ANATOMIE DE LA FEMME
Énumérons d’abord les tares de la femme. Soyons impitoyables en théorie. Nous avons assez de faiblesses dans la pratique.
La tare des femmes petites, ce sont les jambes courtes. Rien n’est plus laid. Un long torse sur des jambes brèves, voilà de quoi s’enfuir aux antipodes. Les femmes, qui sentent obscurément par où elles plaisent ou déplaisent, dissimulent de leur mieux ce défaut à l’aide de leurs vêtements. Elles ne réussissent à tromper que les indifférents, car l’homme qui aime les femmes les déshabille toujours, ne serait-ce que de l’œil.
Une femme petite avec des jambes plus longues que le torse est l’objet le plus rare qui soit sous la calotte des cieux.
Le dos des femmes a une tendance à se voûter. On voit des femmes jeunes avoir déjà des épaules rondes. Presque toutes les femmes mûres ont le dos en arc de cercle.
Est-il rien de plus beau qu’une femme dont les seins sont fermes et dressés vers la lumière ! Hélas ! combien de femmes peuvent-elles se passer de corset ou d’un large ruban ? Elles savent leur faiblesse. Elles n’ont garde de se montrer debout et nues. Cela, c’est l’épreuve suprême. Qui est prête à l’affronter ?
Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent voir que couchées. Elles ramènent le bras en arrière, supportant la tête ; le sein alors se tend et regarde le ciel, enfin !
Tare de trop de femmes : une grosse tête.
La femme n’a pas le droit d’avoir une forte tête ; c’est nous qui sommes chargés par la nature de penser pour elles. Aussi, la vue d’une femme avec un crâne trop développé est-elle une véritable souffrance pour un homme sain et de sens affinés.
Si vous voulez créer un monstre, placez une grosse tête sur un petit corps ; vous réaliserez ainsi le têtard.
Autre tare : les attaches fortes.
Une femme de nos races qui n’emploie ses membres qu’à des besognes délicates ne doit pas avoir des poignets et des chevilles épais. Nous prenons les durs travaux à notre charge ; elle nous doit le raffinement. Il faut qu’elle nous donne l’impression d’avoir été créée pour notre luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas un manche de charrue que nous voulons lui mettre entre les mains.
La plupart des femmes sont envahies par la graisse. Le meilleur de leur existence, à partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte contre l’obésité.
« Elles se défendent. » Mot terrible !
Elles ne pensent plus à autre chose, au lit, à la promenade, à table. Pour maigrir, elles ne reculent devant aucun sacrifice ; elles ne boivent pas, marchent à jeun, se font masser et supportent la souffrance des corsets étroitement serrés.
Elles ont raison.
Si elles engraissent, elles cessent d’être femmes.
C’est tellement vrai que la nature, elle-même, se refuse alors à les considérer comme telles et, à un certain degré d’embonpoint, leur dénie la possibilité d’être mères.
Voici une femme belle, enfin. Elle est grande, la tête petite, les seins droits, les hanches pleines.
Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez rien, remplissez-vous les yeux, car, hélas ! elle n’a que quelques heures de beauté, si brèves. Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera les apparences que grâce aux artifices savants de la toilette.
A-t-elle des enfants ? Son ventre se plisse. — Prend-elle de l’embonpoint ? Ses seins, ses joues tombent, son menton se double et se triple. — Elle maigrit, au contraire. Alors, elle devient quelque chose de ridé, de mort.
Osons le dire. L’homme est, absolument parlant, et pour l’ensemble, plus beau. Il résiste mieux à l’usure des années, se déforme moins vite. Vous trouverez deux ou trois adolescents très beaux à dix-huit ans pour une adolescente sans reproche. Mais ces jeunes gens, s’ils mènent une vie normale, s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme, s’ils évitent l’alcoolisme, ils peuvent être à quarante-cinq ans, des hommes beaux encore.
Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes et bombées, des épaules larges, des reins creusés, des jambes et des bras musclés sans l’ombre de graisse.
Mais la femme de quarante-cinq ans, où est-elle celle qui supportera cette épreuve ?
Par où la femme l’emporte-t-elle sur l’homme ?
Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où la femme est plus belle que l’homme : c’est dans le désir.
Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit que par les inflexions du corps, le ventre tendu, les reins cambrés, les seins dressés.
L’art nous a cent fois représenté la femme nue dans le désir.
Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène ; il est « musée secret ».
La femme est enfin incomparablement supérieure à l’homme dans les beautés de détail. Le visage et chaque partie du corps vaut d’être admirée de près. Il y a de grandes joies à détailler les beautés de la femme. Ne nous en privons pas.
Que conclure ? Que la beauté absolue, celle qui s’établit par des plans, se trouve plus souvent chez l’homme que chez la femme, que, par conséquent, la femme vraiment belle est ce qu’il y a de plus rare au monde, par suite de plus désirable, — c’est ce qu’il fallait démontrer.
Autre conclusion. Que les hommes soient beaux, peu nous importe au fond, car nous les regardons d’une vue toute désintéressée, objective, en artistes, tandis que la beauté, même imparfaite de la femme, c’est comme dit Stendhal, une promesse de bonheur, de ce bonheur terrestre qui seul nous émeut.
Louons donc maintenant les beautés du corps féminin.
Chez une femme de stature élancée, admirable est la chute des reins, l’inflexion du dos, élargi et plat aux épaules, qui file comme un fleuve serré par deux rives rapprochées, puis s’étale entre les hanches arrondies.
Il y a le long de la colonne vertébrale, une coulée de lignes allongées où les chairs, comme comprimées, paraissent plus fermes, puis elles se détendent aux hanches jumelles où l’on sent une plénitude heureuse, un repos, une halte, le luxe, l’indolence avant la descente vers les jambes qui, elles, travaillent, et ne peuvent se permettre l’abondance.
Comment dire la beauté des chairs qui vont de l’épaule au sein ?
C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché sur la poitrine plate. Il doit y avoir un passage insensible et délicat de l’un à l’autre, un art infini des transitions. Quand le « morceau » est réussi, quelle joie magnifique pour les yeux !
Un sein arrondi et ferme, délicatement fleuri en son sommet, exercera toujours un attrait profond.
L’attache du bras est une des parties difficiles de la symphonie. Il faut que l’ossature disparaisse, cachée par des muscles à peine indiqués qui jouent librement sous la peau. Tout déploiement de force est dangereux, de même la surabondance des chairs grasses.
La minceur de l’attache du bras, pour qui la regarde de face, est surprenante chez la femme.
Entre les seins, un vallon délicieux commence resserré, puis s’élargit soudain. Il reste marqué entre les saillies légères que font les côtes. C’est alors la taille amincie, colonne qui supporte le chapiteau épanoui à double volute des seins.
Puis le ventre, que nous ne voulons plus gros comme à la Renaissance italienne, mais tendu à l’antique et aplati comme un bouclier. Il fuit sans bouillonnements vers les aines, là où sont cachées, comme dit Shakespeare, les sources délicieuses.
Les cuisses sont longues, bombées en arc, avec de la chair et pas de graisse. Ce sont des travailleuses.
Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux, il se fond dans la jambe.
Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un mollet trop gras.
Il n’est pas tolérable que le pied soit épais et court. Un pied long, mais fin et cambré, est une des jolies réussites du corps féminin.
Un pied élégant revêtu d’un bas semble une langue.
Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule au coude.
L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé d’où sortirait une fleur : la main.
Qu’une jolie main souple sur un poignet fin est chose rare et belle !
Les cheveux, abondants. On permet à la femme un excès de ce qui est inutile, de ce qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux bouclés, ondés et drus, l’emportent sur les autres, car ils ont de la vie, et la lumière joue avec eux un jeu charmant et varié.
Aussi les femmes ont-elles toujours su communiquer à leurs cheveux, par le moyen du fer, une vie artificielle à laquelle nous nous laissons prendre.
La grâce des cheveux est multiple, qu’ils soient arrangés en bandeaux, relevés ou crêpés, hauts ou bas, étalés enfin comme un voile mouvant qui cache et montre tour à tour le mystère des yeux et le charme deviné du sourire.
L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de la tête, ni trop charnue. Si elle se cache obstinément sous les cheveux, elle meurt loin de l’air et de la lumière.
Morte, elle est horrible à voir.
Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et rougissante à son extrémité, voilà l’oreille parfaite.
Quant au nez, il ne peut être large et camus. Retroussé ? d’aventure.
Il faut un beau visage pour porter un grand nez.
Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le nez aquilin qui se tolère chez l’homme, donne à la femme, si la courbure en est trop accentuée, l’air bête.
Il y a de la vie dans les narines qui frémissent et se gonflent, mais qu’elles ne soient ni trop creusées ni trop plates. Partout nous suivons la mince ligne qui sépare le trop du trop peu. Pauvre corps féminin !
La bouche ?
Il y a en elle tant de promesses de bonheur que c’est elle, après les yeux, que nous regardons d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une façon de faire son salut et le nôtre.
Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse, droite, charnue ou mince, il n’y a qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner, c’est d’être molle.
Il est des bouches qui sont comme le calice humide d’une fleur.
On ne peut croire qu’elles soient faites utilitairement pour avaler de la nourriture. Elles semblent n’être là que pour être baisées. Pourtant les femmes qui les ont mangent de fort bon appétit.
Elles devraient manger seules, à l’écart.
Des dents blanches et petites qui pourraient mordre si bien, si elles voulaient ; une langue, effilée, agile et rose, qui joue à se cacher derrière la barrière des dents, voilà le mobilier de la bouche.
Les yeux bruns, veloutés et chauds, les yeux comme des saphirs ou pareils à des bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques comme la mer, les yeux pâles et profonds, les yeux pervenche, si doux qu’on voudrait les boire, les yeux noirs qui sont métal, ceux qui sont agate, ceux qui sont soie moirée, les yeux dorés comme un beau fruit, les yeux vifs et les yeux tristes, ceux qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux qui contemplent et ceux qui regardent, ceux qui gardent un secret et ceux qui le disent, ceux qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et parlent, ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui incendient et dont on ne peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une petite flamme d’espoir veille, les yeux grands, petits, allongés, séparés ou rapprochés, ovales, plus ou moins, à fleur de tête moins que plus, aux paupières lourdes ou légères, lentes ou promptes, claires ou bistrées, aux sourcils épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à la byzantine ou presque droits à la française, — les yeux, c’est assez s’ils vivent.
Il y a autre chose que la beauté des traits.
Au moment où la femme tente un grand coup de séduction, entre seize et vingt-deux ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui prête un charme momentané qui n’est une qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble. Chacun des traits, médiocre en soi, devient agréable. On dit alors : « Elle a les yeux petits, mais ils ont du feu ; le nez retroussé, il est spirituel ; la bouche est trop grande, soyons-lui-en reconnaissant, puisque c’est pour découvrir de belles dents, etc., etc… »
En y regardant de près, c’est une qualité de la peau qui fait le charme de la jeunesse ; la sève circule abondante dans les tissus et donne au teint de l’éclat, de la fermeté à la chair, du brillant aux yeux… Rien n’est moins durable. Lorsque le prestige a opéré, que la jeune fille est devenue femme, la nature s’en désintéresse aussitôt. Vous êtes en face d’une personne sans éclat et dont les traits sont laids. Il est vrai que si elle est votre femme et que vous avez vécu quelques années avec elle, vous ne la regardez plus. Elle fait alors partie de votre vie comme un meuble auquel on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter, mais que, l’ayant, on laisse où il est, dans un coin.
Telle est la première floraison de la femme.
Il y en a, chez beaucoup, une seconde, celle-ci entre trente et quarante ans.
A ce moment, la nature fait un nouvel effort. Généreuse, elle donne à la femme une chance de plus, la dernière.
Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est pour le bonheur. La femme reprend avant la maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle redevient séduisante comme à ses dix-huit ans avec tout le charme en plus de l’élégance apprise, avec le raffinement de dix ans passés à s’orner pour plaire.
Qui profitera de cette heure de jeunesse ?… Il est peu probable que le mari qui ne regarde plus sa femme s’aperçoive même de cette transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il craint les apanages du mariage, il s’empressera de lui faire un enfant.
VII
DE LA JALOUSIE
Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux jalousies, l’une soupçon injuste, bizarre, sans fondement, l’autre sentiment juste, fondé en raison et en expérience ?
Il n’y a qu’une jalousie.
On se représente la personne que l’on aime étendue, frémissante sous les caresses d’un autre ! on voit ses yeux si beaux se clore à moitié, le regard se voiler, les bras se nouer autour d’un torse viril, le ventre doux se creuser…
— Imagination !
— En souffre-t-on moins ?
Existe-t-il pour celui qui est aimé une quiétude parfaite ? Et, s’il est rassuré sur le présent, le passé n’est-il pas là tout proche, et l’avenir ?
Il est des hommes que les femmes ne trompent pas. Ils peuvent pourtant connaître la jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres avant d’être à eux. Terrible pensée pour un amant !…
Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les phases de la crise :
Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites : « Elle a aimé avant de me connaître. » Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent devant vos yeux.
Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous… Vous assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères ; elle hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là ; il la regarde ! Comme il la regarde, mon Dieu !… Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux agrandis… Le corset est enlevé ; elle se redresse avec ce geste inimitable qui n’est qu’à elle ; elle s’étire ; un de ses seins si frais, si doux, sort de la chemise… Il s’approche d’elle… Vous voudriez être mort ! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout… Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que vous avez couvert de baisers !… Il se penche vers elle ; il la prend dans ses bras ; ils murmurent des mots que vous entendez ; elle se blottit contre lui et voilà qu’elle… Non, non, assez, vous n’en pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini… Vous voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche…
La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les images… Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à recommencer.
Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à peine, en me répétant : « C’est lui qui l’a déshabillée le premier ! » Et l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène.
A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose : « Comment s’est-elle couchée ? A-t-elle pleuré ? Quel regard avait-elle ?… A-t-il été maladroit, brutal ? Où cela se passait-il ?… Il faut que je le sache. Dans quelle chambre d’hôtel ? La nuit ? le jour ?… Son corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique ? »
Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi dans une langue que je ne comprenais pas.
Est-il des remèdes contre ces crises affreuses ? Prendre d’autres femmes tout de suite ?… Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder, avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de mourir empoisonné.
Une femme me dit :
— Votre analyse de la jalousie est pleine de détails répugnants.
— C’est vrai, mais la jalousie est précisément une chose horrible parce qu’elle évoque des images sales et dégoûtantes. Comment en parler et en faire sentir l’horreur sans montrer ces images ? Soyez sûre que je vous ai épargnée.
— Merci.
Il est évident que cette forme de la jalousie est la plus raffinée, que beaucoup de femmes ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes sont incapables de la ressentir. Un homme aimant une femme qui a eu cinquante amants n’est pas torturé par l’idée qu’il n’est pas le premier à jouir de sa maîtresse.
Certains hommes ne peuvent goûter que le plaisir physique auprès d’une femme au passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès le début ils pensent à elle comme à une femme facile que l’on prend et que l’on quitte sans songer à en être jaloux.
L’amour est un sentiment exclusif. On aime pour soi et on ne veut pas partager avec autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que la seule idée de partager dans le passé et en idée est intolérable. On voudrait une femme intacte, qui n’ait appartenu à personne ; de là le prix que l’homme attache à la vierge.
Nulle part l’instinct de propriété n’est plus justifié. Un tableau a été vu par cent mille personnes sans que sa valeur en soit diminuée.
Mais, pour un véritable amant, la femme qu’il aime doit être pareille à la grande Isis à qui nul n’a soulevé son voile.
Tout amant doit pardonner à une femme au moins un homme. C’est le mari qu’on pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, c’est vrai, mais en vertu d’arrangements si spéciaux que la personnalité de la femme reste presque intacte. On peut imaginer qu’elle a pris son mari pour mille raisons qui n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa famille, de sa situation, de la nécessité de se marier. Et vous pensez complaisamment qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. Vous ne lui reprochez pas son mari.
Imaginez, au contraire, que la femme au lieu de s’être donnée à un mari, se soit livrée vierge à un amant. Toutes les valeurs sont changées. Pourrez-vous supporter cette idée ?
Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse de M. Léon Blum dans son livre Du mariage qui, pour rendre les ménages plus heureux et les maris moins jaloux, veut que les jeunes filles aient des amants, ou un amant, avant de se marier.
Un homme supporte mal l’idée que la femme qu’il aime a été à un autre.
Il voudrait l’avoir eue vierge.
Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui importe alors qu’elle aime ailleurs.
Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture d’une jalousie rétrospective, la certitude qu’elle a appartenu à un autre homme, non par convention sociale et arrangement de famille, mais par choix… quelle folie !
C’est pourtant à cela que conduit la réforme proposée par M. Léon Blum. A l’état de choses actuel qui comporte un minimum de chances de malheur, il propose de substituer un régime dans lequel il sera impossible à un mari amoureux de sa femme de ne pas souffrir du passé.
Mais dans le mariage tel que le décrit M. Léon Blum, il n’y a pas de place pour l’amour.
L’homme ressent plus vivement que la femme la jalousie du passé. Et cela pour la simple raison que l’acte de l’amour n’a pas la même importance pour les deux sexes. Une femme est rarement jalouse du passé de son amant ; elle se tourmente dans le présent et en songeant à l’avenir. « M’aime-t-il ? Saurai-je le garder ? » Voilà ses préoccupations. Mais elle est fière de retenir un homme qui a eu beaucoup de succès. Loin de lui reprocher son passé, elle en est flattée. L’homme a plus de valeur à ses yeux.
Pourquoi ? Parce qu’il a su exercer le métier d’homme qui est de conquérir et de dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait certain de don Juan ? Il est né pour être le dieu de beaucoup de femmes. Chacune pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, qu’il lui apprendra le dernier mot qu’elle ignore de l’amour.
Mais une femme trop facile et qui a eu cinquante amants, par quels hommes sera-t-elle aimée ?
Un homme est très fort contre la jalousie qui sait que, fût-il trompé, il trouverait auprès de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, prêtes à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.
On ne voit pas don Juan jaloux.
Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit du souteneur qui sait que sa maîtresse ne donne rien d’elle-même aux passants et qu’elle l’aime seul ? Et si nous sommes aimé d’une femme mariée, supporterons-nous sans faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son mari, même inerte ?
Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. Elle sort de bonne heure ? — C’est pour aller chez lui. — Elle sort tard ? — Elle n’a pas le temps de faire des courses, par conséquent elle a un rendez-vous. — Elle dit où elle va ? — C’est pour détourner les soupçons. — Elle ne dit rien ? — Parce qu’elle fait une chose secrète et défendue. — Elle est aimable à la maison ? — Elle a quelque chose à se faire pardonner. — Elle est désagréable ? — Elle ne m’aime plus.
Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie les contraires et trouve un aliment partout.
En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, lui prouve-t-on l’inanité singulière de ses soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant même cent raisons nouvelles de suspecter celle qu’il aime.
Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est justifiée et d’autres où elle absurde ? Cette distinction est sans valeur au point de vue du sujet. La seule chose positive dans la jalousie est la souffrance qu’elle cause à celui qui la ressent. On montre qu’un homme a toutes les raisons du monde d’être jaloux. Sa femme a un amant ; il la soupçonne, il a peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en souffre pas ; il n’est pas jaloux ; tandis que voici, à côté de lui, un homme dont la femme fidèle ne songea jamais à le tromper et qui pourtant est torturé par la jalousie.
La jalousie est donc un état chronique, avec crises plus ou moins violentes suivant les circonstances, et l’on est jaloux comme on est cardiaque, arthritique ou tuberculeux.
Quand la jalousie s’attaque à un être sain, elle peut le rendre momentanément malade. Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt le virus dangereux.
J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente. Ses frères vinrent à lui et lui dirent : « Voilà, on dit ceci et ceci. Comment n’ouvres-tu pas les yeux ? »
Il répondit :
— Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas croire à son indignité.
Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici !
Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés ; ils sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte ; alors ils commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse de l’amour.
Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se laissent prendre ; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et ce n’est pas encore assez ; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement prêts à rompre ; ils demandent beaucoup et donnent peu ; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler.
Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine, — de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille soins, de constantes attentions ; ils en sont soudainement privés. Ce changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer ; l’image de leur rival les poursuit ; ils connaissent les crises affreuses que nous venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les autres ; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour ; ils en commettent cent par jalousie.
Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser avait donc tant de prix !… Ah ! si cela était à recommencer !… Mais, en amour, on ne recommence pas.
Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne croient que ce qu’ils voient.
Que leur femme soit dehors toute la journée, qu’elle voyage au loin, ils ne s’émeuvent pas. Ils sont trompés au vu et au su de toute la ville sans que leur béatitude bornée et maritale en soit troublée.
Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin faisant la cour publiquement à leur femme, ils se déchaînent.
La jalousie est souvent le sentiment d’un être faible, sans défense, qui s’accroche éperdument à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant lui un vide affreux qu’il ne pourra combler.
Une femme me dit : « Lorsque j’ai vu que mon ami commençait à changer, je supportai sans me plaindre son silence, sa froideur. Je supposais qu’il aimait ailleurs. Tant qu’il était près de moi, je n’en étais presque pas malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, tout m’était inquiétudes et douleurs. Je ne supportais même pas qu’il parlât à une femme dans le salon où j’étais. Je devinais les mots, les sous-entendus ; je voyais ses regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. C’était une souffrance atroce. Plus tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais heureuse encore quand il venait me voir. Je ne lui ai jamais fait de reproches. Mais son absence me tuait… »
Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les jaloux qui éclatent. Nous sommes résolument en faveur des premiers. Si votre vie est empoisonnée, il est inutile d’empoisonner celle de votre conjoint.
Quant à la jalousie preuve d’amour, je renvoie à la pensée célèbre de P. J. Toulet : « La jalousie est une preuve d’amour comme la goutte de jambes. »
La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue certainement… chez l’autre.
Vous serez accablé de scènes de jalousie. Jamais vous ne ferez avouer à celle qui les fait qu’elle est jalouse. On se cache de la jalousie comme d’une maladie honteuse.
Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en maîtriser les effets. Alors on leur attribue une autre cause. — « Ce que vous faites m’est indifférent puisque je ne vous aime plus, mais je ne veux pas que vous me preniez pour dupe. » — Ou bien : « Vous vous affichez d’une manière ridicule et blessante pour moi, etc., etc… »
La jalousie semble inconnue au monde arabe. Et la possession paraît y tuer l’amour. On ne verrait pas trace de jalousie dans Les Mille Nuits et une Nuit, si la trame lâche qui unit les contes ne se trouvait précisément dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur d’être trompé, fait tuer chaque matin la femme avec laquelle il vient de passer la nuit.
Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce livre de jaloux, mais j’y trouve des hommes très amoureux. Ils passent à travers cent épreuves pour avoir celle qu’ils aiment. Du jour où ils la possèdent, c’est fini. La femme devient sans valeur. Au besoin ils la donnent à un ami, à un chambellan.
Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur les sentiments de la femme. Ce sont choses qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance et dont un homme ne se préoccupe pas.
Les faiseurs de systèmes imaginent une humanité où l’homme ne sera plus jaloux, où il se défera de ce qu’ils appellent un legs de l’animalité, un reste du passé sauvage.
Le malheur est que la jalousie, bien loin de nous venir de notre origine animale, est un produit purement humain. Les animaux ne le connaissent pas (elle commence faiblement aux animaux domestiqués qui vivent dans la la compagnie de l’homme, les chiens). C’est nous qui l’avons créée, comme nous avons créé l’amour complet qui n’est plus un simple acte physique, mais où le sentiment et la sensibilité jouent un rôle égal. Ce n’est donc pas par la jalousie que nous nous rattachons à l’animalité. Elle existe à peine dans les races primitives ou sauvages. Nous l’avons développée et perfectionnée merveilleusement depuis l’époque — si elle a existé — où la promiscuité était de règle et la femme commune à tous. On a fait un pas en avant, on a enregistré un progrès réel dans l’histoire de l’humanité le jour où un homme a voulu une femme pour lui seul et a défendu qu’un autre homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance de la jalousie était rendue possible. Le progrès des mœurs l’appelait au monde. Elle y a connu une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir que son temps soit fini. Au contraire.
Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du jaloux ? Othello n’est pas un jaloux. Il est simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas l’idée de soupçonner Desdemone. Othello est, au contraire, le type du confiant. Il a confiance, d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il ne suspecte rien. Il faut un affreux complot et la perfidie intelligente d’Iago pour abuser l’âme droite et pure du More. Iago fait naître en lui le soupçon. Il va jusqu’à lui donner des preuves matérielles de l’amour de Desdemone pour Cassio. Une fois averti, la brute est déchaînée ; Othello trompé et furieux tue la femme qu’il croit adultère.
Le jaloux procède autrement. Tout lui est un signe ; il interprète chaque chose suivant sa folie.
Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque part, brièvement.
Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, dans Pelléas et Mélisande.
Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une plus affreuse vérité.
Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants ; elle est fine, délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où… Près d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas ; leurs jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent tout en commun.
Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus. « Qu’y a-t-il entre eux ? S’aiment-ils ? »… Mais comment savoir ce qu’ils ignorent eux-mêmes ? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant les cheveux dorés qui tombent du balcon. — « Vous êtes des enfants, dit-il, mais il faut que cela finisse. » On sent gronder la passion ; déjà l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains du château ; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans le gouffre redoutable ?… La lanterne qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.
Puis c’est la scène avec le petit Yniold ; la jalousie de Golaud est déchaînée ; il ne peut supporter l’incertitude… Il fait espionner Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold ; il l’interroge âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie… Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont enfermés. — « Que disent-ils ? Que font-ils ? » L’enfant rapporte les paroles échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud se crispe sur le petit Yniold ; l’enfant pleure.
Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de la jalousie ?
A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents, il la secoue, il la jette à terre ; il la tuerait… Non, il s’en va, le cœur rongé, sa grande épée à la main ; la Jalousie le précède et la Mort le suit.
Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son frère…
Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant agonise dans son lit. Elle va mourir… Golaud, farouche, se lamente. Il demande à rester seul avec elle ; le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se met à genoux près du lit ; son cœur est déchiré de douleur… mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande de lui dire la vérité. — A-t-elle aimé Pelléas ? — Mais oui, toujours… répond la mourante. — A-t-elle été à lui ? — Elle n’entend plus, elle est déjà trop loin… En vain la supplie-t-il. — La vérité, la vérité ! Mélisande !… Il dispute à la mort le dernier souffle de sa femme ; il faut qu’il sache tout ; mais c’est la mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud ne saura jamais.
VIII
LES RUPTURES
L’éternel dialogue.
— Tu ne m’aimes plus ? Quel homme es-tu donc ?… J’ai cru en toi, je me suis donnée, je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête femme, maintenant je me regarde avec dégoût… Et tu me quittes !
— Ai-je été libre de vous aimer ? Le suis-je de ne vous aimer plus ? Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour ? Croyez-vous qu’il soit fait pour durer toujours comme cette pâle lumière qui brûle sur les autels et qu’entretiennent des hommes qui ne sont pas des hommes ?… Non, il n’est rien s’il n’est violent, excessif, tourmenté, s’il n’est éclatant et rapide comme un bolide dans une nuit d’été, qui, soudain, vous montre les campagnes endormies, tout un paysage magnifique qui était dans l’obscurité et qui va y retomber.
Je ne vous aime plus… C’est vrai. Ne suis-je pas à plaindre autant que vous ? Hier encore j’attachais un prix infini à votre beauté, à votre tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde sans émotion. Vous êtes morte à mes yeux. Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce que j’ai perdu ?
Vous vous êtes donnée parce que vous ne pouviez résister, non pas à moi, mais à vous-même, à l’entraînement secret, impérieux, qui vous poussait dans mes bras.
Je pars… Où vais-je ? je n’en sais rien. Trouverai-je une femme que je puisse aimer comme je vous ai aimée ?… Peut-être jamais ? peut-être dans un an ? peut-être dans un mois ?… En attendant je resterai seul, car je me connais, je ne vais pas dans les endroits où l’on donne, à peu de frais, le change aux passions. Je resterai héroïquement seul jusqu’au jour où je frémirai en rencontrant une femme dont le regard, la démarche, un je ne sais quoi de triste et de passionné dans le pli de la bouche m’arrêteront soudain… Auprès d’elle, je redeviendrai libre, heureux, confiant ; je vivrai à nouveau ces belles heures d’expansion que seul l’amour naissant connaît ; je lui parlerai comme je sais le faire alors ; je l’associerai à ce qu’il y a de meilleur, de plus profond, de plus intime en moi. Elle me regardera silencieuse et, un jour, au crépuscule, dans l’ombre de son salon, alors que le soleil s’enfonce derrière les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera sa tête sur mon épaule…
— Vous me tuez !
— Et, six mois ou un an plus tard, nous nous quitterons comme je vous quitte, parce que nous nous serons donné tout ce que des êtres humains et bornés peuvent se donner de joies et de souffrances, et qu’il ne nous restera rien de plus à mettre en commun. Je partirai de nouveau, en un jour comme celui-ci, le cœur vide…
— Elle restera, le cœur plein de désespoir.
— C’est encore quelque chose.
Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre deux chairs lentement, ardemment, la sensualité ?
Pierre me dit : « J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en aller. Enfin je la quittai… J’étais comme un homme qui a été longtemps enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon indépendance ; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me plaisaient… Eh bien ! le croiriez-vous ? A ce moment-là, il n’y a pas eu une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de Dolly ; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre ; je l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair ; je la désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi… La crise dura près de trois mois. »
Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me dit :
— Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles mourront bientôt en moi… Comment aimer une chose que l’on est sûr de posséder toujours ?… Comment la regarder passionnément si l’on est certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier ?
Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de trouble et de beauté à l’amour ?
Je presse mon amie dans mes bras ; je couvre son fin visage de baisers et je lui dis : « Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la dérobes !… Demain je ne t’aimerai plus… Il faut que tu me donnes l’illusion de l’éternité en quelques heures ; il faut aussi qu’au bref moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds. Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur enfantine de ta bouche… Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres femmes… »
Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort prochaine.
Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis ? Arriver à persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus ? C’est difficile. Il y a des femmes qui s’attachent.
S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible la scène inévitable ?… S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence…
Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une solution : partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive.
Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur mathématique : « Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas. »
Et voilà !
Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais prendre l’exemple typique de Jacques L…, qui a mis dix-huit mois à rompre avec sa maîtresse.
Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire, ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête.
C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant les a quittées à trois heures du matin ; elles arrivent chez lui une heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne chaque fois qu’il téléphonera ; s’il dîne en ville, elles lui envoient un message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse ; elles soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis, avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir.
Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se feraient pas aimer des hommes.
C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L… Jacques est un garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au même régime que ses prédécesseurs : scène de passion, crises de jalousie, nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants. Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant ; il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très loin…
A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris. Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale recommence ; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs. Il part de nouveau ; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se téléphoner ; ils se ruinent en télégrammes.
Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut fuir encore ; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a remporté la victoire…
C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L… par le bras, le mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York, et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.
Jacques L… a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son adresse. Puis, enfin, le silence.
Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle.
En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays ; ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous deux en Europe.
Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants pendant son absence ; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme…
Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison ; il a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne.
On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est également torturé.
Puis il commence à souffrir davantage de la présence que de l’absence. Mais il a peur, il se sent faible, il craint tout de la violence de cette femme.
A la troisième phase, il est parti. Mais il continue à trembler ! il écrit toujours. Enfin il a le courage de cesser toute correspondance, étant exactement à dix mille kilomètres de sa maîtresse et ne l’ayant pas vue depuis six mois…
Un grand nombre de femmes prolongent leur règne par la terreur ; elles n’hésitent pas à mettre en jeu les moyens les plus grossiers ; elles pratiquent le chantage moral, menacent leur amant de se suicider ou de le tuer… On serait étonné de savoir combien de liaisons ne durent que sous le canon du revolver.
Un des effets les plus tristes des ruptures est souvent de donner de l’amour à qui n’en avait pas.
Il est des gens — surtout des femmes — qui n’attendent que d’être quittés pour commencer à aimer. L’amour-propre est chez eux tout-puissant ; ils ne peuvent admettre qu’on cesse de les adorer. Si telle mésaventure leur échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, ou d’en prendre leur parti, ils éprouvent une affreuse blessure d’amour-propre, et comme il leur en coûterait de reconnaître la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils aiment. S’ils conservaient une vue un peu claire, ils verraient qu’ils s’attachent seulement à qui se détache d’eux… Ils souffrent mille fois davantage si leur aventure est publique.
C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement, des gens qui ne s’aimaient pas rompre dans la douleur, le deuil et les cris une liaison qui leur pesait à tous deux.
Il faut savoir pour quelles raisons on s’est pris.
S’est-on mis ensemble pour associer des intérêts, pour continuer une maison, pour avoir une famille ? Il est alors naturel que le ménage reste uni, même si l’amour en disparaît, car les raisons pour lesquelles il avait été créé continuent d’être aujourd’hui comme hier.
Mais lorsqu’on s’est lié seulement par amour et pour l’amour, que faire lorsque la passion meurt chez l’un des deux contractants ? L’autre a-t-il le droit de le contraindre à continuer une liaison qui n’était fondée que sur l’amour réciproque des deux parties ? Mais qu’est-ce qu’une contrainte en matière de sentiment ? Comment condamner une femme qui a cessé d’aimer à aimer encore ? en vertu de quel arrêt ? rendu par quel tribunal ?
L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger malgré tout n’est-il pas égal à l’égoïsme de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime plus ? La logique du sentiment n’est-elle pas en faveur de ce dernier ? Ce qu’il a demandé au nom de l’amour, il le rejette maintenant que l’amour n’est plus. Il lui est impossible de donner par pitié ce que l’autre ne devrait tenir que de l’amour. Il s’en va… Et que dire de plus ?
IX
L’AMOUR ET L’ÉGLISE
Les rapports de l’Église et de l’amour sont d’un comique profond. L’Église ne connaît ni la volupté, ni la restriction. Elle défend les plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement normal de l’époux et de l’épouse qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles sont péchés mortels au même titre que le meurtre ; elles sont, en effet, un meurtre en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la féconder, et tuer un homme, c’est tout un aux yeux de l’Église.
On demande combien il y a d’époux chrétiens qui obéissent à l’Église ? Et si, avec obstination, ils ne suivent pas ses saints commandements, restent-ils chrétiens ? — Ce qu’il faudrait démontrer.
Si on osait soupçonner l’Église de perversité, on verrait dans cette défense si stricte un moyen ingénieux de donner aux joies légitimes du mariage l’attrait du fruit défendu.
Les époux chrétiens auraient ainsi, à la semaine, l’illusion de se damner, sans bourse délier, dans le lit conjugal.
Madeleine prie chaque matin et chaque soir, et communie six fois l’an. Elle se croit bonne chrétienne ; elle l’est peut-être, car elle a, en plus de la foi qui, à elle seule, suffit à tout, l’humilité du cœur qui est plus rare.
Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans le monde, elle est décolletée jusqu’aux limites qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir des épaules admirables, une chair riche, blanche, sous laquelle on devine le sang qui court.
— Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez ainsi ? Ne sentez-vous pas l’émoi des hommes qui vous approchent ? Ils voient tant de vous qu’ils en voudraient voir plus encore. Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté qui va demi-nue ? Cet étalage de chair est-il selon la modestie, selon l’humilité ? disons tout, est-il vraiment chrétien ?
Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce que le monde fait, vous le faites aussi. Votre conscience, si chatouilleuse, si délicate sur d’autres points, ne s’alarme pas.
Rentrée chez vous, toute blanche maintenant dans une chemise de nuit transparente aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur le prie-Dieu, c’est des lèvres seulement que vous prononcez les paroles séculaires : « Ne nous induis pas en tentation. »
Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage, modeste, jolie. A dix-huit ans, au sortir du couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses parents, un homme qui, six semaines plus tard, quittait le lit d’Henriette pour celui, voisin, de la femme de chambre. Avec fracas, les parents d’Henriette sont intervenus ; il y a eu divorce.
Maintenant, Henriette aime un honnête homme qui l’aime aussi. Ils voudraient se marier, faire souche de beaux enfants. Mais l’Église est là qui veille.
Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne : « Nous n’avons pu vous empêcher de divorcer, mais nous ne vous permettons pas de vous remarier. Vous n’irez pas à la mairie accomplir ce simulacre impie du mariage civil ; vous ne donnerez pas le scandale d’une chrétienne vivant en état de concubinage public avec un homme, et en ayant des enfants. »
Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle la voix de l’Église ? restera-t-elle honnête selon la pieuse doctrine ? Acceptera-t-elle le conseil implicite qu’on vient de lui glisser et prendra-t-elle comme amant clandestin celui que l’Église lui refuse comme mari ? — Ou, plus honnête encore, quittera-t-elle l’Église pour épouser celui qu’elle aime ?
Il est beau d’avoir des principes.
L’Église n’admet pas le divorce. Donc les femmes divorcées et remariées sont hors la loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on doit fermer sa porte. Il y a maintenant une règle. Elle nous manquait et rien n’était plus pénible aux bons esprits que l’indécision où l’on était sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas.
Dorénavant nous sommes fixés. On peut recevoir n’importe qui, mais pas les divorcées. Le sacrement de mariage sauve tout. « Du moment que l’Église vous accepte, je vous accepte aussi. Prenez vingt amants, mais ne prenez pas deux maris. »
Voilà qui est simple, facile, rassurant, et, grâce à l’Église, les mœurs sont sauvées au pays de France.
On a vu de nos jours une femme être reçue dans le monde, bien que divorcée, et même deux fois divorcée.
Il est vrai que cette femme à ses deux premiers mariages n’avait passé qu’à la mairie. A son troisième mariage enfin, elle va se confesser et se met en règle avec l’Église. Aussitôt les portes fermées s’ouvrent ; aux yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est mariée pour la première fois ; on ignore charitablement qu’elle a vécu en état de concubinage légal avec deux hommes auparavant.
Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre que le monde se refuse à juger au delà des apparences. Il a parfaitement raison. La vie de société serait impossible si l’on reconnaissait aux gens le droit de se mêler de notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous plaît.
D’autre part le monde n’aime pas le cynisme. Ici encore, je l’approuve. Il demande peu de choses : qu’on accepte les conventions qu’il a fixées et les règles du jeu. — Pour le reste, liberté complète.
Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne doit pas s’arrêter aux apparences. Elle détient la Vérité ; elle a des principes, elle devrait les appliquer… Mais elle sent bien que c’est impossible. Alors elle donne et elle retient ; elle condamne en absolvant et elle absout en condamnant ; elle frappe et pardonne… et nous, tranquilles sur la rive, nous la regardons faire.
« Malheur à celui par qui le scandale arrive. » C’est le grand mot de l’Église. Elle est toute indulgence pour les péchés honteux et qui se cachent.
Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a d’intransigeance, inutile et absurde, dans le dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse dans l’application du dogme. Mais quoi ? Il faut vivre.
Le grand péché pour l’Église est le péché de la chair. — Croit-elle donc représenter l’esprit ?
— Je me suis toujours bien trouvé, me dit R…, de ne prendre que des maîtresses allant à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me fallait-il batailler pour reprendre une femme qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux combats dont l’amour sort plus souple et plus fort. Et il y a un certain orgueil à lutter, comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter la victoire. Victoire passagère, direz-vous… Eh ! qu’importe ? Nous ne demandons pas l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire. Nous la laissons à Dieu.