LA PREMIÈRE BONNE
I
Prologue.
LE MARI. Décidément, il faut que nous prenions une bonne, ma chère amie.
LA FEMME. Crois-tu, Antonin?
LE MARI. Cela est indispensable; tu te fatigues trop, il n’y a pas de bon sens!
LA FEMME. J’apprécie le sentiment qui t’inspire, et je t’en remercie. La vérité est qu’il y a beaucoup à faire ici, sans que cela paraisse. Mais réfléchis bien, mon ami. Nous avons pu nous en passer jusqu’à présent; et l’économie...
LE MARI. Mon ministère m’a augmenté de 300 fr.; je ne puis mieux employer cette somme qu’à te procurer un peu de soulagement. Prenons une bonne.
LA FEMME. Eh bien, prenons une bonne.
II
Ouverture du concours.
Le choix de la bonne—chose importante et grave! dura trois semaines environ.
On était difficile.
On voulait une bonne comme il n’en existe pas, comme il n’en existera jamais. La bonne chef-d’œuvre! La bonne idéale! La bonne phénomène!
On s’adressa d’abord à toutes les connaissances; les connaissances se récusèrent.
On eut alors l’idée d’en commander une en province, avec un mouvement neuf; solidité et moralité garanties.
On écrivit en Alsace, en Bourgogne, en Champagne, en Auvergne même.
Les fabricants demandèrent un temps et un argent considérables.
Il fallut recourir aux bureaux de placement.
Plus de cinquante bonnes défilèrent devant—la femme;—aucune ne lui convint, cela va sans dire.
C’est pourquoi, au bout de trois semaines, elle prit la première venue.
. . . . . Voyez, à la nuit tombante, ces deux jeunes filles qui sortent d’un misérable hôtel garni, et qui tiennent, chacune par une extrémité, une vieille malle recouverte d’un cuir déchiré et pelé. Elles traversent tout Paris en portant cette malle, s’arrêtant de temps en temps pour se reposer ou pour changer de bras.
C’est la bonne, accompagnée d’une de ses amies, qui se rend chez ses maîtres.
III
Allocution de la femme à la bonne.
—Ma fille, la maison n’est pas dure, mais il y a de quoi s’occuper. Je m’en vais vous dire en quoi consistera votre travail; écoutez-moi bien, afin que je n’aie plus besoin d’y revenir. D’abord, j’entends que vous soyez levée tous les jours à six heures; être matinale entretient la santé. Vous commencerez par faire la salle à manger, ensuite les chaussures. Monsieur salit beaucoup. Vous battrez ses habits sur le palier et vous nettoierez mes robes à la fenêtre. Nous déjeunons à neuf heures, parce qu’il faut que Monsieur soit à dix heures à son ministère; nous nous contentons des restes du dîner et d’un plat, soit d’œufs, soit de légumes. Après déjeuner, vous aurez à faire la chambre à coucher; vous n’époussetterez pas les étagères: il y a des choses très-susceptibles; ce soin me regarde. Vous aurez une demi-heure pour vous habiller; je n’aime pas la coquetterie, mais je veux que l’on soit toujours propre. Votre tablier devra vous durer deux jours. Une fois habillée, vous vous occuperez du dîner. Je descendrai tout à l’heure avec vous, afin de vous faire connaître les fournisseurs. Nous sommes assez regardants, Monsieur et moi, pour la nourriture. Tous les jeudis, le pot-au-feu; tous les dimanches, le gigot de mouton ou une volaille. Il est rare que nous ayons du monde à dîner plus de deux ou trois fois par mois. Nous avons du vin en cave et du charbon. On nous monte l’eau et le pain. Vous voyez qu’il y a bien des petites douceurs. Par exemple, vous savonnerez et vous repasserez une fois par semaine; vous frotterez tous les jours. Il faudra aussi que votre cuisine soit lavée chaque soir avant de vous coucher; ne remettez jamais la vaisselle au lendemain, c’est un très-mauvais système. Quand vous aurez un moment de loisir dans la journée, vous aiguiserez les couteaux, vous entretiendrez les boutons de porte, vous nettoierez les peignes. Je ne peux pas souffrir qu’une bonne reste sans rien faire, la bouche ouverte comme b, a, ba. Le soir, vous raccommoderez le linge. Vous aurez un jour de sortie par mois. Je n’ai pas besoin de vous recommander la modestie au dehors; si j’apprenais que vous ayez mis le pied dans un bal public, je vous renverrais sur-le-champ. Je n’aime pas votre nom de Joséphine; vous vous appellerez Marie. Toutes les bonnes s’appellent Marie. Évitez de vous lier avec les autres domestiques de la maison; ne vous familiarisez pas avec le concierge, et n’entrez dans sa loge que le moins possible. Ah! j’oubliais! vous vous coucherez sans chandelle, de peur des incendies. C’est tout.—Je crois que vous vous plairez beaucoup ici, ma fille.
IV
Description de la bonne.—Plan, coupe et élévation.
Une belle bonne!—Et comme taillée dans un chêne de Picardie! Cinq pieds trois pouces! Rouge comme un brugnon! Fraîche comme marée! Des cheveux pommadés avec du beurre!—Des estomacs à faire loucher saint Antoine! Des bras continuellement troussés jusqu’à l’aisselle, invitation à la lessive! Les mains d’Hyacinthe! Le pied de Charlemagne! Pesante en sa marche comme un régiment! Aimant désordonnément les rubans rouges! Sensible aux galanteries des garçons bouchers! Une de ces créatures que les libertins dégagés de tous préjugés ne craignent pas d’appeler une femme sérieuse!
Signes particuliers: Couchant avec ses bas et n’ayant jamais de rêves.
V
Exposition.—A table.
LE MARI. Tiens! ce n’est pas mauvais, ce petit fricot-là!
LA FEMME. Tu n’es pas difficile. Quand c’était moi qui faisais la cuisine, tu ne trouvais rien de bon. (Moment de silence.)
LE MARI, complaisamment. Il y a un peu trop d’ail.
LA FEMME. Ah! je le savais bien!—Marie!
LA BONNE. Vous m’avez appelée, madame?
LA FEMME. D’abord, je vous ai recommandé de dire: Madame m’a appelée?
LA BONNE. Madame m’a appelée, madame?
LA FEMME. A quoi pensez-vous donc, ma fille? Votre ragoût empeste l’ail! Monsieur ne peut pas le manger.
LE MARI. Je ne dis pas cela; seulement...
LA FEMME. Ce n’est que dans les gargottes que l’on fourre de l’ail à tout propos.
LA BONNE. Je n’en mettrai plus, madame.
LA FEMME. Je ne vous dis pas de ne plus en mettre; vous allez d’un extrême à un autre; je vous dis d’en mettre moins.
LA BONNE. Oui, madame.
LA FEMME. Enlevez cela!
LE MARI, essayant de protester. Mais, je n’ai pas fini...
LA FEMME. Enlevez cela, et apportez le rôti. (La bonne sort.) Où as-tu donc la tête? Est-ce que je n’ai pas vu le moment où tu allais me contredire devant cette fille?
LE MARI. Puisqu’elle a promis de ne plus mettre autant d’ail!
LA FEMME. Ah bien! si tu te mets sur le pied de donner raison à ta domestique, tu auras fort à faire; je ne te dis que ça.
LE MARI. Mangeons.
(Le rôti passe, sans soulever d’observation de part ni d’autre. Vient le dessert, puis le café.)
LA FEMME, à la bonne. Vous pouvez dîner à présent, Marie. Apportez-moi le pain, que je vous en coupe un morceau.
LA BONNE. Voilà, madame.
LA FEMME. Donnez-moi votre verre, que je vous verse du vin.
LA BONNE. Oui, madame. (La bonne sort).
LE MARI, à la femme. Oh!... Tu n’as pas honte de lui mesurer ainsi son boire et son manger?
LA FEMME. Cela se fait partout. Ah çà! d’où sors-tu donc?
LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien. (Il se frotte les mains.) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris une bonne!
VI
Deuxième journée.—Retour du bureau.
LE MARI. Bonjour, Lucie; bonjour, ma petite femme. Ouf! quelle journée! Cette circulaire nous a donné un mal... Figure-toi que Laffitot étant malade, toute sa besogne m’est retombée sur le dos. Je suis harassé, je n’y vois plus.
LA FEMME. Tu ne sais pas... la bonne...
LE MARI. Laisse-moi m’asseoir.
LA FEMME. Elle a cassé une tasse.
LE MARI. Diable!
LA FEMME. Comme c’est amusant! Mais je la lui retiendrai sur son mois.
LE MARI. Oh! pour une tasse... Cette fille ne l’a pas fait exprès.
LA FEMME. Tant pis! cela lui apprendra à faire plus d’attention une autre fois.
LE MARI. Tu serais bien aimable de me donner mes pantoufles. Excuse-moi, chère belle; mais en vérité, je ne me tiens pas.
LA FEMME, appelant. Marie! Donnez les pantoufles à Monsieur.
LE MARI. Bah! ce n’est pas la peine... Elles sont sous le lit, je les vois d’ici. (Il va les chercher.)
LA FEMME. Alors, à quoi sert d’avoir une bonne?
LE MARI. Approche-toi, et apprends une grande nouvelle. Il est question de moi au ministère comme sous-chef.—Ah!—Je ne voulais pas le croire; mais le secrétaire général m’a fait demander deux fois aujourd’hui dans son cabinet. Deux fois! Il m’a beaucoup questionné, sans en avoir l’air. Il paraît que Rollin doit bientôt prendre sa retraite, car...
LA FEMME. Et ce lit! comme c’est fait en dépit du bon sens!... Ah! la pauvre fille a fort à apprendre!
VII
Intermède.
LE MARI, à la femme. Que tu es gentille, ce soir! Cette coiffe de nuit te donne un petit air lutin auquel on ne saurait résister.
LA FEMME. N’as-tu pas remarqué comme notre sucre va vite?
LE MARI. Non. Je trouve à ton regard un éclat nouveau, un... Est-ce donc maintenant la mode de saupoudrer ses yeux avec de la poudre de diamant?
LA FEMME. Autrefois, une livre nous faisait trois jours.
LE MARI. Embrasse-moi.
LA FEMME. Laisse donc, tu es impatientant! On ne peut pas causer raison avec toi une minute.
LE MARI. Il y a temps pour tout, Lucie. L’heure du couvre-feu est sonnée; tout dort dans la nature; seul, mon amour...
LA FEMME. Quel homme, mon Dieu! quel caractère! Après cela, si cela t’amuse d’être volé!
LE MARI, éteignant la lampe. Il y a de la poésie dans l’air, ce soir...
LA FEMME. Demain, je compterai les morceaux.
VIII
Formation du drame.
LE MARI, accrochant à la fenêtre un petit miroir pour se faire la barbe. Marie, mon eau chaude!
LA BONNE. La voilà, monsieur.
LE MARI. Merci. (La bonne sort.)
LA FEMME. Tu la regardes beaucoup, ta bonne.
LE MARI, laissant tomber son rasoir. Hein!
LA FEMME. Elle est belle fille.
LE MARI, haussant les épaules. Autre chose, à présent!
LA FEMME. Et il y a des hommes si peu délicats!
LE MARI. O mon Dieu!
LA FEMME. Des gens que le torchon ne rebute pas...
LE MARI, continuant de se raser. Va toujours.
LA FEMME. Antonin, n’essaie pas de jouer la comédie avec moi; tu sais que cela ne mord pas. Veux-tu que je te prouve que je sais tout?
LE MARI. Ah oui! par exemple.—Mais prends garde de me faire couper.
LA FEMME. Eh bien, le fruitier t’a vu causer hier matin avec ta bonne, dans la rue.
LE MARI. Ah bah!
LA FEMME. Le nieras-tu?
LE MARI. Je m’en garderai bien. Le fruitier est un voyant.
LA FEMME. Ainsi, tu as causé avec Marie?
LE MARI. Je n’ai pas causé avec elle, je lui ai parlé; c’est bien différent.
LA FEMME. Dans la rue?
LE MARI. Dans la rue. Je lui ai dit de m’acheter un autre blaireau pour ma barbe; tous les poils du mien s’en vont. Vois plutôt.
IX
Crise suprême.
Dans l’alcôve. Trois heures du matin. Le mari ronfle.
LA FEMME, éclatant tout à coup en sanglots.—Oh! oh! oh!
LE MARI, réveillé en sursaut. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie, que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal?
LA FEMME. J’en étais sûre!
LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes? C’est une attaque de nerfs, probablement.
LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme? réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari...
LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité!
LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien.
LA FEMME. Monstre!
LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre?
LA FEMME. Tu oses le demander?
LE MARI. Certainement.
LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu prononcer le nom de ta bonne: Marie?
LE MARI. Ah! (Il regarde fixement sa femme; puis, à peine vêtu d’un caleçon, il se précipite hors de la chambre à coucher, un bougeoir à la main.)
X
Dénoûment.
LE MARI, entrant comme une bombe dans le cabinet de la bonne. Ma fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous?
LA BONNE, se dressant sur son séant. Quoi qu’il y a? Est-ce le feu ou les voleurs?
LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en!
LA BONNE. Que je me lève! à cette heure-ci! Bien sûr, vous êtes malade, notre maître...
LE MARI. Voilà vingt francs, voilà trente francs, voilà cinquante francs. Faites votre malle et partez. Ne perdez pas une minute. Vous êtes la plus brave fille du monde, un trésor pour la cuisine. Mais que voulez-vous? ma femme s’est imaginé... Ce n’est pas ma faute. Je vous trouve affreuse, moi; je n’y vais pas par quatre chemins. Mais elle a cela dans l’idée. Allez-vous-en, je vous prie. Vous ne voudriez pas être la cause d’un malheur. Attendre à demain! Ah bien! je préfère vous aller chercher une voiture. Voyons, ma fille, soyez raisonnable...
LA BONNE. Voilà, monsieur, je me lève. C’est bien extraordinaire tout de même.
LE MARI. Oui, oh! oui. Mettez-vous à ma place, j’ai besoin de mon repos. Passez votre jupe, je tourne le dos. Tous les jours, l’enfer! Il vaut mieux que vous vous en alliez. Ma femme est ridicule, injuste, je le sais bien, mais c’est ma femme...
LA BONNE. Ah! c’est qu’il ne faudrait pas qu’elle s’avisât de dire quelque chose sur mon compte! Elle trouverait à qui parler, oui-dà!
LE MARI. Là, maintenant, vos bottines. Quand vous passeriez quelques œillets... Dépêchez-vous! Je vais dire au portier qu’il vous ouvre. Allez!...
LA FEMME, accourant. Elle ne s’en ira pas avant que j’aie visité sa malle!