V

UN HOMME BARBU, couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la route de Poissy-lès-Bestiaux.

La belle nuit!—Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite impénétrable au milieu des nuages épaissis.

Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de l’étang.

Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame glacée.

La belle nuit!—Et le joli trimard!

UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.

UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous quelque chose?

UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.

UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!

L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons noirs, et le roulement des charrettes attardées.

C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui porte son argent dans sa ceinture.

J’aime la campagne.

Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du recueillement...

UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!

L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent à venir!

Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au Grand Café. Tout serait perdu.

Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher hors de chez lui,—ce dont je le loue hautement.

Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.

J’aime la campagne.

On ne peut plus exercer tranquillement qu’à la campagne. (On entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.)

La bourse ou la vie!