LA MAISON ENCHANTÉE.
CONTE PLAISANT.
Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant, que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir, accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de toute manière.
L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit: Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons? J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se fit comme par enchantement.
Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a éprouvé aucun changement.
Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé.
Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me laissèrent en repos.
Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que je porterai sans doute toujours.
Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu.
Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime plus à me trouver avec des esprits.
Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes m'ont attiré, dit un troisième voyageur.
Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il, mais vous en frémirez; j'en frissonne encore.