S

[SANGLE, SANGLER]. De cingula, cingulare, et originairement du bruit de l'air froissé par une courroie déployée avec force.

Sangle s'exprimait en celtique par cengl et cenclen, et suivant la même analogie, lancer et darder, par cingla.

En vieux français, on disait changle et changler, comme c'est l'usage dans notre Langue, qui a souvent modifié ainsi les sons sifflans.

Cingler, se dit pour, naviguer à pleines voiles, parce que la mer, ouverte vivement par le navire, rend un petit bruit de la même nature que le précédent. Mais le son radical est ici moins emphatique, parce que le froissement qu'il représente est moins éclatant, et a lieu dans un milieu moins sonore. Cependant on a employé ce dernier verbe au même usage que l'autre en nombre d'occasions, et on le dit fort bien, du vent du Nord et de la pluie chassée par un ouragan impétueux.

[SAPER]. Abattre par le pied, travailler avec le pic et la pioche à détruire les fondemens d'un mur.

Sape, se dit en terme de guerre d'un travail qu'on fait sous terre pour la surprise d'une place. En latin, c'est sappa, en italien zappa.

L'oriental saph ou sap désigne l'action de briser ou de limer, de réduire en poussière.

Ces différens mots sont formés du bruit de l'instrument contre les constructions qu'il attaque, ou sur la terre qu'il entr'ouvre.

[SCIE, SCIER]. Scie se dit en latin serra, en italien sega, rasega, en espagnol sierra, en anglais saw, en allemand sæge, autant de dénominations tirées du bruit sifflant que produit la scie en divisant le bois.

Le secare et le scindere des Latins sont construits d'après ce son naturel qui a fourni d'innombrables Onomatopées à toutes les Langues.

[SCION]. C'est le nom qu'on donne à des branches grêles et menues, tendres et pliantes que poussent les arbres. L'osier, par exemple, s'élève en touffes de scions, et je n'hésite pas à penser que ce mot ne soit formé du frémissement de ces branches débiles, quand le vent les courbe devant lui, et qu'elles se relèvent en sifflant.

On appelle encore scions les impressions qui restent sur la peau d'une personne fouettée de verges. C'est le nom de la cause pour celui de l'effet, employé par métonimie.

Cion, s'est dit en vieux langage, de la pluie fouettée par les vents. Il est facile de saisir l'analogie de ces différentes acceptions.

[SIFFLER]. Verbe dont on connaît les nombreux dérivés, et qui dérive lui-même du bruit de l'air comprimé et chassé par une ouverture étroite. Les Latins ont dit d'abord sifilare, qui se lit dans Nonnius-Marcellus, et ensuite sibilare. Les Italiens ont sibilare, subbiare, zuffulare, fischiare, autant d'Onomatopées qui caractérisent différens modes de sifflement; les Espagnols, silvar; les Allemands, pfeifen, et les Anglais plus heureusement encore whistle.

En vieux français, nous avons dit subler et sibler: Marot a dit sublet pour sifflet. Les Angevins ont gardé cette expression, et Ondin la rapporte dans ses dictionnaires. Le patois bourguignon y a substitué sublô, qu'on lit dans les noels de la Monnoye.

Çat ein anfan? me dis-tu vrai?
Tan meu, velai tô note fai.
Tu sai bé, quant ein anfan crie
Que por an époizé le cri,
Ai ne fau qu'éne chaiterié,
Vou qu'un sublô vou qu'un trebi.

Il est à remarquer que ce sublô du peuple de Bourgogne ressemble beaucoup au subulo de Varron, que celui-ci a employé pour tibicen.

Cirano, acte II, scène III de son Pédant joué, fait dire à Mathieu Gareau: «Ce biau marle qui sublet si finement haut».

Le peuple mouille l'S, et dit communément chiffler.

Il paraît que les Celtes faisaient usage du mot si, pour bruit; sifflement, murmure.

Les Grammairiens appellent consonnes sifflantes ces trois lettres s, x, z, parce qu'on ne les prononce qu'avec une espèce de sifflement. Elles doivent donc être d'un grand usage pour exprimer les bruits de cette espèce. La Langue anglaise est une Langue sifflante, parce qu'elle a beaucoup de mots sur la touche sifflante et sur la touche dentale.

L'emploi fréquent de la lettre S rend la prononciation sifflante. Euripide en faisait un usage vicieux qui passa même en proverbe. On appelait ce défaut le sygmatisme d'Euripide.

Racine a prodigué les S dans ce vers d'Andromaque:

Pour qui sont ces serpens qui sifflent sur vos têtes?

et l'effet d'imitation qui en résulte est frappant. On l'a trouvé, peut-être avec justice, un peu trop minutieux.

Il y a de l'harmonie dans ces vers d'un de nos Poètes lyriques:

Ixion et les Aloïdes
Ont cessé leurs mugissemens.
De Tantale et des Danaïdes
Je n'entends plus les longs gémissemens,
Et des fatales Euménides
Les couleuvres avides
Ne brisent plus les airs par d'aigres sifflemens.
L'Érèbe n'a plus de tourmens.

La forme et le son de la lettre S la rendent propre à désigner doublement le serpent, et à peindre en même temps ses mouvemens tortueux et ses sifflemens aigus. L'ophis des Grecs, qui est originairement égyptien, a le singulier mérite d'offrir dans ses caractères une espèce de nœuds de couleuvres, et dans sa terminaison, un bruit semblable à celui qui annonce ordinairement ces animaux. C'est tout-à-la-fois un hiéroglyphe et une Onomatopée. La lettre Φ ressemble à un caducée.

Les Latins ont anguis, qui a la même désinence sifflante, et de plus seps et serpens; les Italiens serpente, biscia; les Espagnols sierpe; les Anglais serpent et snake.

On appelle bysse en science héraldique, des serpens et des couleuvres. C'est l'ancien nom français de ces reptiles. Celui par lequel nous désignons actuellement le serpent, est une Onomatopée sans vivacité et sans harmonie, dont je n'ai pas cru devoir faire un article à part, mais dont les analogues curieux me paraissent assez bien placés dans celui-ci.

[SILLON, SILLONNER]. Du bruit d'un corps qui en effleure légèrement un autre sur un long espace. De là,

Sillage, qui est la trace d'un vaisseau sur la mer, quand il ne fait qu'y glisser doucement.

[SIPHON]. «Ce sont, dit un vieux commentateur de Rabelais, ces canaux et tuyaux ès-fontaines qui jettent l'eau, et par le moyen et force de l'air qui les presse, rendent un son et sifflement d'où ils ont pris leur nom».

[SOUFFLER]. Nous avons vu tout-à-l'heure au mot siffler une Onomatopée construite d'après le bruit de l'air chassé à travers un canal étroit. Celle-ci est formée sur l'émission libre de l'air poussé hors d'un canal de grandeur suffisante, avec un bruit mousse et sans éclat.

Les dérivés nombreux de cette expression ne peuvent échapper à personne.

[SOURDRE]. Sortir, jaillir, s'écouler par une fente de la terre ou du creux d'un rocher.

L'étymologie de ce mot a été rapportée avec raison au surgere des Latins, qui avait le même sens.

Medio de fonte leporum
Surgit, amari aliquid, quod in ipsis floribus angit.

Lucret.

On a même dit en français surgeons, tantôt pour ces rejetons qui naissent au pied des arbres, tantôt pour un petit ruisseau qui vient de sourdre de la terre; et surgir, qui est pris pour sourdre, avec un peu d'extension dans ce passage des hymnes de Ronsard:

Après vous surgirez dedans l'île déserte
D'hommes et de troupeaux, mais aussi bien couverte
D'oiseaux qui ont la plume à pointe comme espics,
Et la dardent des flancs ainsi que porcs espics.

Mais s'il est vrai que cette origine soit à-peu-près incontestable, il n'en est pas moins certain que l'imitation du son naturel a modifié jusqu'à un certain point l'expression qu'on y rapporte. Il est peut-être malheureux qu'elle vieillisse négligée, car elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de Daphnis et Chloé, et cet exemple en déterminera le sens:

«Il y avoit, dit-il, en ce quartier-là une caverne que l'on appelait la Caverne des Nymphes, qui estoit une grande et grosse roche, au fond de laquelle sourdoit une fontaine qui faisoit un ruisseau dont estoit arrouzé le beau pré verdoyant».

M. Mercier a cru mal-à-propos que ce mot faisait sourdir à l'infinitif, ou que cette nouvelle construction pouvait avoir quelqu'avantage sur l'autre. C'est au bruit de deux consonnes roulantes, durement séparées par une autre, et qui semblent en rompre l'effort, que le mot sourdre doit son harmonie pittoresque.

* [STRIDENT]. C'est ainsi qu'on qualifie un bruit dur, un peu aigre, un peu frémissant, qui est produit par un corps très-réfractaire, attaqué avec la lime ou avec la scie.

Ce mot expressif et vrai, heureusement formé du stridere des Latins, n'a point encore été admis dans l'usage de notre Langue, qu'il ne pourrait qu'enrichir.

[STRIE]. C'est une espèce de sillon profond, gravé difficilement dans un corps dur, ce qui est marqué par sa construction rude et stridente. Cette expression est propre à l'Histoire naturelle descriptive.

[SUCER]. Onomatopée préférable au sugere des Latins dont elle a été formée, avec un changement pris dans le son radical.

C'est le saugen des Allemands, le sycan, le sugan, le succan, le sucian des Anglo-Saxons et de la Langue franque; le zuigen des Flamands, le suck des Anglais, le suga des Suédois, le succhiare des Italiens.

Skinner rapporte toutes ces étymologies au vieux Sarmate cic, qui signifiait mammelle, et dont le type naturel est le même.

Suc, c'est la substance qu'on extrait des corps par la succion.

Sucre, est le nom d'une production végétale qu'on tire des fruits par le même procédé. Les Italiens qui ont aussi reconnu cette analogie, appellent le sucre zucchero, et les Arabes sucar.

* [SUSURRATION, SUSURRE, SUSURREMENT, SUSURRER]. Je hasarde ici ces trois substantifs et ce verbe qui sont peut-être des latinismes assez heureux, pour exprimer le frémissement des feuillages et le murmure des roseaux émus par le vent. Nous n'avons pour rendre ces idées que des mots trop généraux et des images trop vagues.

Un de nos Lexicographes dit susurre, qui est construit sur le mot murmure avec lequel il a tant de rapports. Susurration est plus conforme au type latin, et susurrement à l'esprit de notre Langue; mais il n'est donné qu'à nos bons Ecrivains de consacrer ces expressions agréables, et d'en fixer l'emploi.