LES CARESSES
Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses. Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et la caresse suprême.
C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné.
— Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent même, oh ! en riant, par la taille ; d’autres sont entrés dans ma chambre, alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là où il n’y a que bonne camaraderie ?
— Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé ; il a le prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis. Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et façon de baiser la main d’une femme… Vous vous asseyez ; il s’assied trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont anciennes ; il est connaisseur ; il le dit, il faut le croire. Sans y songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient maintenant ; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur vous ; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la vôtre. Involontairement ?… Sans doute. Paraîtrez-vous vous en apercevoir ?… Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un malaise… Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise non plus la main, mais le poignet. — Du coup, vous allez protester. Vous le regardez. — Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore… Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise qu’entre toutes vous désirez voir à Paris ; il en connaît le propriétaire, il vous y conduira ; fixez votre jour. Rien n’est plus simple… Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez, Irène. — Il insiste. Qui vous retient ? Voyez-vous à cela quelque mal ? — Il n’y a rien de mal, en effet. — Alors ? — Cependant. — C’est oui. — Il se lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre ; il vous baise les deux mains, cette fois-ci ; il est parti.
Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi ? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer. Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains ? Ces mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris, aujourd’hui, un sens nouveau ?… Vous vous croyez peut-être être dupe de votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de femmes. Que viendrait-il faire ici ?… Pourtant il est venu. Il ne vous a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et tenace de sa main… Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille… Le jour vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous. Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore qu’à l’ordinaire. Vous partez… Irène, Irène, que faites-vous ? Pour Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme perdue.