONSIEUR, sévère. Me ferez-vous l’honneur de m’apprendre le motif d’une agression d’un goût si contestable?
MADAME. O duplicité!
MONSIEUR, impatienté. Duplicité ou non, le motif, madame?
MADAME, se redressant. Mais n’avez-vous donc pas assez entendu? IL Y AURA DES.....
MONSIEUR, se frappant le front. La lettre d’Onésime!
MADAME. Oui, de votre digne complice!
MONSIEUR, avec un admirable sang-froid. C’était donc pour aujourd’hui? Je l’avais absolument oublié.
MADAME. Pas de feinte, monsieur! Ayez au moins le courage de votre ignominie.
MONSIEUR. Je n’aurai le courage de rien du tout. Comment! c’est pour cela que tu te livres sur moi à des tentatives d’homicide par strangulation?
MADAME. Nieras-tu qu’on t’ait écrit?
MONSIEUR. Non, certes. Je ne peux pas empêcher les imbéciles de m’écrire. Mais je nierai que j’aie répondu.
MADAME. Il t’attend cependant ce soir.
MONSIEUR. Qui?
MADAME. Cet Onésime.
MONSIEUR. Qu’il attende, parbleu!
MADAME. Voudrais-tu me faire croire, par hasard, que tu n’allais pas à ce rendez-vous?
MONSIEUR. Le ciel m’écrase si j’en avais la moindre intention!
MADAME, indécise. Marc! Marc!
MONSIEUR. Je te le jure... et la preuve.... (Il déboutonne ses gants.)
MADAME, avec élan. Tu restes?
MONSIEUR. Sans effort.
MADAME. Merci, oh! merci!
MONSIEUR. Octave Feuillet soit avec nous! (Ils s’embrassent tendrement.)
VI
L’auteur a des remords.
Eh bien, non, non!
Cela ne passera pas ainsi!
Laissez-moi! laissez-moi!
Je veux parler!
Je parlerai, au risque de détruire tout l’intérêt que j’ai pu répandre sur ce petit drame intime!
Je dévoilerai ce mari, capable d’avoir surpris la sympathie de quelques âmes candides!
Le repas en question avait eu lieu la veille.
Il avait été avancé d’un jour, sur la demande d’un des convives forcé de quitter Paris.
M. Marc Ducerneau s’y était montré d’une gaieté folle: il avait dansé un pas de caractère sur la table, aux applaudissements de mademoiselle Trompette et de mademoiselle Brindisi,—deux femmes charmantes.....