L'APPARITION SINGULIÈRE.

ANECDOTE.

Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom: la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas. Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là jusqu'à ce qu'on eût restitué à tel monastère, un héritage usurpé par ses ayeux…. Il recommanda en conséquence à son fils de faire au plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement sa place était marquée dans ce lieu de souffrance.

Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur, dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement le reste de sa vie….

LE DIABLE COMME IL S'EN TROUVE.

ANECDOTE.

Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.

Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui s'attendaient à ne plus le trouver en vie.

Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a plus revu[2].

[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]

FÊTE NOCTURNE, OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.

Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les salons de la capitale, pour y aller.

Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes questions que par ces mots: ils sont là…., voyez-les…., ils approchent….., cette chèvre….., ce chat….. Je me décidai à le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il, le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore seulement d'y penser.

J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire, et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues m'accoster.—Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs, je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.—Tu as tort, nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer, lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien, tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.

Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.

En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis: et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.

Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, contre son ordinaire, il vient au devant vous.

Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment, aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.

Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous ayons une petite explication.

Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous; établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres, content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition; faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.

Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me voyais près de succomber.

Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de flammes, entouré de reptiles malfaisans.

Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.

Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.