Scherzo
—Ce silence annonce la faim du monde.
—Martinet, vous êtes incorrigible.
—A la porte, Martinet!
—Comment appelez-vous ce vin, garçon?
—Du château-larose, monsieur.
—Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte.
—Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est?
—Moi? jamais de la vie!
—Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute, seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après?
—Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue.
—Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire sur quelles bases.
—Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors... dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste, et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le bout du monde.
—Les Bordelais s’en vont!
—Par où?
—Vois-tu, Vermot, la Revue des Deux Mondes est le seul endroit où l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas impossible qu’il fît jour.»
—Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que diable! et je n’en suis pas prodigue.
—Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien, mais c’est sublime.
—Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence. Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une question de boîte plus ou moins vaste...
—Mais Shakspeare?
—Quel admirable romancier il aurait fait!
—Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est désagréable.
—Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres.
—Est-ce sain, docteur?
—Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain.
—Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous voulez, mais voilà tout.
—Et la jambe?
—Plus qu’ordinaire.
—Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il vous plaît!
—Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme...
—Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss!
—Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas. Votre verre est toujours plein.
—Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me faites faire des excès aujourd’hui.
—La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et tu m’en diras des nouvelles.
—Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.
—Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade d’Uhland.
—Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne.
—Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute, parole d’honneur! Mon cœur est dans le statu quo. J’attends un coup de sympathie, sans le chercher, par exemple.
—Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on rappelle ta classe.
—Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?
—Édouard est peut-être dans le vrai.
—S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.
—A bas les concetti!
—Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte de Joconde, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte, où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage... pour le temps.
—Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore, de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour dent... et ainsi de suite.
—Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille!
—Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe, Ernestine...
—Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats, avec sa perche.
—Vous dites, garçon?
—Clos-vougeot!
—Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon.
—Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur...
—Tais-toi donc, Alphonse; allons!
—Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur... c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud!
—Comment l’entendez-vous, monsieur?
—En bien; oh! en très-bien!
—Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins singulière.
—Je vous l’accorde, monsieur.
—Allons, Alphonse, sois raisonnable.
—Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut?
—Faisan ou bécassines?
—Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes sculpteur?
—Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.