V
Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie, admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.
Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques jeunes gens à la mode, riant et pariant.
Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne, bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie, habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle, le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la bouche entr’ouverte.
Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix singulièrement claire:
—Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là? Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...
Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers lui, en montrant un visage moqueur.
Le gandin rougit et perd la parole.
On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse de se vanter de sa santé de fer.
Elle sait où est le cadavre.