E

[EBROUER]. Onomatopée assez précieuse, qui représente l'action d'un cheval ardent, soufflant avec force pour chasser l'humeur qui l'incommode, et pour reprendre facilement haleine.

Tum si qua sonum procul arma dedêre,
Stare loco nescit, micat auribus, et tremit artus,
Collectumque premens, volvit sub naribus ignem.

Il n'y aurait peut-être rien de comparable à cet admirable passage des Géorgiques, si on ne lisait pas dans Job:

«Est-ce vous qui avez donné au cheval sa force et sa beauté? Le ferez-vous bondir comme la sauterelle, lui, qui du souffle si fier de ses narines, inspire la terreur? Il se rit de la peur; il s'agite, il frémit, il frappe du pied la terre, et l'enfonce. Dès qu'il entend le son de la trompette, il dit: courage! Il sent l'approche de l'armée, et joint ses hennissemens aux cris confus des soldats.»

On reconnaîtra facilement dans les deux Poètes les images dont le mot ébrouer est l'expression elliptique.

[ÉCLAT, ÉCLATER]. Du bruit d'un corps dur qui se divise avec violence quand on le crève, quand on le fend, quand on le brise.

Il y a long-temps que les Glossateurs et les Étymologistes ont reconnu que ces mots étaient faits du son que rend le bois, par exemple, quand on le met en pièces, comme cela se remarquait au brisement des lances dans les tournois. On lit au deuxième livre d'Amadis: «Adonc baissèrent leurs lances, et donnans des esperons à leurs chevaux, coururent l'un contre l'autre de si grande roideur, que leur bois vola en esclats».

Les Grecs ont dit klao pour frango, et de là, chez les Latins, un éclat de bois s'est quelquefois appelé clasma. Clao signifiait en celtique une espèce de ferrement, et le bruit qu'il rendait sous le marteau.

Cette racine passant au figuré par catachrèse ou extension, a enrichi nos vocabulaires de beaucoup de termes. Elle a fourni aux Langues gothiques le mot cla ou cala, crier, dont il est facile de suivre les nombreuses dérivations.

Clabaud, qui est composé de ce mot et du latin boare ou baubare, a été pour, chien, et figurément pour, un parleur insupportable.

Clabauder, est encore pris quelquefois en ce sens dans un style très-bas.

Que deviendrai-je, entendant les Libraires
Me clabauder et crier de concert,
Deçà, Monsieur, achetez Boisrobert!

Clamer, qui signifiait nommer à haute voix, appeler avec éclat, est totalement rejeté par notre Langue, qui a cependant conservé tous ses composés. Il était toutefois difficile à remplacer en certaines occasions.

C'est elle qui a tant de pris
Et tant est digne d'estre amée
Qu'el' doit estre rose clamée.

Guillaume de Lorris.

Clameur, Acclamation, et les autres expressions de cette famille n'ont rien perdu dans l'usage. On disait autrefois clamours, comme dans ces vers de Marot:

Tous pélerins doivent faire requêtes,
Offrandes, vœux, prières et clamours.

Le mot éclisser, pour, faire jaillir des éclats de boue, a cessé d'être français.

Éclabousser, Onomatopée mixte, composée d'éclat et de boue, lui a été substitué.

[ÉCLOPPÉ]. Je crois que c'est le seul mot qui nous reste de cette racine, qu'on peut croire formée par imitation du bruit inégal et lourd de la marche d'un boiteux.

Rabelais a dit cloper; et, clopiner se trouve dans des Auteurs d'un style assez pur. J'ai lu clanpin dans des mémoires de la fin du dix-septième siècle, où l'on désignait ainsi le duc du Maine.

Claudicare, qui signifiait boiter chez les Latins, n'aurait-il pas la même origine; et de là n'aurait-on pas fait le nom de la cloche, parce que son mouvement ressemble à la marche des boiteux? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on dit encore clocher pour boiter, et qu'on appelle vulgairement cloche, une espèce d'ampoule qui survient aux pieds d'un homme fatigué, et qui le fait clocher.

* Clopin, Clopant, est un mot factice, construit par Onomatopée du pas des boiteux. La Fontaine s'en est servi dans la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

Mes gens s'en vont à trois pieds
Clopin clopant comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jetés
Au moindre hoquet qu'ils treuvent.

[ÉCRASER]. Ce mot est engendré par un son analogue à celui qui a produit le mot éclater, mais qui représente un brisement moins simultanée, et c'est pour cela qu'il est alongé par la consonne roulante.

Le cri de la craie qui se rompt et qui se pulvérise sous le pied, reproduit fort distinctement cette racine.

Les Chaldéens ont dit kéras, et les Grecs plus vivement encore katatripsis pour obtritus, écrasement. Ce dernier mot n'est pas français.

Si l'on veut s'assurer de la vérité de cette étymologie, qu'on ouvre au mot écraser le dictionnaire de l'Académie; on y verra entr'autres usages de ce mot: écraser des groseilles, du verjus. On écrase donc des bayes sèches, tendues, récalcitrantes. On n'écraserait pas des fruits tendres et pulpeux. D'où vient cette différence? Elle est l'effet du son produit par l'action d'écraser, qui est âpre, aigu dans le premier cas, mousse et presque muet dans le second.

[ÉCROU]. L'écrou est une pièce de bois ou de fer qui a un trou correspondant à la grosseur d'une vis qui s'y introduit, et y tourne avec un bruit désagréable.

L'écrou, qui est un acte d'emprisonnement, est une figure de celui-ci.

La consonne roulante marque les efforts et le cri de la vis dans les crans pressés où elle s'emboîte; et dans clou, qui est une Onomatopée assez douteuse, le son est bref et net, parce qu'on le fiche brusquement, et qu'il produit un bruit indécomposable et immodulé.

[ÉGRISER]. Oter les parties brutes d'un diamant en le frottant contre un autre.

Le bruit agaçant de ce frottement, semblable à celui d'un verre que le diamant du vitrier divise, ou qu'on fait grincer en le grattant de l'ongle, a servi de racine à cette Onomatopée.

[ENFLER, ENFLURE]. Onomatopées composées de la préposition, et du bruit de l'haleine chassée avec effort.

Enfler, s'est dit d'abord pour, l'action de emplir d'air un corps vide et flasque, jusqu'à ce qu'il ait acquis un certain degré de tension; puis, enflé, s'est dit en général de tous les corps qui ont une grosseur inusitée ou accidentelle.

Les Latins disaient inflare qui a la même racine et la même valeur.

Gonfler, que nous avons de plus qu'eux, est peut-être plus imitatif, parce qu'il est plus emphatique, et qu'on ne peut le prononcer sans une assez forte émission du souffle.

[ESCOPETTE, ESCOPETTERIE]. Du bruit éclatant des mousquets.

Ce mot a donné lieu au plus ridicule des vers factices:

Schiopettus tuf taf: bom bom colubrina sboronat.

«L'escopette perce l'air avec ses tuf taf, et la coulevrine avec ses bom bom».

Perse avait dit sclopus, pour, le son que rend la bouche, quand on frappe sur les joues gonflées d'air:

Nec sclopo tumidas intendis rumpere buccas.

De là le diminutif macaronique schiopettus et le français escopette, qui sont des Onomatopées formées sur un son de la même espèce. C'est l'opinion de Paradin et de Polydore Virgile.

[ÉTERNUEMENT, ÉTERNUER]. «L'esternuement, qui vient de la tête; étant sans blâme, dit Montaigne, nous lui faisons un honneste accueil. Ne vous mocquez pas de cette subtilité; elle est d'Aristote».

Nous disions beaucoup mieux esternüer, parce que ce mot ainsi prononcé conservait le son radical dans toute sa valeur, et s'écartait moins des analogues qu'on lui connaît dans d'autres Langues.