LE DON JUANISME

A côté de l’amour physique et de l’amour passion (faut-il dire que ces divisions tranchées ne sont que pour la commodité du discours et que, dans la réalité, on passe par mille ponts de l’un à l’autre ?) faisons une place à un sentiment spécial qu’on appelle le don juanisme.

Il y a deux positions fort différentes du don juanisme. Elles ont été souvent confondues.

Le don juanisme peut être la recherche de l’absolu dans la passion. Don Juan veut la femme unique à laquelle il donnera l’absolu d’amour qu’il sent en lui. Il ne la trouve pas. Alors il va de femme en femme, jamais heureux, ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette aussitôt. Et cette chasse passionnée, cette suite d’efforts aboutissant à de successives déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois et chaque fois leurré, ont quelque chose de douloureux et de tragique. On ne songe plus à ses victimes, mais à don Juan lui-même qui serait ici le plus grand, le plus insatiable des amoureux.

Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout dans le désir de conquérir, de jouer « au jeu dangereux » avec la femme et de gagner la partie.

Pour illustrer cette forme du don juanisme je cite les confidences que me fait R… Elles montrent que ce don juanisme ne constitue pas nécessairement, comme le précédent, un caractère permanent de l’individu, mais qu’il correspond peut-être à un âge de la vie.

« Pendant plusieurs années, me dit R… dominait en moi le désir de la conquête. Je voulais plaire et remporter des victoires ; les plus difficiles étaient les plus belles. Ma première pensée, lorsque je voyais une femme nouvelle, était, non pas : « Est-elle facile ? » mais : « Je l’aurai. » J’étais à la fois fièvreux à l’idée de la posséder et calme comme un calculateur tandis que je combinais les attaques propres à la faire tomber rapidement dans mes bras ! Avec chacune la défense et l’attaque variaient. Suivant les jours et leur humeur, je jouais l’indifférence avec la coquette ; j’étais tendre et léger avec la femme grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au jeu des vingt questions, les véritables amateurs s’interdisent de gagner par des moyens trop faciles, je ne me permettais pas de biseauter les cartes dont je me servais. Je ne voulais devoir ma victoire qu’à la science et non au hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais l’allure jusqu’à me faire désirer ; d’autres fois, je poussais une pointe si hardie, si inattendue, que la place succombait avant même d’avoir aperçu le danger. Ailleurs, je jouais une partie subtile, une guerre toute en sous-entendus, d’attaques sournoises et de fausses retraites. Un mot jeté à temps peut avoir d’infinies répercussions, vibrer des mois et des mois dans une âme soudain inquiète.

» Du reste, étant donnée la vitesse variable selon laquelle elles évoluaient, je pouvais sans peine mener plusieurs affaires de front et les pousser jusqu’à leur fin.

» Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En est-il un plus beau, un plus émouvant au monde ?… Avoir en face de soi une adversaire que l’on est prêt à aimer ! La combattre et la désirer à la fois ! Voilà une sensation rare… Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la première fois une femme qui a opposé une longue résistance ! Elle vous a accablé de ses hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper !… Maintenant vous la tenez ! Elle est là, nue devant vous, elle tremble, elle s’affole ! Elle est à vous ! Prenez-la…

» Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait plus. Je ne m’attachais pas. La lutte terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.

» Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi pendant une dizaine d’années.

» Vers trente ans je compris que je pouvais demander et donner plus aux femmes, qu’il y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour dans la lutte que j’avais engagée contre elles. Un monde nouveau, celui du sentiment, me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. Alors seulement je sus ce qu’était l’amour…

» L’instinct don juanesque n’était pas tout à fait mort en moi ; il se réveillait parfois, mais pour de brèves périodes et je n’y trouvais, malgré un vif plaisir, que d’incomplètes satisfactions… »


Les débuts de l’amour, avant la première caresse, sont délicieux. Les heures passent dans une exaltation colorée et légère où la crainte d’échouer ne se mêle pas encore à la pensée du bonheur espéré. Il serait d’un suprême raffinement de ne voir alors que rarement celle que l’on commence à aimer. C’est le premier degré de l’amour ; il faut le prolonger ; il est exquis. Peut-être faudrait-il ne pas le dépasser ?

Mais persuaderez-vous à la rose en bouton de rester bouton ? Elle grandit sous le ciel favorable, s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle s’épanouisse enfin au grand soleil, au grand soleil meurtrier de midi.


Les commencements de l’amour sont troubles, incertains, et pareils à ceux des fleuves. Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait, semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer le cours. A sa source il irait ici ou là, indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé sa pente, il n’est pas de puissance, divine ou humaine, capable de l’arrêter. Sûr de sa route, il s’en va, malgré mille détours, vers la mer qui l’appelle.

Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, au moment qu’il naît, l’étouffer ? Il est né, — il est trop tard. Il vous entraîne maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la mer où tous les fleuves se perdent et meurent.


L’homme prudent dit : « Si vous voyez une femme qui vous plaît, fuyez avant que de la connaître. »

On pourrait aussi ne pas vivre.


On a vu des gens qui s’aimaient prendre leurs jambes à leur cou pour se fuir. Ils étaient affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas su où ils couraient et se sont soudain trouvés essoufflés, à demi morts, dans les bras l’un de l’autre.


De mélancoliques rêveurs ont affirmé que l’amour, même heureux, ne donnait que déceptions. Ces gens ont tristement vécu et n’ont même pas su regarder autour d’eux.

Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour s’égare souvent, ou s’ignore. Mais lorsque deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, ils ne supportent pas l’idée d’être privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils ne trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils réalisent ensemble.

Il est important de noter, à ce sujet, que les drames passionnels éclatent le plus souvent après la possession. Croit-on que c’est un bien négligeable, un néant, une déception, ce pour quoi les hommes jouent leur existence, et qu’ils estiment plus précieux que l’honneur et que la vie ?

Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur existence pour une chimère, pour un fantôme de leur imagination, non, c’est pour quelque chose qu’ils connaissent et dont ils sentent encore l’aiguillon au profond de leur chair.