LES IMMORTELS


La scène se passe à l’Académie française. Les Quarante sont au nombre de vingt-huit. Un coup de sonnette du Président annonce que la séance est ouverte.

LE PRÉSIDENT.

Immortels, garde à vous! Nous sommes rassemblés

Pour donner un exemple aux écrivains troublés,

Et choisir un esprit dont la grâce lutine

Remplace ici l’auteur de Michel et Christine.

Le scrutin est ouvert.

M. DUPIN.

Nommez les candidats.

LE PRÉSIDENT.

Vous les connaissez tous. Jamais meilleurs soldats

Ne vouèrent leur vie à la littérature:

C’est Mazères, sorti d’une sous-préfecture;

Doucet, chef de bureau, je dis des plus charmants,

Et Cuvillier, nourri dans les commandements.

(On rit).

M. SAINTE-BEUVE.

Cela ne fait que trois.

M. VITET.

Et les autres?

M. PONSARD.

J’observe

Que l’on oublie Autran, venu de la Réserve.

M. JULES SANDEAU.

Et Feuillet, débarqué de Saint-Lô ce matin.

M. DE FALLOUX.

Et Gratry!

LE PRÉSIDENT.

Voici l’urne, et j’ouvre le scrutin.

M. PONSARD, murmurant deux vers de Lucrèce.

Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne

L’huile qui doit servir à la lampe nocturne...

M. LEBRUN, lisant dans un journal la liste des académiciens actuels.

Je suis toujours fâché qu’on divulgue nos noms:

On ne sait pas alors combien nous étonnons.

Chez nous trop de clarté nuit à notre prestige.

Qu’ailleurs, sur d’autres fronts, la lumière voltige;

Les ténèbres vont bien aux vieillards d’Ossian.

M. NISARD.

Votez-vous pour Doucet?

M. LEBRUN.

Votez-vous pour Autran?

M. VIENNET, à part.

Autran, Doucet, ces noms sentent le romantisme,

Et je vais les frapper de mon juste ostracisme.

M. DE BROGLIE, à part.

Pas un duc! tous bourgeois!

M. SAINTE-BEUVE.

Qu’avez-vous donc, Mignet?

M. MIGNET, bas.

Comment écrivez-vous Doucet?

M. SAINTE-BEUVE.

Comme Poucet.

M. DE FALLOUX, à M. Mérimée.

Ainsi, vous revenez de voyage, confrère,

Et sans avoir passé par ma Guittanaumière![2]

Quel malheur! vous auriez pu voir mon dernier porc;

Il surpasse tous ceux de Saintonge et d’York.

[2] Un des domaines de M. Falloux, aux environs d’Angers.

M. DE LAMARTINE, rêveur.

Deux louis! quarante francs! somme insignifiante!

Remboursable en deux ans...

M. DE FALLOUX.

Qu’est-ce qu’il dit?

M. MÉRIMÉE.

Il chante!

LE PRÉSIDENT, dépouillant le scrutin.

Je vais compter les voix de chaque concurrent:

Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.

M. DE LAPRADE.

Bravo! la Cannebière a le pas sur le Louvre.

LE PRÉSIDENT.

Pas encore; voici ce que l’urne découvre:

Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.

M. DUPIN.

Point de majorité!

M. DE LAPRADE.

Si l’on recommençait?

LE PRÉSIDENT.

Il le faut bien.

M. VIENNET.

Ceci me rappelle une fable

Que je fis autrefois dans un cas tout semblable,

Et dont le titre alors parut piquant et neuf:

En voici le début: «Une paire de bottes,

Un jour, au boulevard, passaient, vierges de crottes

Il faisait cependant de la pluie et du vent...»

LE PRÉSIDENT.

Monsieur Viennet, plus tard; votons auparavant.

M. VIENNET, à part.

Le goût des vers se perd dans ma belle patrie!

LE PRÉSIDENT.

Nous n’aboutirons pas; dépêchons, je vous prie.

Huissier, distribuez les boules.

M. DE LAPRADE, à M. Patin.

Oui, mon cher,

Un article excellent, dans le Temps d’avant-hier.

On veut qu’à l’Institut nous accordions des places

Aux femmes de talent.

M. PATIN.

Fauteuils, voilez vos faces!

M. DE SACY.

Un semblable projet doit plaire à Legouvé.

M. LEGOUVÉ.

En effet; autrefois mon père l’a rêvé.

Par les femmes toujours notre âme fut ravie;

Elles jonchent de fleurs le chemin de la vie,

Et mêlent sur nos fronts, dans leurs jeux ingénus,

Aux lauriers d’Apollon les myrtes de Vénus.

M. AMPÈRE.

Soit, mais qu’à George Sand nous ouvrions nos portes,

Vous verrez des bas-bleus s’avancer les cohortes,

Et madame Ancelot, et la comtesse Dash...

M. MIGNET, bas, à M. Sainte-Beuve.

Comment écrivez-vous Autran?

M. SAINTE-BEUVE.

Avec un h.

LE PRÉSIDENT.

Vous n’avez pas voté, monsieur de Lamartine.

M. DE LAMARTINE, rêveur.

J’ai bien vingt mille amis...

M. NISARD.

Dans son rêve il s’obstine.

LE PRÉSIDENT.

Le scrutin est fermé. Messieurs, à votre rang.

(Lisant.)

Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.

M. PONSARD.

Cela s’annonce bien pour lui.

M. THIERS.

Je m’émerveille

En voyant triompher l’école de Marseille.

LE PRÉSIDENT, lisant.

Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.

M. JULES SANDEAU.

Toujours même chanson!

M. DE FALLOUX.

Toujours même verset!

M. PONSARD.

Cette obstination où l’on veut voir un crime,

De notre conscience est l’effort légitime,

Et c’est de notre voix faire trop peu de cas,

Que pouvoir espérer ne la disputer pas.

M. SAINTE-BEUVE, à part.

O docte prosaïsme et rime dérisoire!

M. VIENNET.

L’incident me remet une fable en mémoire:

Il s’agit d’un corbeau dans les airs folâtrant,

Et tenant en son bec un fromage odorant.

Un renard dont le nez flaire à travers la plaine,

Survient en cet instant...

M. DE PONGERVILLE.

Mais c’est du La Fontaine!

M. VIENNET.

Ah! pardon!

M. AMPÈRE, à M. de Lamartine.

Votez-vous?

M. DE LAMARTINE.

Est-ce que j’en connais

Un seul!

M. AMPÈRE.

Votez toujours, votez donc...

M. DE LAMARTINE, impatienté.

Des chenets!

LE PRÉSIDENT.

Il n’importe, messieurs; recommençons encore.

M. PONSARD.

Votons jusqu’à demain!

M. NISARD.

Votons jusqu’à l’aurore!

M. THIERS.

Certes, ce n’est pas nous qui céderons d’un cran.

(Douze tours de scrutin se succèdent, amenant toujours le même résultat. Les académiciens finissent par céder au sommeil.)

CHŒUR DES DOUCETIENS, marmottant.

Doucet! Doucet! Doucet!

CHŒUR DES AUTRANIENS, de même.

Autran! Autran! Autran!


LE
TURC ET LE GRENADIER