Allegro

—Gustave Doré est un grand peintre!

—Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main.

—Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs.

—Toi?

—Moi!

—Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment. De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Qu’est-ce que je vous disais?

—Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin?

—Je ne vous parle pas, monsieur.

—Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.

—Qu’est-ce qu’il a dit?

—De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en supplie!

—Comment! est-ce que je la remue encore?

—Tenez, regardez, en ce moment même...

—Tu crois que l’on fera un petit lansquenet?

—Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage. J’ai joliment besoin de me refaire.

—Messieurs... messieurs!!

—Quoi? qu’est-ce qui se passe?

—Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez, Martinet.

—Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout le monde...

—Hein! Vermot, quelle littérature!

—Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer!

—Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien! Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer! aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des boudoirs! Vive Julien!

—Réponds, à présent, Julien.

—Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut!

—Messieurs...

—Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.

—Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu accepter...

—Parfait!

—Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut!

—... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation. Vous avez prouvé une fois de plus.

—Deux fois de plus!

—Trois fois de plus!

—Quatre fois de plus!

—Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette. Voilà mon opinion.

—Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir.

—Je vote un ban pour Julien.

—Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan, pan, pan... pan!!

—Ces messieurs me paraissent un peu partis.

—Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes; cela se voit.

—Peut-on fumer?

—Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.

—Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de boîte!

—Quel vacarme!

—Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît.

—Un gilet perdu!

—Non; le champagne ne tache pas.

—Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien Formel va nous chanter le Voyage aérien, de Nadaud.

—Toujours donc? Je demande: J’ai du bon tabac dans ma tabatière.

—Nadaud, un charmant garçon.

—D’accord; mais le Voyage aérien, j’en ai assez. C’est l’école du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et demandant: Cordon, s’il vous plaît.

—Comment! vous nous quittez, baron?

—Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je ne peux pas y manquer.

J’ai rompu le dernier lien...

—Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous faire ma petite visite, après-demain mercredi?

—Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.

Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!

—Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis!

—Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.

—Silence donc! Au deuxième couplet.

—Le deuxième couplet!

—Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce scélérat!

Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère.

Bis! bis! bis au dernier!

—Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour prendre le café.


EXAMEN DE CONSCIENCE
D’UN HOMME DE LETTRES


§ Ier
Invocation

O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli, l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face! Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes égarements!

§ II
Par pensées, par paroles, par actions et par omissions

Contre le prochain: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française.

Avoir parié que le Vasco de Gama, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique.

Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de Catherine d’Overmeire qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M. Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi.

M’être endormi,—avec un billet de faveur,—aux Troyens.

Contre moi-même: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir.

Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie.

M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de Jocko.

Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?)

§ III
Sur les sept péchés capitaux

Par paresse: En négligeant d’aller voir les Rameneurs, de M. Paul Siraudin.

En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène Pelletan au Cercle de la rue de la Paix.

*
* *

Par envie: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile Solié.

Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil.

Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des Trente-deux duels de Jean Gigon, en songeant à l’édition unique de mes Mélodies intimes.

Avoir supputé les droits d’auteur de la Mariée du Mardi-Gras, et être tombé dans une rêverie profonde.

*
* *

Par avarice: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas le Pays.

Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers.

Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même, plutôt que de le lui offrir magnifiquement.

Par orgueil: M’être trouvé beau.

M’être trouvé grand.

M’être trouvé digne.

Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe.

M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par Disdéri, par Thierry et par Carjat.

N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves.

*
* *

Par colère: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest Legouvé d’écrivain de deuxième ordre.

Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de la Comédie-Française.

Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise d’Une fête sous Néron.

*
* *

Par gourmandise: Avoir cherché dans le chambertin et dans le saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal le **********.

Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec mon ami Philibert Audebrand.

*
* *

Par luxure: Être allé six fois au Pied-de-Mouton; y avoir prêté les yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus.

Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité d’arriver à la conquête de Léonie Trompette.

§ IV
Acte de contrition

Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué! Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux.