VI

UN VAUDEVILLISTE, errant dans les environs de la Celle-Saint-Cloud, l’air préoccupé.

Non, pas ici.... je serais trop en vue.

Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré.

UN PIVERT, interrompant ses coups de bec contre un arbre. Que veut cet homme-là?

UN MERLE. Son air n’est pas méchant.

UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux!

LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes.

LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un sceptique et pour un corrompu.

Air de la Famille de l’Apothicaire.

Comme tant de sages vantés,

Je raffole de la campagne.

Pour fuir l’air impur des cités,

Souvent je me mets en campagne.

Au théâtre, par mon effort,

Je suis fier de mainte campagne.

Si ce couplet n’est pas très-fort,

Qu’on me pardonne... A la campagne!

Oh! oui, j’aime la campagne! (Jetant les yeux autour de lui.)

LE MERLE. Il tient du papier à la main.

UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal.

LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux.

Je suis seul... bien seul...


LE
SAMARITAIN DU BOULEVARD


Faire du feston,—c’est, en style bachique, vaciller sur ses jambes et dessiner avec icelles de bizarres arabesques sur le pavé des rues.

Or, dans la nuit du premier mai de cette année, le rédacteur d’un journal plus grand que nature faisait du feston sur le trottoir du boulevard des Italiens. Il sortait d’un banquet où le patriotisme de chaque convive avait été mesuré au nombre des toasts. M. X... (c’est le rédacteur en question) avait porté des santés à tout le monde. Aussi avait-il fini par se noyer dans son verre, entre deux et trois heures du matin...

L’état d’enthousiasme de ses collègues empêcha que de prompts secours lui fussent portés.

Il fut charrié par des flots de champagne jusqu’à la hauteur de Tortoni. Là, l’heure avancée ne permettant pas de réveiller le chef de cet établissement pour lui demander une chaise, M. X..., après s’être mis vainement à la recherche d’un banc, se décida à confier à l’asphalte le secret de sa lassitude.

Il s’assit sur le trottoir.

Il y avait une demi-heure environ que l’éminent publiciste savourait les douceurs du repos, dans l’attitude d’un homme qui prend un bain de siége, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule, en lui demandant avec intérêt—ce qu’il faisait là.

M. X... répondit vaguement par une strophe du Lac, laquelle clapotait dans sa mémoire pêle-mêle avec des détritus de premier-Paris.

LE PASSANT. Allons, l’ami, il faut se lever, voilà le matin... hop!

M. X... Que le bruit... des rameurs... qui frappaient en cadence... les flots... les flots har... harm... harmon...

LE PASSANT. C’est bon, c’est bon, je vois ce que c’est; vous avez votre cocarde. Eh! mon Dieu! il n’y a pas de mal à cela.

M. X... Ma... cocarde? monsieur, je n’ai jamais varié.

LE PASSANT, le prenant par-dessous les épaules. Qui est-ce qui vous parle de cela! Voyons, tenez-vous droit; un peu de confiance.

M. X... Confiance! confiance...

LE PASSANT. Dans quel état vous avez mis votre gilet! Vous étiez avec des femmes, hein?

M. X... Sécurité! sécurité...

LE PASSANT. Ne craignez pas de vous appuyer sur moi. Là, maintenant, dites-moi votre adresse.

M. X... Pourquoi à Vincennes?

LE PASSANT. Pauvre homme! La marche va dissiper cela.

Le journaliste politique finit par se rendre aux offres affectueuses du passant: il accepta son bras, et balbutia un nom de rue, avec un numéro.

Ce n’était qu’à quelques pas du boulevard.

Tous deux se mirent en route, cahin-caha, historiant le pavé désert à la façon des merveilleux dentelliers de Belgique, l’un entraînant l’autre, celui-ci retenant celui-là, aventuriers nocturnes à la recherche de l’équilibre. Quelquefois, le nouveau bon Samaritain voulait essayer une harangue, mais un soubresaut de son compagnon le faisait sauter hors de sa période; et force lui était alors de concentrer toute son attention sur les périls de leur itinéraire.

Enfin, on arriva. Il était temps. Le journaliste avait pris des tons verts. Sur le seuil de sa porte, il tenta de figurer un sourire et, avec mille précautions, il parvint à assembler les syllabes suivantes, qu’il proféra sans accident:

—Merci... merci. Je suis M. X***, rédacteur du journal le***. Venez me voir. Je vous donnerai des billets de spectacle... Bonsoir.

On suppose qu’avec l’aide de son concierge, M. X... réussit à gravir son escalier, dont la spirale lui parut avoir ce soir-là les proportions démesurées de la flèche de Strasbourg.

Au bout d’une semaine, l’officieux passant, venant à lire une affiche de théâtre, se souvint de l’invitation de M. X..., et alla le trouver au bureau du journal. M. X... ne le remit pas du tout,—mais pas du tout.

LE PASSANT. C’est moi, monsieur, qui, dans la nuit du premier mai, ai eu le plaisir de vous ramener chez vous.

M. X..., passant par toutes les nuances du prisme, et s’inclinant. Ah!... monsieur...

LE PASSANT. Je conçois que vous ne me reconnaissiez point; vous étiez alors...

M. X... Oui, j’étais... je sortais de chez des amis de collége... Je vous suis d’ailleurs fort reconnaissant. Qui me vaut l’honneur de votre visite?

LE PASSANT. Vous avez eu la bonté de me promettre des billets de spectacle.

M. X... Mais comment donc! Tout ce que vous voudrez. Je suis aise de pouvoir être agréable à un aussi galant homme que vous. Voulez-vous des places d’Opéra-Comique, de Théâtre-Français, de Variétés? Je suis lié avec tous les directeurs, et un simple mot de moi suffira.

LE PASSANT. Eh bien, l’Opéra-Comique.

M. X... Très-bien. Une loge, n’est-ce pas? Oui, une loge.

Le passant se retira émerveillé. De son côté, le rédacteur en chef, que cette apparition avait un moment troublé, se rassura, et crut, par cette politesse, s’être débarrassé d’un témoin désagréable. Mais le rédacteur comptait sans la ténacité du bon Samaritain, qui revint à la charge quelques jours après,—et puis encore,—et puis deux ou trois fois dans la même semaine.

Il objectait son goût immodéré pour l’art dramatique.

Ces visites réitérées et qui lui rappelaient un incident trivial finirent par devenir insupportables à M. X..., qui essaya de s’y soustraire. Le bon Samaritain s’en aperçut, et, un jour que le garçon de bureau lui refusait l’entrée du cabinet de la rédaction, il dit à haute voix:

—Annoncez l’homme de la nuit du premier mai!

Cette phrase mélodramatique eut son effet immédiat; il fut introduit auprès de M. X..., et il en obtint quatre fauteuils pour le les Bouffes-Italiens. A l’heure qu’il est, le bon Samaritain est de toutes les premières représentations. Sa place est la meilleure de la salle.

O journalistes égarés, Dieu vous garde du bon Samaritain!