LA SOCIÉTÉ

Quels sont les rapports de la société, constituée comme elle l’est aujourd’hui, avec l’amour ?

C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de l’amour, ses gendarmes. Elle oublie ce qu’elle lui doit, et l’on voit la morale et la religion liguées contre cette chose simple, naturelle, excellente : le rapprochement normal de deux êtres de sexe différent.

On ne comprend pas que la société et les gendarmes interviennent pour empêcher un acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, ni gendarmes.


Imagine-t-on ce que serait la société si l’amour en était banni, la sécheresse affreuse des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, les calculs les plus bas affichés sans pudeur, la vanité régnant sans partage, l’intérêt maître du monde ?


Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, tant d’êtres desséchés, c’est qu’ils ont été capables de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué quelque chose, ces êtres si prudents, ils ont eu un instant de courage, ces gens qui tremblent continuellement. Pendant une minute, ils ont été des hommes.


On peut concevoir une société où l’argent serait sans utilité. Le jour où l’amour cessera d’avoir une prise forte sur les hommes sera celui de la fin du monde.


La société a raison de traiter l’amour en ennemi, car il franchit d’un pied libre les petites barrières qu’elle a élevées avec tant de soin entre les gens, et ne respecte pas même la chose qui lui est la plus sacrée : l’argent.


La société dit : « Les hommes aiment où ils veulent, mais il est préférable que les femmes aiment dans leur monde. »

On aime où l’on peut.


A la suite d’un malentendu vieux comme le monde, l’amour avait gardé un pied dans le mariage. La société travaille à l’en expulser. Pour y réussir, elle a inventé la dot.


Elle dit :

Le mariage doit être fondé sur le roc d’une affection durable. On ne doit mettre en commun que des intérêts permanents, des avantages sociaux de même nature. L’amour construit sur le sable. Il emploie n’importe quels matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher ce qui, socialement, doit rester dans des castes opposées. Et puis il ne dure guère. « J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, aimerai-je demain ? » Il est violent, transitoire et brouille-tout. Il n’en faut pas.


Elle a presque réussi.

Dans une certaine bourgeoisie et dans le monde, la plupart des unions légitimes se font de nos jours à coups de marchandages et de concessions. Il faut que les pères et grands-pères s’agréent, que les mères se tolèrent, que les professions s’harmonisent (chez les notaires, on ne se marie qu’entre notaires !) que la religion, la fortune, les espérances, le rang soient égaux. Que d’histoires ! On consulte aussi, pour la forme, le goût des fiancés, un goût convenable et ganté. Inspection rapide. Lui avec un soupir : « Il faut se faire une raison ! » — Elle : « Il est plutôt bien… et puis je dois me marier. »


On ne peut dire que la société ait tort. Cette vieille dame a vu les drames de l’amour ; elle en connaît les dangereuses folies. Elle ne veut plus s’attacher qu’aux avantages réels, à ce qui dure et survit à l’individu. Les seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent figurer au contrat sont les biens de fortune.


Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société gémit-elle continuellement : « Que de scandales ! »

Pourtant ils sont le sel de la terre.

Si la société poussait ses principes jusqu’au bout, ce qu’à Dieu ne plaise, on verrait ceci :

Pour l’agrément de ses jours et, si possible, le charme de ses nuits, on choisirait une personne de goûts et de sexe complémentaires. Mais on insérerait au contrat la clause suivante : « Il est interdit aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce. »


Car il y a l’espèce.

Le mariage ayant pour but d’assurer le bien-être des époux, reste la question des enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir les meilleurs individus. Elle pratique pour les animaux domestiques une intelligente sélection et sait parfaitement que s’il y avait de l’argent, des contrats, des dots chez les chevaux, il n’y aurait plus de bons chevaux.


Voyez les résultats du mariage sans amour : produits médiocres, corps mous, grandes oreilles, âmes plates.


Comment les espèces animales sont-elles sauvées de la décadence ? Pour la possession de la femelle la plus belle luttent les mâles. Il faut qu’ils la conquièrent. Le plus vigoureux, le plus adroit, l’emporte. Il prend alors la femelle tremblante de désir et de peur, et la féconde.

Oui ou non, sommes-nous des animaux ?


— Mais j’ai une âme immortelle, soupire plaintivement madame Dubois.

— Est-ce avec votre âme, chère madame, que vous faites vos enfants ?


Dans une société qui serait assez forte pour imposer le seul mariage d’intérêt on verrait grandir soudain le rôle de l’amant.

La société l’accepterait. Elle comprendrait que pour avoir les meilleurs produits, il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne se trompe guère et qui, en tout cas, agit toujours d’une façon désintéressée pour le bien de l’espèce. Et ne lui reprochons pas la médiocrité des résultats qu’il obtient trop souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai déjà dit, les éléments avariés que nous lui livrons.

Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce, ce sera donc l’amant, celui qui est beau et rafraîchissant comme un orage après une lourde journée de chaleur, qui fera les enfants.


Il deviendra un membre nécessaire de la société.

Il sera le Messie attendu dans chaque ménage.

Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera plus dans les armoires, marchera auréolé d’admiration et de reconnaissance. Aucun homme ne rendra plus de service à la communauté que ce passant prestigieux.


La femme ne se laissera guider dans le choix de son amant que par l’instinct profond et mystérieux de l’espèce. Aucun bas motif d’intérêt ne l’influencera. Elle ne cédera qu’à la voix impérieuse de l’amour.


Il est possible qu’elle n’aime jamais.

Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se reproduise.


— Mais c’est abominable ! mais il n’y aura plus de société ! s’écrie monsieur Chaque.

— Il y aura une autre société, cher monsieur Chaque. Il serait malheureux, avouez-le, que, de toutes, notre société fût la seule possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La société a toujours déclaré moral ce qui lui était utile. Elle crée le bien et le mal suivant son intérêt. Du jour où elle aura avantage au nouvel arrangement qui aujourd’hui vous scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez à genoux, cher monsieur Chaque, comme un dogme révélé par la divinité elle-même.

III
LES HOMMES

L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles.


Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais qu’il soit parti.


Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a eues ?

La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de don Juan.


La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes.


La coquette vaut le fat.

Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable espèce.


Aimer, c’est difficile. — Être aimé, c’est fatigant.


La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve. Elle préfère être trompée. — Soit !