POUR UNE FEMME SENTIMENTALE, DÉLICATE ET A SCRUPULES

Il y a une belle partie à gagner, et digne de don Juan, auprès d’une femme sentimentale, délicate et à scrupules, en lui tenant le discours suivant dont nous ne donnons que les grandes lignes :

— « Madame, un souci de loyauté envers moi-même et envers vous m’empêche de vous dire que je vous aime. L’amour, le grand amour dont les personnages de théâtre ont plein la bouche, c’est toute une histoire, et pas très claire. Je pourrais, comme un autre, vous adresser d’émouvantes phrases de lyrisme et de fausseté… Je ne le ferai pas. Je vous dirai avec simplicité que vous me plaisez infiniment et que je ne pense pas sans frémir au bonheur de vous serrer dans mes bras.

« Nous avons, Madame, horriblement compliqué la vie et l’amour. La plupart des hommes sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont inventé, dans leurs humeurs noires, les scrupules dont nous mourrons, les remords qui nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état chronique. Quel mal ils ont fait à l’humanité !… Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans le monde par excès de scrupule que par trop de facilité. Regardez en vous-même ; voyez vos hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus être heureuse simplement, sainement. Vous ne vous êtes pas donnée, parce que vous cherchiez un impossible amour et comme, à chaque fois, vous n’étiez pas assurée de l’avoir trouvé, vous êtes restée sur la rive sans vous embarquer jamais.

« Je ne vous propose, moi, que le plaisir… oui, le plaisir dont on a trop médit, qu’on affecte de mépriser, sans doute parce qu’on est inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la joie riante de la vie…

« Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas trop cher. Il ne faut pas lui sacrifier une réputation d’honnête femme que l’on garde si facilement en observant quelques élémentaires précautions. Il faut enfin être assurée que je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer les suites que la nature y a voulues. Venez chez moi sans craindre ceci et cela.

« Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche comme le printemps… Vous résignerez-vous à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir ? Laissez-moi vous apprendre la volupté des caresses permises (elles le sont toutes)… Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, nus, sur un lit, dans une pièce chaude et parfumée. Votre bouche cherche la mienne… etc., etc. »

L’essentiel dans cette déclaration est d’éveiller des images sensuelles précises dans le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, de façon à ce qu’elles s’imposent à elle, et réapparaissent nettes et émouvantes lorsque vous serez parti… Vous livrez ainsi un assaut vif, mais sans tenter aucun geste, et laissez la femme rêver à ce que vous lui avez dit… Attendez un peu. Si vous la rencontrez dans le monde, continuez à parler dans le même sens. Il vaut mieux retourner chez elle un peu tard que trop tôt. Car une occasion perdue se retrouve toujours, tandis qu’une attaque prématurée et repoussée met la femme en défiance et ruine vos chances de succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être sûr de vaincre… Si c’est chez elle qu’elle vous reçoit, n’allez pas plus loin que le baiser sur la bouche. Il y a, à une victoire complète, mille impossibilités, les domestiques qui peuvent entrer, une visite qui survient ; puis, même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez dans l’inconfort de son boudoir, tout habillés que vous êtes, qu’une insuffisante satisfaction, et souvenez-vous que, si vous ne lui avez promis que le plaisir, vous le lui devez au moins tout entier. Elle viendra donc chez vous le lendemain même du jour où vous aurez baisé ses lèvres.

Il est évident qu’il faut, pour réussir, que vous plaisiez physiquement à cette femme et qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout de suite…