DE SUIVRE LES FEMMES

J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison qui l’avait fui.

Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins, à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le chiffre : six pour cent. Une autre ligne donnait huit ; la rue de la Paix était à cinq ; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par vingt-deux d’entre elles.

Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il s’y livrait avec passion, les nerfs tendus ; c’était déjà une joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser troubler.

Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise, et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser, et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme entreprenant sur leur chemin.

Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus, l’œil en amande ; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la plupart des femmes.


Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre dans la rue ? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que Stendhal appelle « la cristallisation ».


Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre ? Elle marche d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur, vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous la respirez… Qui est-elle ? Comment vit-elle ? A-t-elle une âme légère de petite femme prête à se donner ?… Elle sera charmante en déshabillé ?… Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un vase. Ah ! les jolis cheveux… Que répondra-t-elle quand je l’aborderai ?… Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est désarmée… Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par l’autre une heure de notre existence embellie… Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le cueillir ».


Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure charmante se noue et se dénoue dans leur imagination.


Il faudrait se faire une règle : s’interdire le plaisir facile de suivre et d’aborder les femmes dans la rue.

Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la peine.