LES HOMMES ET L’ARGENT

Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer sa fortune.


La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour ? Ne serait-il pour elle qu’une besogne rémunératrice ?


Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui donne le bonheur ?


Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front.


Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair.


« Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie : « Au voleur ! »


Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour ?

Qu’avons-nous fait de l’amour ? Une petite chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des limites tracées par les convenances.

On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui ?

On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant. Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie suprême.

Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient leur vie.

Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe.

Que faut-il accuser ? La médiocrité des âmes contemporaines ? Ou bien serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts ? Il y a un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations entre amants : « Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner. »

La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette forme, un homme est autorisé à recevoir des millions ; il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur, licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle : un beau mariage.

Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre, dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où, par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le maire arrangea cela.


Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes.

Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.

Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité ; elles ne savent pas donner ; elles se mettent maladroitement en scène ; tout de suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh ! non, elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son bureau. — Mais c’est inadmissible, chère Madame ; vous savez bien que l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus ?

Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne figure pas… Alors, quand vous le revoyez, la belle scène ! Il est inquiet, nerveux ; il vous interroge par sous-entendus ; il ne se livre pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre ; vous êtes à mille lieues de soupçonner ce qu’il veut faire entendre… Il n’ose pas s’engager ; les regards même sont évités entre vous parce que trop directs… Il s’arrête enfin ; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre délicatesse ; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour qu’on les dise ; les mots les gâteraient ; on les garde enfermées au fond de son âme, à jamais.

Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes ?


Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit : « Pourquoi les amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que l’argent ? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre l’idée de parler argent avec elle ? Comment imaginer que je pourrais recevoir de ses mains une liasse de billets bleus ?

« J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la mienne.

« Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat puisse lui donner. »


Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des armes dont on pourra se servir contre nous ; la paix entre nous, même en amour, n’est qu’une paix armée…


Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.

Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse ! Cet homme naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs supérieurs. Il était « celui à qui on ne la fait pas » !

Disons-le-lui tout de suite : avec l’argent on achète tout, le luxe, une situation dans le monde, la considération même, sauf précisément l’amour.


Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend Mme S… à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète maison du quartier de la Madeleine ; qu’avec Mme de Z… il faut s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a toujours une grosse note impayée chez sa couturière ; que Mme R… est plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs « la cote d’amour ». Ils sont renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses à Paris ; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte Mme D… qui a la plus jolie peau de Paris ; que lorsque les paysans russes ne payent pas leurs fermages, la belle Mme M… comprend merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter.

A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un pur sang ; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou de la De Beers.


Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète (fruit de tant d’expériences !) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes.


Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé ? Les dieux eux-mêmes envient son bonheur !