LES VÉTÉRANS DE CYTHÈRE


§ Ier
Défilé

Une nombreuse armée que celle-là!

Un cortége pour lequel ce ne serait pas assez du fusain excessif de Daumier et du crayon coquettement impitoyable du sieur Chevalier, dit Gavarni!

Des têtes! des ventres! toutes les obésités du Céleste-Empire! des maigreurs à la don Quichotte! des crânes évadés de chez les tourneurs d’ivoire! des apoplexies cravatées de batiste! des chairs sanglées à l’abdomen! des rhumatismes en pantalon collant! des bronchites faisant la bouche en cœur! toutes les coquetteries sur toutes les infirmités! des diamants à des doigts de squelette! des regards en coulisse dans des yeux éraillés! des voix insinuantes filtrant à travers des palais d’argent! des corsets plus compliqués qu’un drame de Bouchardy! des ressorts invisibles! des énergies de deux heures, de trois heures, d’une nuit!

En avant, marche!

Toute la colonne s’ébranle, grotesque et douloureux spectacle, guidée par un Cupidon invalide, auquel il ne reste rien d’entier, comme un maréchal de Rantzau,—pas même le cœur!

§ II
Entre deux pastilles de Vichy

Toute vieillesse qui n’est pas discrète m’apparaît comme une monstruosité.

Un aimable vieillard, soit; mais rien de plus.

Pas de tabatière à double fond!

Pas de gaudriole au dessert!

Pas de menton pincé, surtout!

Du moment qu’un vieillard croit aux propriétés de la truffe, aux vertus du céleri; qu’il s’adonne aux coulis incendiaires, qu’il achète une lorgnette de ballet grosse comme sa tête, cet homme entre immédiatement dans les vétérans de Cythère.

§ III
Aphorismes et discours familiers aux vétérans de Cythère

«Je connais les femmes, Dieu merci!

«Ce n’est pas à moi qu’on peut en remontrer!

«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues: retiens bien cela, mon neveu.

«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter!

«A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes! Allons donc!

«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures.

«Eh! eh! un tendron de quinze ans,—il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui...»

Reprenons un à un ces blasphèmes, et exprimons-en tout ce qu’ils contiennent de sottises et d’impossibilités.

«Je connais les femmes, Dieu merci!»

Tu ne connais rien du tout, vieil imbécile. Est-ce qu’on connaît les femmes! est-ce qu’on connaît les hommes! est-ce qu’il y a une expérience! Si je veux bien te comprendre, connaître les femmes, cela veut dire pour toi: se méfier de toutes les femmes. Je te vois, assis dans un salon et balançant une jambe où la souffrance veille comme un perpétuel et inutile avertissement; chaque jeune personne qui passe,—maintien réservé, front noble, œil limpide,—tu la flétris aussitôt d’un grossier soupçon. Voilà ce que tu appelles ta science, professeur d’impureté!

«Ce n’est point à moi qu’on peut en remontrer!»

Tu crois cela? La première pécore qui va te regarder, te sourire d’une certaine façon, et qui te jettera au nez une énorme flatterie, celle-là fera de toi tout ce qu’elle voudra, mon bon; celle-là recommencera avec toi, scène par scène, l’éternelle comédie du baron Hulot.

«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues; retiens bien cela, mon neveu.»

Assiéger,—faire le siége,—une femme est une citadelle,—autant d’images favorites des vétérans de Cythère, qui les ont rapportées du premier Empire; autant de fanfaronnades, destinées exclusivement à étonner les lycéens.

«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter.»

Même ordre d’idées, avec la brutalité en plus, quelque chose qui se rapproche du viol, la lutte, la main sur la bouche, les cordons de sonnette arrachés, un gracieux tableau!

«Voilà comment il faut les traiter!»

A moins pourtant qu’ils ne soient traités eux-mêmes à la façon de ce prince russe, qui s’était enfermé avec sa maîtresse pour la cravacher, et qui fut cravaché par elle. A la grenadière, morbleu!

«A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait pour payer les femmes? Allons donc!»

De plus en plus joli!

Il faut croire cependant que, depuis Faublas, les choses sont un peu changées; car aujourd’hui l’homme, si jeune qu’il soit, qui ne paye pas une femme galante, est flétri d’un nom pire que celui de voleur.

Mais les vétérans de Cythère n’y regardent pas de si près. Rien n’égale leur cruauté, quand il s’agit de faire triompher leur vanité.

Aimables vauriens! délicieux chenapans!

Canailles!

«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre heures!»

Passe pour la fatuité, on en peut rire; la caricature de Potier, dans le Ci-devant jeune homme, est arrivée jusqu’à nous.

«Eh! eh! un tendron de quinze ans, il n’y a plus que cela qui puisse me réveiller aujourd’hui!»

Pour ce qui est du tendron, je demanderai la permission d’aborder un paragraphe spécial.

§ IV
Du tendron et des conteurs d’autrefois

Je ferai remonter la faute jusqu’à La Fontaine et à Boccace, ces corrupteurs de tant de charme et d’esprit.

Les premiers, ils ont appelé l’innocence—un gibier.

Leur œuvre est pleine de moines et de fillettes, festoyant à qui mieux mieux.

Écoutez-les; ils vous feront croire que rien n’est plus naturel, lorsqu’on rencontre Lise ou Nanette au fond d’un bois, que de—chiffonner leur collerette.

Cela s’appelle aussi de l’Anacréontisme.

Pourquoi les gardes champêtres ont-ils si peu de lecture!

Les vétérans de Cythère ont pris au pied de la lettre les préceptes de La Fontaine; ils ont fait plus, ils les ont transformés en paroles d’Évangile. Ils seraient hommes à lire naïvement, devant la cour d’assises, pour leur défense: Comment l’esprit vient aux filles ou la Clochette.

Je parcourais l’autre jour avec stupeur un de ces recueils échappés aux loisirs d’un homme soi-disant sérieux. Je tombai sur le couplet suivant:

A madame et à mademoiselle N..., qui me demandaient de les comparer au printemps et à l’été.

Rose, du printemps est l’image;

Elle a sa riante fraîcheur.

Hébé, sous son charmant visage,

Versait le nectar enchanteur.

Comme un bouton qui vient de naître

Brillent ses appas séduisants.

Puissé-je lui faire connaître

Le doux emploi de ses quinze ans!

Pour de telles infamies débitées en vers, on n’a que des sourires et des applaudissements.

Essayez de dire la même chose en prose, toute la famille vous fera sauter par les fenêtres!

Et elle aura bien raison.

§ V
Fresque destinée à couvrir les murs du temple de Cottyto.

La fresque court, immense, racontant tous les caprices, toutes les inventions des vétérans de Cythère.

Il y en a qui se couvrent d’une peau de dogue et qui marchent à quatre pattes—devant celles qu’ils aiment—en aboyant.

Il y en a qui tendent leur chambre de noir, qui allument des cierges, qui se couchent dans un cercueil, et qui font chanter le De profondis—par Cydalise.

Il y en a qui s’habillent en bébé et à qui il faut absolument donner la bouillie,—sinon leurs larmes et leurs cris dureront jusqu’au matin.

Il y en a qui courent, éperdus, et qui sautent sur les meubles, poursuivis par les fanfares d’un cor de chasse.

La fresque court, immense, racontant tous les délires, toutes les habitudes des vétérans de Cythère.

Celui-ci veut rester coloriste quand même; il se pare de plumes de paon, et le voilà qui fait la roue.

Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui réciter le soir.

Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé.

Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de bottines à cirer...

La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère.

Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de Goya.

Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni devant les férocités;—elle plonge dans l’impossible.

Nous ne pouvons la suivre.

§ VI
Le châtiment

Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois ans, le sémillant auteur de l’Art d’aimer courait encore les bonnes fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées. Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.» Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc, mon cher Ovide?—Madame... excusez-moi...—Comment, dit-elle, vous ne sauriez écrire ce billet?—Madame... madame...—Vous m’étonnez; je n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.» Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.

Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de Pompadour?»

§ VII
Autre variété de châtiment

Encore n’est-ce rien que cela; c’est un exemple du genre gracieux, après tout. Mais il faut entendre un de mes amis, ancien clerc de notaire en province, raconter de sa voix calme l’histoire d’une déchéance bien autrement effrayante. Le clerc de notaire se met en route un matin pour aller communiquer des papiers de famille à M. H..., riche, très-riche propriétaire,—et vieux garçon. Il arrive devant une maison de belle apparence. Il franchit le perron. Des valets badinent entre eux, et lui répondent à peine. Il traverse des antichambres, il parcourt des salles de billard, des galeries, il ne rencontre personne. Un bruit de musique le guide cependant; il avance, il pousse une porte..., mais il la referme aussitôt, comme s’il venait d’être frappé d’un éblouissement. Le clerc de notaire a vu un spectacle indescriptible: plusieurs personnes exécutant une danse sans nom,—où M. H... se distinguait par ses bondissements.

Quinze minutes après cette vision, M. H..., froid, compassé, tout de noir vêtu, faisait mander le clerc de notaire dans son cabinet, et causait gravement avec lui d’intérêts et de procédure.

Au bout de dix ans environ, le clerc achetait l’étude de son patron et devenait notaire à son tour. En feuilletant des dossiers, il retrouvait le nom de M. H..., et, comme il avait justement besoin de sa signature, il se décida à aller lui faire une seconde visite.—La maison de campagne n’offrait plus l’animation d’autrefois; les domestiques insolents et joyeux étaient partis; il n’en restait plus qu’un, lequel hocha la tête quand le notaire demanda à parler à M. H... «Vous feriez mieux de vous en retourner tout de suite, monsieur,» lui dit-il. Il fallut que le notaire insistât. Le vieux domestique l’introduisit alors dans cette même chambre où il avait vu M. H..., dix ans auparavant, et où il l’aperçut triste, amaigri, blanchi, étendu sur un fauteuil. «Voilà, monsieur, votre notaire qui veut vous faire signer quelque chose,» dit le vieux serviteur. M. H... ne bougea pas; son regard errait dans le vague. «Monsieur, monsieur, c’est votre notaire.» Pas de réponse. «Oh! je vais bien le faire entendre!» Le domestique se dirigea vers une armoire, et l’ouvrant, il en tira une petite poupée, à laquelle il fit semblant de donner le fouet. M. H... avait suivi tous ses mouvements avec une incroyable anxiété; ses yeux lancent la flamme, ses lèvres remuent. «Eh! eh! eh!» fait-il en riant du rire du crétin.

Le notaire s’était enfui, épouvanté.


POURQUOI
L’ON AIME LA CAMPAGNE