PREMIÈRE PARTIE
I
LA PREMIÈRE SECOUSSE
C’était le samedi 10 mars 1917. Vers les trois heures de l’après-midi, une jeune fille sortit seule d’une maison de la Znamenskaia. La large rue blanche de neige sous le soleil clair de cette journée d’hiver présentait un aspect inaccoutumé. Il y avait peu de passants. Des groupes de trois ou quatre ouvriers montaient vers la gare Nicolas. Des femmes du peuple, la tête enveloppée dans des fichus de laine beige qui encadraient leur visage, regardaient immobiles sur les trottoirs. La jeune fille remarqua qu’un marchand de fruits, au rez-de-chaussée de la maison, fermait lentement les volets de sa boutique. Une longue file de tramways était arrêtée dans le haut de la rue, qui était noir de monde. « Que se passe-t-il, se demanda Lydia, est-ce encore une manifestation sur Nevski ? » Son frais visage enfantin prit une expression sérieuse. Mais elle ne put la conserver longtemps. Le sourire qui lui était naturel reparut sur sa bouche à la lèvre inférieure un peu forte, creusa deux fossettes sur ses joues rosées par le froid, éclaira deux grands yeux bleus d’une pureté de source, et, ayant fermé le col de sa fourrure, elle se dirigea vers la place Znamenskaia. Plus elle en approchait, plus la foule devenait dense, et, à une cinquantaine de pas de la place, elle fut obligée de s’arrêter. Des troupes barraient la rue. Les soldats du régiment Litovski étaient là, l’arme au pied : les baïonnettes au canon accrochaient des éclats de soleil et, comme ils battaient des pieds sur la neige glacée pour se réchauffer, leurs grands bonnets de mouton gris frisé, qui dominaient la masse confuse des manifestants, avaient un curieux mouvement d’oscillation rythmée. Par moments, Lydia apercevait la place grouillante de monde et, sous la statue équestre où le lourd Alexandre III chevauche un plus lourd cheval, elle vit une rangée de sergents de ville qui faisait une ligne sombre. Elle aperçut deux ou trois jeunes officiers devant les troupes et fut frappée de la gravité et de la tristesse qui se lisaient sur leurs visages pâles. Dans les groupes, autour d’elle, on discutait avec animation. Il n’y avait là guère que des ouvriers et des étudiants. Ces derniers, la casquette sur la tête, causaient avec les ouvriers. Elle se mêla à un groupe. Un tout jeune étudiant, aux yeux noirs, à la bouche fraîche, mince, délicat et maladif, parlait à haute voix ; une fièvre le secouait et donnait à ses paroles un accent singulier. Il y avait quelque chose en lui à la fois de candide et de passionné qui plut à la jeune fille. Elle se glissa entre deux ouvriers pour mieux l’entendre. Il disait :
— Camarades, vous savez que nous sommes avec vous. Oui, avec vous, nous réglerons le compte du gouvernement. Mais l’heure n’est pas venue. Nous sommes en guerre. Attendez encore un peu…
A cet instant, son regard rencontra celui de la jeune fille. Elle était tendue vers lui et il comprit qu’elle approuvait ce qu’il disait. Mais la beauté surprenante de ce visage jeune, la pureté des yeux qui reflétait celle de l’âme, la passion qu’il y lisait lui causèrent un tel étonnement qu’il s’arrêta, comme ébloui. Il hésita un instant, chercha ses mots… Comme il essayait de reprendre la suite de sa pensée, un grand mouvement se produisit dans la foule : Les soldats, sur un ordre bref, venaient d’avancer de vingt pas, et, dans le désordre des gens qui reculaient, le groupe se dissocia. La jeune fille, sérieuse maintenant, revint sur ses pas et décida de descendre par les rues parallèles à Nevski. Elle ne pensait qu’à une chose : « Les ouvriers veulent-ils vraiment la révolution ? » Des souvenirs livresques traversaient son esprit. Un beau jour d’été, le peuple français avait pris la Bastille. Jour de gloire, disait-on, qui avait mené les soldats français en vainqueurs à travers toute l’Europe et jusque dans Moscou. En 1905, il y avait eu ce que les amis de son père, le prince Serge Volynski, appelaient des troubles, mais ce que ses amis étudiants nommaient la révolution. Elle ne se souvenait de rien : elle avait cinq ans alors, et sa vie d’enfant unique et gâtée n’en avait pas été changée. Un soir, pourtant, l’électricité manquant, on l’avait couchée aux bougies. Elle-même en avait allumé partout dans sa chambre. C’était comme une veillée de Noël, et le seul souvenir qu’elle gardait de la crise était celui d’une fête. Une révolution pendant la guerre, — non, ce n’était pas possible. Personne ne la voulait, pas même ces braves ouvriers si gentils, si bons dans leur rudesse, qui tout à l’heure la protégeaient contre les mouvements de la foule. Comme elle se sentait près d’eux, de la même race ! Ils avaient la même façon de sourire, et des mots très doux. « Ils peuvent se mettre en colère, pensa-t-elle, comme papa, mais ce sont de braves gens, incapables d’aucun mal. » Et puis, elle songeait à la formidable police de Pétrograd et à la garnison qui emplissait les casernes de la ville. Et voilà que même les étudiants étaient pour l’ordre, oui, ces étudiants, toujours agités par les idées nouvelles, ne voulaient pas de la révolution pendant la guerre. « Il y aura quelques troubles, pensa-t-elle, puis tout rentrera dans l’ordre. »
Mais quoi qu’elle se dît, elle avait le cœur serré, et sa tête, qu’elle tenait à l’ordinaire un peu renversée en arrière, le menton en avant, se penchait maintenant vers les trottoirs glissants de neige mal nettoyée. Bientôt un sentiment plus fort que l’angoisse s’empara d’elle : la curiosité. Elle voulait voir les acteurs du drame, toucher comme du doigt ces forces immenses qui s’agitaient là dans la rue à côté d’elle, regarder les visages, écouter les paroles, deviner ce que disait l’éclair des yeux. Elle pressa le pas pour rejoindre par Litiéiny la Perspective Nevski, mais, au coin de Litiéiny, elle fut arrêtée par la foule. Les ouvriers, lentement, regagnaient le quartier de Wiborg, de l’autre côté de l’eau. Elle essaya de marcher à contre-courant. Un grand ouvrier, en touloupe et en bonnet de cuir fourré, l’arrêta et lui dit doucement :
— Il ne faut pas aller là-bas, ma petite colombe. Cela va se gâter.
Il sourit et passa.
Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre jeunes ouvriers descendaient, discutant. Elle les suivit pour entendre ce qu’ils disaient.
— Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux brillaient de plaisir, l’officier a commandé aux cosaques : « En avant ! », mais les cosaques ne l’ont pas suivi. Si nous avons les cosaques avec nous, notre affaire est bonne.
Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna par l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long de l’hôtel de l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir sur la Perspective Nevski. Des cosaques galopaient légèrement sur les trottoirs, retenant leurs petits chevaux. C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants, fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels ils échangeaient des propos bienveillants. Une fois de plus, la jeune fille se sentit pleine de confiance. Tout cela avait l’air d’une parade de fête. On ne voyait de la haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place pour un malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers avec lesquels elle venait de causer. « Oui, tout s’arrangera, grâce à Dieu, et à l’automne nous gagnerons la guerre ! » Elle fut fort surprise à cet instant de constater que ses yeux étaient remplis de larmes et qu’elle était émue jusqu’au fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée plus qu’elle n’avait pensé. « Nous gagnerons la guerre », répéta-t-elle avec force.
Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un coup de fusil, puis, le suivant à une seconde, une pétarade de coups secs qui déchirèrent tragiquement l’air glacé. Alors, ce fut un grand silence, et tout aussitôt une trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit soulevée de terre, emportée par le flot furieux ; elle se retrouva à peu près sur ses pieds et, poussée de droite, de gauche et par derrière, titubant, elle courut de toutes ses forces vers la place Michel. Sa seule pensée en ce moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de s’appartenir ; elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et acteurs de cette scène. Tout en courant, elle regardait les façades des maisons pour voir si elle pourrait se faufiler sous une porte cochère ou dans un magasin. En une seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait de salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient leurs chevaux à tour de bras et les traîneaux volaient sur la neige. Un grand cocher de la cour, menant un landau aux armoiries impériales, perdit son chapeau. Au coin de la place, un traîneau, tournant trop court, versa. Dans sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque conscience d’elle-même ; elle se compara à un grain de sable que le vent emporte quand il souffle dans le désert. Pourtant elle voyait tout, et elle remarqua à peu de distance devant elle, un homme, avec une pelisse au col de loutre, qui — par quel miracle ? — restait immobile. Il était très grand, avec de larges épaules, et il semblait que rien ne pût l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour de lui, la foule coulait avec des remous impétueux, comme les eaux d’un torrent autour d’un roc. Elle l’aperçut ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup qui la fit trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre son équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle venait de distinguer.
Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi consciente. Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme à la pelisse s’était penché vers elle et avait passé le bras autour de sa taille pour la relever. D’une main, il enlevait la neige qui s’était attachée à son manteau à la hauteur des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête vers elle et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite moustache taillée en brosse. Les yeux étaient gris et sérieux. Mais, quand il regarda la jeune fille, tout de suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien près de lui ; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, comme il la dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée :
— Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant ?
— Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire… Je ne sais pas comment c’est arrivé. Quelle absurdité !
— Ce qui est absurde pour une petite fille comme vous, c’est d’être ici toute seule. A quoi pensez-vous ?
Il la grondait doucement, la tenant toujours près de lui. Elle se redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux de quitter l’asile de ce bras. Il semblait vous enfermer dans un monde enchanté. Et puis elle devinait que, seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait, pourtant. Elle se dégagea et lui sourit ; elle avait la grâce et le charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant encore.
— Comment vous remercier ? fit-elle. Sans vous, j’étais piétinée par ces fous.
Elle remarqua seulement alors qu’ils étaient seuls, absolument seuls. La foule avait disparu, on ne sait où. Même le traîneau renversé n’était plus là. Dans le prolongement de la rue Michel, la Perspective Nevski était vide devant la petite chapelle. Mais deux rangées de soldats étaient visibles entre le Gostiny Dvor et la maison qui était en face de l’hôtel de l’Europe.
Et, comme elle regardait, voilà qu’un traîneau, mené par un izvostchik tout tassé sur son siège, parut dans l’avenue, se dirigea au trot lent d’un cheval fatigué vers la troupe. Dans le traîneau, un étudiant était affalé ; de sa manche coulait du sang qu’une jeune femme penchée vers lui étanchait avec son mouchoir. Le traîneau approcha, à les toucher, des soldats qui restaient alignés et immobiles. La jeune femme se leva alors, brandissant le mouchoir ensanglanté.
— Qu’avez-vous fait, frères ? cria-t-elle à pleine voix… Voilà que vous tirez sur les vôtres !
Il y eut un léger mouvement d’oscillation dans la troupe, puis les soldats ouvrirent leurs rangs, le traîneau franchit le barrage et disparut.
Cette scène tragique émut la jeune fille. Elle se tourna vers son compagnon. Il était impassible et elle ne put rien lire sur son visage, qui semblait s’être durci. Elle l’interrogea des yeux.
— Il est temps de s’en aller, dit-il d’une voix triste. Puis-je vous être utile à quelque chose ? Où habitez-vous ?
Ce n’était plus l’accent de tout à l’heure. Elle le sentit et répondit avec timidité :
— Sur le quai du Palais, mais je puis rentrer par la Millionnaia. Il y a un passage. Et, continua-t-elle avec un peu de trouble dans la voix, j’irai bien toute seule.
Sans mot dire, il la prit par le bras et ils se dirigèrent vers la Millionnaia peu éloignée. Les rues étaient désertes, le calme complet. Il parut à Lydia qu’elle avait eu un cauchemar. Sa jambe gauche lui faisait mal et elle boitait un peu, mais elle tâchait autant que possible de ne pas le montrer. Ils allaient, silencieusement. Arrivés au coin de la Millionnaia, il s’arrêta et se pencha vers elle.
— Je vous quitte, maintenant, dit-il. Il n’y a aucun danger. Et je dois retrouver mon traîneau devant l’hôtel de l’Europe. Il faut que j’aille à la Douma.
Il parlait brièvement, sans explications, mais de nouveau sa voix avait ce quelque chose de caressant que la jeune fille avait noté tout à l’heure, lorsqu’il lui avait adressé pour la première fois la parole. Elle ne savait que dire. Il était peu agréable de quitter ainsi cet ami de quelques minutes : un ami… Le mot l’arrêta un instant, un ami d’une demi-heure tout au plus. Mais, un ami, n’est-ce pas quelqu’un sur qui on peut s’appuyer et qui vous protège ?… Elle accepta le mot et regarda son interlocuteur.
— Nous nous reverrons, dit-elle.
— Dieu donne, fit-il.
Il s’inclina devant elle, lui serra la main avec force et disparut.
Lydia, seule, hésita un instant, puis se décida à passer par une petite rue pour rentrer chez elle par le quai. Elle arriva en deux minutes au quai du Palais. Le soleil venait de se coucher. Il était cinq heures. Une lumière adoucie tombait des nuages dorés sur le magnifique paysage qui s’étendait devant elle : la Néva, dont la neige recouvrait encore les glaces ; à gauche, l’envolée unique du pont du Palais ; à droite, les piles massives du pont Troïtski et, en face d’elle, comme un grand animal accroupi au bord du fleuve, les bâtiments lourds et bas de la forteresse Pierre-et-Paul. Mais la flèche s’élevait aiguë dans le ciel, si haut qu’elle semblait devoir accrocher un nuage, fine comme une aiguille, et l’or qui la recouvrait paraissait avoir gardé quelque part de l’éclat du soleil qui venait de disparaître. Un calme comme on n’en connaît que dans ces admirables paysages septentrionaux régnait sur la nature. « Oui, tout est là, se dit Lydia, tout est là, comme hier, à sa place. » Et, sans en comprendre la raison, elle sentit une onde de bonheur monter en elle.
L’hôtel du prince Volynski avait une façade de peu d’importance. Mais, derrière les petits salons qui donnaient sur la Néva, on trouvait une salle de bal blanc et or, une galerie de tableaux, toute une suite d’appartements riches et magnifiques, dans le style noble des premières années de Nicolas Ier.
Une fois passées les triples portes qui défendaient la maison du froid, on arrivait dans un vestibule tiède cette année encore, malgré la guerre, malgré le manque de charbon et de naphte. On manquait de combustible dans les usines, mais les vieux habitants de la capitale avaient pris leurs précautions dès longtemps, et leurs caves garnies de charbon, leurs cours pleines de beau bois de bouleau entassé jusqu’à la hauteur du premier étage, leur assuraient un hiver confortable.
Dès qu’elle rentrait chez elle, et jusqu’à une ou deux heures du matin, Lydia se rendait chez son père.
C’était un homme déjà âgé et fatigué plus par la maladie que par les ans. Ses jambes alourdies refusaient leur service, et le prince ne quittait guère une petite chambre tapissée de livres dont la fenêtre avait vue sur la Néva et qui était meublée très simplement de fauteuils et d’un canapé de cuir vert. Il se tenait assis dans un grand fauteuil, entre la table et la cheminée, les jambes recouvertes d’un plaid à carreaux noirs et blancs, et une canne à poignée d’ivoire était à portée de sa main. Bien que la maison fût chauffée par un calorifère, le prince faisait brûler, d’octobre à mai, un feu de bois dans la cheminée et une de ses distractions favorites était de lancer dans les bûches de grands coups d’un tisonnier qui n’avait pas moins de quatre pieds de long. Et, tout en tisonnant, il parlait aux bûches, et leur adressait quelques propos coupés d’accès de toux qui secouaient son grand corps d’une extrême maigreur et sa figure creusée, au nez mince et accentué, aux yeux profonds et caves sous deux arcades sourcilières hérissées de poils noirs, tandis que sa barbe, coupée en pointe, était déjà blanche.
— Tu ne te sauveras pas, ma chère, criait-il à une bûche, en lui appliquant des coups de tisonnier. Il faudra bien que tu y passes.
Et, avec maladresse, il la poussait et la retournait jusqu’à ce que la flamme en jaillît.
D’autres fois, il se mettait à causer avec elles et leur disait :
— D’où viens-tu, hein ? Te souviens-tu des matins de printemps dans les forêts de Finlande, quand tu avais encore de la neige sur les pieds, mais que déjà le soleil jouait dans tes branches, que tu sentais le frisson de la vie nouvelle au fond de ton cœur engourdi et qu’au bout de tes rameaux les bourgeons se gonflaient presque douloureusement tant ils avaient envie de s’ouvrir ?… Et quel voyage pour venir jusqu’ici ! Les belles barges coloriées qu’un remorqueur traînait à travers le lac Ladoga ! Et te voilà ici, ma chère… Tu accomplis ta destinée, qui est de réchauffer les vieux os du prince Serge Volynski !
Souvent Lydia, blottie sur le canapé, tout auréolée de ses beaux cheveux blonds épars, écoutait les conversations de son père avec les bûches. Il avait le don d’animer tout ce qu’il disait et de faire rêver longtemps son enfant, qui restait sans mot dire, les yeux grands ouverts. Comme elle aimait son père ! Il y avait entre eux une entente si secrète, si profonde, qu’elle échappait à l’analyse et semblait à Lydia tout simplement miraculeuse. Quelles que fussent les paroles qu’ils échangeassent, elle sentait à un regard, à un silence, à une inflexion de voix, qu’elle était pour lui quelque chose d’unique au monde et qu’elle-même n’aurait jamais pour personne les sentiments qu’elle avait pour ce vieillard malade aux yeux de feu.
Ses rapports avec sa mère étaient bien différents. La princesse Hélène avait été très belle, très courtisée. Longtemps, elle n’avait pas eu d’enfant. Vers la trentaine seulement, une fille, Lydia, lui était née. La princesse avait continué de mener une existence brillante, puis peu à peu, l’âge venant, elle était devenue casanière. Elle sortait moins, rétrécissait le cercle de ses relations. Elle se mit à vivre presque entièrement chez elle, s’occupant on ne sait à quoi, car elle ne dirigeait même pas son ménage. Elle n’accompagnait plus, en été, son mari et sa fille à leur propriété de Petrovskoe, près de Smolensk, se levait plus tard chaque jour, avait horreur de la lumière qui n’était pas artificielle, veillait la nuit et se couchait au matin. La guerre éclata, alors qu’elle était déjà presque recluse. Ce lui fut une occasion de se renfermer complètement chez elle. Elle ne supportait que la présence d’un vieil ami, le général Vassilief, qui depuis vingt ans et plus brûlait pour elle du plus passionné des amours platoniques. Il passait de longues heures chaque jour auprès d’elle et dînait régulièrement à l’hôtel du quai du Palais. La princesse, dans son isolement, gardait le caractère le plus charmant, le plus aimable, le plus soutenu dans la même humeur tempérée. Elle voyait peu son mari et sa fille, mais se passait difficilement d’eux. Lydia l’aimait tendrement, comme on aime un être faible et qui a besoin de protection. Mais il n’y avait pas entre elles l’intimité entière qui régnait entre elle et son père.
Ce dernier, depuis quelque temps, la taquinait parfois.
— Eh ! petite, disait-il, tu grandis, te voilà une femme. Bientôt viendra un bel officier qui t’enlèvera. Ah ! s’il ne se conduit pas bien avec toi, gare à lui !
Et de sa main sèche il brandissait sa canne.
Lydia répondait :
— Je n’aime pas les jeunes gens, papa. Ils ne trouvent rien à me dire qui me touche. Et puis, je suis une petite fille, tu sais.
Le prince toussait pour cacher son émotion.
Ce jour-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son père, il était occupé à lire le journal du soir. On n’y trouvait pas un mot sur les événements qui depuis la veille agitaient la capitale. Une censure plus habile que la police supprimait les troubles. L’empereur était au grand quartier général, à dix-huit heures de Pétrograd : le front — tranquille comme à l’ordinaire pendant les six mois d’hiver. Ce qui n’empêchait pas les critiques militaires d’écrire deux colonnes sur ce néant de guerre. Seule, la rubrique « Ravitaillement » pouvait donner quelques inquiétudes aux lecteurs attentifs du journal. On y lisait que le charbon arrivait mal, que quelques usines avaient dû interrompre le travail, que les trains de blé étaient attendus de Sibérie, mais que pour le présent la réserve de la ville était au plus bas.
Lydia avait l’habitude de raconter à son père tout ce qu’elle avait vu et fait dans la journée. Mais elle jugea que, si elle disait que la troupe avait tiré sur Nevski, le prince s’alarmerait et que peut-être aussi on l’empêcherait de se rendre le lendemain soir chez une amie où elle devait danser. Du reste, d’ici demain, tout rentrerait dans l’ordre. Elle se borna donc à expliquer que la Perspective Nevski était barrée par la police et donna mille détails sur les conversations qu’elle avait eues avec les ouvriers, sans oublier de noter le rôle pacificateur des étudiants de l’Institut polytechnique.
Le prince l’écouta en silence.
— J’espère que cette honte nous sera épargnée, conclut-il.
Et il se mit à bourrer dans la cheminée les bûches qui reçurent une dégelée de coups de tisonnier.
II
CRAINTES ET JOIES PASSAGÈRES
Le lendemain, l’agitation ne fit qu’augmenter. On se battait sur Nevski, devant la gare Nicolas, sur la Perspective Souvarof et en bien d’autres points de la ville. Les troupes restaient indifférentes et, seule, la police supportait le poids de la lutte. Des cortèges d’ouvriers se formaient, peu nombreux, il est vrai. Ils brandissaient des étendards rouges sur lesquels on lisait : « A bas la guerre ! Vive la révolution sociale ! » D’aucuns disaient que c’étaient là des agents provocateurs, que le ministre de l’Intérieur lui-même avait suscité et organisé l’émeute pour mieux écraser le parti socialiste, auquel les difficultés du ravitaillement et la longueur de la guerre donnaient une force accrue. D’autres affirmaient que la révolution se ferait pour mettre fin à la trahison des ministres, pour couper court aux intrigues de Protopopof avec l’Allemagne et aux menées germanophiles du parti de l’impératrice.
Mais était-on à la veille de la révolution ?
Il y avait des années et des années qu’on la prédisait. Les Russes, parlant du régime impérial, disaient : « Ça ne peut pas durer », par ce besoin naturel qu’ils ont de déclarer intolérable un état de choses dans lequel ils s’arrangent cependant pour vivre avec confort, agrément et profit. Les classes sociales les plus opposées semblaient désirer la révolution et, dans la famille impériale même, elle trouvait des partisans qui ne cachaient pas leur opinion.
Et voilà qu’au moment de la réaliser, un revirement soudain se produisit. Personne n’en voulait plus. Le sentiment général était celui de la peur. Où allait-on ? Vers quel inconnu redoutable était-on entraîné ? Un vent froid glaça les âmes. Les chefs eux-mêmes des partis qui avaient travaillé à agiter les esprits et à rendre plus aigu le malaise tremblaient maintenant. Les Cadets et leur chef Milioukof, qui avaient attaqué le régime en pleine guerre avec une violence démagogique, repoussaient la révolution qui était à portée de leur main. Les leaders des partis socialistes de la Douma eux-mêmes étaient opposés au mouvement, et un jeune avocat, dont on disait qu’il avait un grand talent et qui s’était fait écouter à la Douma, A. F. Kerenski, essayait, le samedi soir encore, d’arrêter les ouvriers dans une réunion qu’il eut avec leurs chefs. La peur du lendemain était partout.
Par une brusque volte-face, la peur, deux jours plus tard, se changea en une joie frénétique, et notre petite amie Lydia y fut participante comme à peu près tous les habitants de Pétrograd. Le lundi matin 12 mars, la troupe passa au peuple et, en un clin d’œil, la révolution fut faite.
C’était encore une journée magnifique et froide de soleil sur la neige. Au commencement de l’après-midi, un certain nombre de personnes, appartenant à la meilleure société de la capitale, étaient réunies dans une maison de la Millionnaia, qui se trouvait derrière l’hôtel du prince Serge Volynski, dont elle n’était séparée que par une vaste cour. L’appartement du rez-de-chaussée était habité par un certain Ivan Choupof-Karamine, qui avait occupé un poste élevé au ministère de l’Intérieur, dans un des derniers cabinets de l’empereur. C’était un personnage bien connu pour sa causticité, pour ses vices, pour la splendeur de l’hospitalité qu’il exerçait. Il avait épousé une femme de vingt ans plus jeune que lui, dont on ne savait trop d’où elle venait, mais qui, à force d’art et d’artifice, était arrivée à faire de sa maison l’une des plus recherchées de Pétrograd. Nathalie Choupof-Karamine était aimable et souriante, mais la volonté y avait plus de part que la nature, et le constant sourire qu’elle s’imposait avait creusé aux commissures des lèvres de fines rides, comme on en voit, plus marquées, à la bouche des hommes politiques. Elle avait un défaut bien rare en Russie, où le naturel court les rues et même les salons. Elle avait gagné par une certaine déférence un peu servile envers les puissances du jour, quelles qu’elles fussent et si changeantes qu’on les vît, le droit d’être inscrite dans le Livre des Snobs, dont un nombre infime de pages est réservé au monde russe. Cette belle dame, ce jour-là, dès avant midi, voyant l’émeute triompher du gouvernement, avait téléphoné à plusieurs de ses amis de venir chez elle pour acclamer les vaillants soldats, « ces héros de la plus grande et de la plus pacifique des révolutions ».
Une vingtaine de personnes du voisinage, dont Lydia, étaient là, groupées aux fenêtres du rez-de-chaussée, regardant passer les héros. Ils défilaient en désordre dans la rue, un ruban rouge au fusil, une cocarde à la poitrine, sans officiers, se rendant pêle-mêle au palais de la Douma, qui, maintenant, appartenait au peuple. Le désagréable était que ces héros, lâchés à travers la ville, manifestaient leur enthousiasme en tirant en l’air des coups de fusil ou de revolver. Lorsque le coup partait droit sous les fenêtres de l’appartement Choupof-Karamine, les visiteurs qui l’occupaient avaient bien de la peine à réprimer un mouvement nerveux ou une contraction subite du visage.
— Ce n’est qu’un jour à passer, disait la souriante Nathalie. Nos soldats sont si bons ! Demain, ils rentreront dans l’ordre, puisqu’ils ont obtenu tout ce qu’ils voulaient et donné la liberté à notre cher peuple.
— Oui, cria la petite princesse Mirskaia, qui ne cessait de battre des mains au passage des troupes débandées, demain, avec le même élan, ils courront à la frontière et montreront aux Allemands ce qu’est la force d’un peuple libre.
— Quel admirable spectacle ! dit une autre femme. Cela ne peut être ainsi que chez nous.
— Nous ferons voir à l’Europe, ajouta un grave personnage, que la Russie seule peut faire une grande révolution sans verser une goutte de sang.
— Oui, c’est beau, dit à son tour Lydia, dont le jeune visage était rosé par l’enthousiasme, tout le monde sent la même chose aujourd’hui. Nous sommes tous frères. Je voudrais aller à la Douma. Il s’y passe des scènes magnifiques. Pourtant, ajouta-t-elle avec un sourire où se lisait un peu de confusion, je n’aime pas beaucoup ces coups de fusil…
— Ce n’est rien, charmante petite amie, reprit Nathalie Choupof-Karamine, un premier moment d’ivresse, un peu de désordre bien excusable.
Cependant le flot des soldats avait passé et la rue était à peu près vide. Quelques civils se hâtaient sur les trottoirs pour regagner leur logis.
A ce moment, Lydia vit en face d’elle l’homme qui l’avait secourue deux jours auparavant à la rue Michel. Il marchait lentement, mais de sa personne et de sa démarche se dégageait quelque chose d’autoritaire et de puissant à quoi Lydia le reconnut immédiatement.
Elle se tourna vers Nathalie et lui demanda :
— Savez-vous qui est ce monsieur sur le trottoir opposé ?
— Mais oui, ma chère, il est bien connu à Pétrograd. Sa vie est un roman. Jeune homme, il a mené une existence brillante, a eu tous les succès du monde. A trente ans, il s’est épris d’une jeune fille, l’a épousée, et depuis il a disparu. Il est devenu sauvage, renfermé. Sauf pour ses affaires, qu’il mène admirablement, il ne sort pas de chez lui. Voilà, je crois, quatorze ans que cela dure. Il ne s’est pas lassé de sa femme ; elle ne s’est pas fatiguée de lui. C’est le couple le plus uni de la ville ; ils se suffisent à eux-mêmes et reçoivent à peine. Il a l’air plus sombre que d’habitude. Évidemment, la révolution va troubler nos gens d’affaires. Bah ! ils s’adapteront vite.
— Vous ne m’avez pas dit son nom, dit Lydia d’une voix sérieuse, tout en suivant des yeux le passant.
— Il s’appelle Nicolas Vladimirovitch Savinski ; il est président de la Banque du Nord.
— Savinski, dit le maître de la maison, s’approchant soudain. Il faut que je le voie.
On remarqua seulement alors qu’Ivan Choupof-Karamine n’avait pris aucune part à la joie générale et ne s’était même pas approché des fenêtres.
Sa grosse figure pâle et bouffie, ses joues tremblantes, qui le faisaient ressembler à Louis XVIII, étaient aujourd’hui blêmes.
— Savinski, ajouta-t-il très agité, je dois lui parler.
Il regarda par la fenêtre, puis, rassuré :
— Je cours après lui. Mais peut-on sortir ? Tire-t-on encore ?
Et, de toute la vitesse de ses petites jambes, il roula vers la porte. Mais il revint brusquement sur ses pas, se précipita sur une gerbe de fleurs qui ornait le coin du salon, arracha le large ruban rouge qui la liait, le passa à sa boutonnière et s’en fit une énorme cocarde.
— Il faut se mettre à la mode, dit-il en ricanant.
Et c’est ainsi qu’Ivan Choupof-Karamine, hier encore ministre de Sa Majesté Nicolas II, descendit dans la rue, la boutonnière fleurie de l’emblème rouge, le premier jour de la révolution.
Mais il ne put rattraper Savinski, qui avait de l’avance et qu’il vit disparaître au coin de la place Souvarof. Choupof-Karamine, essoufflé, s’arrêta. L’aspect inaccoutumé de la rue presque vide lui fit soudainement peur ; il tourna sur ses talons et rentra chez lui.
Savinski allait d’un pas régulier, regardant de droite et de gauche, cherchant un traîneau. Mais ce lundi, les izvostchiks de Pétrograd étaient restés chez eux, et cela seul aurait suffi à changer la physionomie de la ville, car leur corporation avait jusqu’alors semblé indifférente aux troubles qui agitaient la capitale. Les jours précédents, on les voyait encore, ou flâner au pas lent de leurs chevaux et se détourner pour laisser passer alternativement des troupes de soldats et des cortèges de manifestants qu’ils ne semblaient pas distinguer les uns des autres, ou stationner à l’ordinaire au coin des rues, accroupis sur leur siège, leur bonnet de fourrure enfoncé sur la tête, à demi endormis, leurs petits yeux à peine ouverts, perdus dans le rêve éternel qui les possède.
Mais ce lundi de la révolution, ils étaient restés chez eux à boire du thé et à grignoter une croûte de pain.
Savinski, qui habitait sur la rive droite de la Néva, s’engagea sur le pont Troïtski. Il ne prêtait aucune attention au spectacle qui l’environnait. A peine remarqua-t-il le passage fréquent d’automobiles militaires. Et, sur les marchepieds d’avant, de chaque côté, un soldat était couché sur le garde-crotte, le fusil tendu devant lui, donnant ainsi une image baroque et moderne des Victoires antiques. Près du pont de Litiéiny, des gens traversaient le large fleuve sur la glace. Le soleil était déjà bas dans le ciel. Savinski fut surpris de voir que le drapeau national aux trois couleurs flottait encore sur la forteresse Pierre-et-Paul. L’air était froid et le vent aigu.
Savinski, après une marche d’une vingtaine de minutes, s’arrêta devant un grand immeuble de la Perspective Kamenno-Ostrof, où il avait son appartement. Sa femme l’attendait et, dès qu’elle entendit le bruit de la porte qui s’ouvrait, courut à lui et l’embrassa. Sophie Savinskaia était une belle personne d’une trentaine d’années. Elle portait les cheveux en bandeaux, ce qui accentuait encore la régularité de ses traits et donnait une importance plus grande à ses beaux yeux noirs et tranquilles. Elle aurait pu avoir les plus grands succès ; elle les méprisait et n’allait pas dans le monde. Elle s’accordait sur ce point avec l’humeur nouvelle de l’homme qu’elle aimait. On ne les vit nulle part. Au sein de la société la plus libre d’Europe, ils donnèrent l’exemple rare d’un ménage dont on ne pouvait dire rien, ni sur la femme, ni sur le mari. Ils avaient, au moment où commence ce récit, trois enfants, l’aîné, Boris âgé de douze ans, et deux filles de dix et quatre ans. Mme Savinski attendait un bébé pour l’automne.
Elle serra son mari dans ses bras, plus tendrement encore que d’habitude, et lui dit d’un ton de voix anxieux :
— Comme j’ai eu peur ! Où étais-tu ? Donne-moi les nouvelles.
Nicolas Savinski haussa un peu les épaules.
— Rien de bon, ma chère, dit-il. Comme tu le sais, les soldats ont passé au peuple.
— Mais, d’après ce que j’ai entendu, il n’y a pas de désordre, fit-elle, en entraînant son mari dans un petit salon, pas de sang répandu, grâce à Dieu. Nous aurons un gouvernement de braves gens, ton ami le prince Lvof sans doute, Rodzianko, Milioukof.
Le front de Savinski se plissa. La préoccupation se lisait sur son beau visage ; il fit un effort, sourit et dit :
— Ma chère Sonia, nous entrons dans des temps troublés. Ce que sera demain, personne ne peut le prévoir… Tu ne connais ce pays que par ton cœur. J’ai peur que tu ne te fasses des illusions. En tout cas, pour toi et pour les enfants, l’atmosphère de Pétrograd va devenir mauvaise. Sitôt le dégel venu, vous irez à la campagne, mais pas chez nous, cette fois-ci. J’écrirai demain à un agent à Helsingfors de vous trouver une villa en Finlande, près de Wiborg. Je pourrai vous voir ainsi et rester en contact avec vous. Et, si les choses se gâtent trop, je passerai aussi la frontière. J’ai de l’argent à l’étranger : nous pourrons y attendre la fin de la bourrasque… ou de la tempête.
Ce fut au tour de Sophie de froncer les sourcils et de prendre un air anxieux. Mais elle n’ignorait pas qu’il fallait éviter de heurter son mari de front et se borna à dire :
— Tu sais que je n’aurai aucune paix à vivre loin de toi, te sachant ici. A chaque minute, je m’alarmerai, et si les journaux annoncent des troubles dans la ville, que deviendrai-je ?
— Voyons, voyons, ne laisse pas courir ton imagination. Tout s’est passé le plus tranquillement du monde. Et le plus dur est fait…
Nicolas développa ces pensées rassurantes, mais son âme était envahie par de sombres pressentiments. Il était resté sensible, bien qu’il s’en défendît. Le spectacle des trois jours qui venaient de s’écouler, les combats dans la rue, l’anarchie visible lui avaient fait l’impression la plus désagréable. Il ne pouvait effacer de sa mémoire les tableaux qu’il avait eus sous les yeux et, entre tous, deux se détachaient avec une extrême netteté.
Le premier était celui du samedi dernier, où, alors qu’il attendait son traîneau devant l’hôtel de l’Europe, des coups de feu tirés par la troupe avaient éclaté sur Nevski. Ces premiers coups de feu, il ne les oublierait jamais ; ils étaient les précurseurs de la plus horrible des guerres, la guerre civile. Puis, le flot tumultueux de la foule épouvantée, la peur qui se lisait dans tous les yeux, le désordre plus affreux que tout, et, finalement, cette petite fille qui était venue s’abattre à ses pieds. Comme elle était jolie et fraîche, cette enfant ! Il voyait encore son visage effrayé, ses yeux implorants, et cette lèvre inférieure un peu forte, légèrement fendue dans son milieu, et qui tremblait. Elle semblait un oiseau blessé par un chasseur, qui tombe, et dont le cœur bat à grands coups dans la main de l’homme qui le ramasse. Que de corps délicats seront meurtris dans cette lutte, avait-il pensé alors, et cette impression avait été si vive qu’elle ne s’était pas effacée.
La seconde scène, il l’avait vécue le jour même. Dans la cohue des soldats décorés de rouge qui passaient sur Nevski où il se trouvait, il s’était réfugié dans le vestibule d’une maison, dont le suisse qui le connaissait lui avait entr’ouvert la porte. Quelques personnes y avaient cherché asile et, parmi elles, il remarqua un colonel d’état-major, aux épaulettes noires et blanches. C’était un homme d’un certain âge, à la figure réfléchie et intelligente. Il était là, affreusement pâle, et Savinski avait remarqué qu’il tressaillait un peu à chaque coup de feu. Pourtant, il l’aurait juré, le colonel n’avait pas peur. C’était autre chose qui le bouleversait, quelque chose de très profond, d’inexprimable. Et, soudain, un aspirant officier était entré et était allé au colonel avec lequel il avait eu une vive conversation à voix basse. Savinski s’était rapproché. Il entendit l’aspirant :
— Il le faut, il le faut absolument… On a tué le général commandant la Fonderie à Litiéiny et, tous les officiers qu’ils rencontrent, ils les dégradent…
Le colonel ne dit rien, mais son visage était bouleversé. Il haussa les épaules.
— Que faire ? dit-il.
Et l’aspirant se mit à lui enlever ses épaulettes ; il le faisait avec toute la douceur possible. Puis, quand il eut terminé, il les tendit au colonel qui les glissa dans sa poche. Savinski crut voir une larme, une seule larme, dans ses yeux secs et brillants.
— Allons, fit le colonel.
Il sortit et Savinski, sur ses talons, le suivit le long des maisons. Il marchait avec peine et semblait avoir vieilli de vingt ans.
Savinski ne pouvait effacer cette scène de sa mémoire, et devant ses yeux alternaient les images de la jeune fille qu’il avait ramassée à ses pieds, et du colonel sur qui se penchait l’aspirant. Il les voyait encore au moment où, dans le calme de son petit salon, il disait à sa femme mille choses tranquillisantes sur l’avenir. Il réussit à la rassurer et, lorsque le dîner où ils retrouvèrent leurs enfants fut servi, Sonia avait repris son humeur paisible. Le petit Boris, grand pour son âge, bien planté et aux yeux vifs, voulait avoir des détails sur la journée. Le lycée où il faisait ses études avait été fermé ce lundi-là et son père lui avait interdit de sortir, ce que Boris avait fort mal pris. Il ne savait des événements que ce que les domestiques lui avaient rapporté et leurs récits dramatiques avaient enfiévré le jeune garçon. A les entendre, des flots de sang coulaient dans les rues ; la moitié de la garnison était restée fidèle à l’Empereur et des régiments sûrs, envoyés d’urgence du front du nord distant de quelques centaines de verstes seulement, allaient rétablir l’ordre dans la capitale. Nicolas Savinski écoutait avec plaisir les propos passionnés de son fils et, à la façon dont il le regardait, il était aisé de voir qu’il aimait cet enfant et en était fier.
Avec calme, le père remit les choses au point et continua devant sa femme à parler de la révolution de l’air le plus optimiste. Cela ne satisfit pas Boris qui s’écria :
— Mais, papa, cela ne peut pas se passer ainsi ! Tu n’y penses pas ! On va se battre, pour sûr. Ah ! si j’étais un homme, je prendrais un fusil.
— Pour qui ? interrompit le père.
— Pour la liberté, jeta avec enthousiasme le petit.
— Je crois, mon chéri, dit Savinski, qu’il n’y aura pas de bataille. Personne ne veut plus se battre.
Et sa voix, sans qu’il le voulût, avait repris une intonation triste et grave.
Sonia passa une inquiète semaine. Les événements se précipitaient avec une rapidité qui donnait le vertige et la laissait comme essoufflée. En huit jours, il ne restait rien de l’armature ancienne qui soutenait l’empire russe et faisait régner l’ordre et la paix d’Arkhangel aux monts du Caucase, de la Bérésina jusqu’aux rives du Pacifique. Mais Sonia ne voyait pas si loin. Elle pensait aux répercussions que la crise aurait dans son propre ménage. Voilà qu’elle allait être obligée de se séparer de son mari, de le laisser seul dans une ville en anarchie. Elle avait trouvé le bonheur dans le cercle enchanté qu’éclairait la lampe familiale et dans lequel se mouvaient son mari et ses enfants. Elle n’avait d’autre ambition que de conserver le trésor qui était sien. Elle laissait le soin des affaires d’État à d’autres. Elle voulait l’ordre public pour son bonheur privé.
Mais les jours coulaient, l’ordre ne venait pas. Avec tous les habitants de Pétrograd appartenant à sa classe, elle constatait qu’on se trouvait en face d’un néant. Et chez elle, comme chez eux, une fois la première semaine terminée qui vit l’effondrement définitif de l’Empire par l’abdication du Tsar, de nouveau le sentiment de la peur domina. Ce n’était pas qu’on fût menacé directement dans ses biens et dans sa personne. L’effervescence du début passée, la capitale était redevenue calme. Les soldats étaient dans les casernes ; les officiers avaient repris leur place ; les théâtres jouaient à l’ordinaire ; les magasins étaient ouverts ; personne n’avait quitté la ville ; les rues étaient pleines d’une foule bourdonnante et mille meetings joyeux assemblaient les gens aux carrefours. Mais la capitale entière était la proie d’une angoisse très secrète, dont on ne parlait pas, qu’on affectait d’ignorer, mais qui était perçue pourtant par tous et qui se révélait, quoiqu’on en eût, par une nervosité inaccoutumée, par la fièvre qui agitait chacun, par un éclat soudain du regard, par un rire trop bruyant. Cette angoisse était faite moins encore de la peur ressentie pendant la lutte que de l’incertitude du lendemain. Il semblait que le grand vaisseau qui portait la fortune de la Russie eût soudain perdu son pilote et son équipage pour entrer seul, toutes voiles gonflées, sur une mer orageuse et semée de récifs.
III
JUNKERS ET RÉVOLUTIONNAIRES
Lydia n’avait pas d’ami plus intime que son cousin Paul Volynski, garçon de vingt ans avec lequel elle avait joué gamine et sur lequel, depuis que ses jupes s’étaient allongées, elle exerçait un despotisme qu’il acceptait avec la plus extrême faveur. Paul s’était engagé très jeune la première année de la guerre, avait été blessé en 1916, envoyé dans un hôpital à Pétrograd, puis était entré à l’école des junkers (aspirants officiers), dans le Palais d’Été où le tsar Paul Ier avait été assassiné, à dix minutes à peine de l’hôtel de son oncle. Aussi le voyait-on chez ce dernier à toutes ses heures de liberté. C’était un grand garçon, qui, malgré la guerre, malgré sa blessure, malgré ses vingt ans, avait gardé une figure quasi enfantine et de beaux yeux, bleus comme ceux de sa cousine, qui faisaient se retourner les femmes dans la rue. Mais Paul alors rougissait et hâtait le pas. Ce premier dimanche de la révolution, il vint déjeuner chez Lydia. Il l’avait à peine vue depuis le changement de régime et il en avait gros à dire sur les événements de la semaine et les émotions qu’il avait ressenties.
— Tu sais, lui raconta-t-il en arrivant, dimanche dernier a été le jour le plus terrible de ma vie. J’ai cru que je me tuerais. Nous étions consignés à l’école ; nous savions ce qui se passait dans la ville et l’on entendait des coups de feu sur Nevski. Imagine-toi que, vers une heure, le bruit a couru que nous allions descendre en armes dans la rue pour soutenir la police. Aussitôt, je nous vis en rangs sur la Perspective, et devant nous les ouvriers qui nous interpellaient. L’officier les sommait de se disperser. Et ils continuaient d’avancer sur nous. Et je voyais leurs yeux ; il n’y avait aucune colère chez eux, je le comprenais bien. C’était une force inexprimable qui les poussait contre nous. A ce moment, le commandement retentit : « En joue ! », et, alors, j’ai cru…
— Mais, Paul, interrompit Lydia qui avait pâli à écouter son cousin, tu n’as pas été sur Nevski…
— Mais non, je n’y ai pas été, et ce que je te raconte, je l’ai pensé au moment où on nous a fait savoir que nous serions appelés dans la rue et, alors, j’ai vu, comme je te le dis, ce qui se passerait là-bas… Mon émotion a été si forte que j’ai pensé à me tuer plutôt que d’y aller.
Il était encore tout ému à l’idée du drame qui s’était joué en lui.
— Grâce à Dieu, dit-il, l’ordre n’est pas venu.
Après déjeuner, ils sortirent et, par la place du Palais d’Hiver, gagnèrent la grande artère de la révolution, la Perspective Nevski. Le temps était brumeux et mou. Une tempête d’une violence extrême avait éclaté le vendredi et des tas de neige fraîche encombraient encore les rues. Mais la bourrasque avait mis fin à la période de froid dont avaient souffert cruellement les habitants de Pétrograd, et, bien qu’il gelât encore, on pouvait prévoir, à quelques souffles d’air plus doux, le dégel prochain.
Nevski avait son aspect accoutumé des dimanches et un double flot de promeneurs, pour la plupart portant la cocarde rouge, coulait en sens contraires sur les trottoirs. Il y avait un nombre infini de soldats, oisifs, errants ; ils semblaient ne savoir trop que faire de la liberté gagnée, sauf qu’ils en profitaient pour ne plus saluer les officiers rencontrés qui avaient replacé leurs épaulettes sur leurs manteaux. Pourtant, ils ne cachaient pas une certaine joie naïve. Lydia le fit remarquer à son cousin. Celui-ci lui répondit aussitôt :
— Ils sont contents parce qu’ils savent qu’ils ne se battront plus.
— Les pauvres, il faut avouer que c’est bien naturel, jeta ingénument Lydia.
Paul, après un instant de réflexion, sourit et dit avec bonne humeur :
— Tu as raison, chérie, être dans les tranchées n’est pas drôle. Regarde, ajouta-t-il, en désignant un groupe de soldats portant chacun un sac pesamment chargé. Sais-tu où ils vont, ces gaillards ? Ils vont à la gare Nicolas prendre le train qui les ramènera à leur village. La guerre est finie pour eux. Et sois bien sûre qu’ils n’ont pas de permission dans leur poche. Sais-tu comment on les appelle déjà ? « Les permissionnaires volontaires »… J’aimerais bien, soupira-t-il, être un permissionnaire volontaire ; nous irions ensemble à la campagne, chez nous, cet été, au lieu de suivre les cours et de faire l’exercice à l’École militaire. Quand est-ce que tout cela finira ?…
Sa charmante figure prit une expression désolée.
A cet instant, ils entendirent derrière eux une fanfare bruyante qui jouait une marche militaire. Quelques compagnies d’un régiment arrivaient sur Nevski, musique en tête. Ils s’arrêtèrent pour le voir défiler et reconnurent l’uniforme du régiment Préobrajenski. Le nouveau de ce spectacle était que les rangs des soldats étaient hérissés de drapeaux rouges et de bannières de même couleur portant de grandes inscriptions blanches, et le surprenant, qu’on lisait sur ces bannières des phrases comme celles-ci : « La guerre jusqu’à la victoire complète », « Patrie et Liberté ». Les soldats marchaient de ce pas régulier et lourd qui donnait au défilé d’un régiment russe quelque chose d’unique comme impression de force massive et irrésistible. Sur leur passage, la foule les acclamait. Un élan d’enthousiasme emportait les âmes. Depuis une semaine, qui avait eu le temps de penser à la guerre ? Et voilà qu’elle apparaissait à nouveau ! Cette fois-ci, le drapeau rouge mènerait la Russie à la victoire sur ses ennemis séculaires. Lydia battait des mains et, sur le visage enflammé de Paul, des larmes de joie coulaient.
Pourquoi faut-il qu’au même moment Lydia entendît derrière elle, dans un groupe, une voix sifflante qui disait :
— Tant qu’il s’agit de parler, nous ne serons jamais en défaut. J’aimerais voir l’accueil que ferait ce même régiment à l’ordre d’envoyer une relève sur le front.
Il sembla à la jeune fille qu’une douche froide tombait sur elle. Elle se retourna vivement pour savoir qui avait lancé cette phrase. Elle vit derrière elle un jeune officier de l’artillerie de la Garde, à la figure sèche et complètement rasée, aux sourcils en circonflexe, à la bouche mince et longue. Il était de taille moyenne et se tenait très droit. Son regard fixe était glacé et perçant. Il lui déplut infiniment.
— Cet homme est affreux, dit-elle, allons-nous-en.
Mais elle n’avait plus envie de se promener et ramena son cousin chez elle. Elle était silencieuse.
Le jeune officier d’artillerie regarda l’heure à l’horloge sur la tour du bâtiment de la Municipalité. Elle marquait quatre heures et demie. Il se mit à marcher précipitamment jusqu’à la rue des Caravanes où il logeait, presque en face du manège qui abritait un détachement d’automobiles blindées. Dans sa chambre, il trouva deux jeunes gens qui l’attendaient. L’un d’eux était en tenue d’officier, l’autre en civil. Entre ces trois personnages commença aussitôt une longue conversation politique dont le lecteur occidental se lasserait de suivre les infinis et capricieux méandres.
Le maître du logis, Léon Borissovitch Séméonof, qui avait reçu une éducation scientifique, affectait de diviser son discours en parties nettement séparées qu’il énumérait, avec un certain pédantisme, sous les divisions « primo », « secundo », « tertio », auxquelles se mêlaient des grand A, grand B, etc. Il avait pourtant un réel talent d’orateur, parlait avec flamme et d’une façon directe. Son collègue, officier de cosaques taillé en athlète, peinait à l’écouter et, à chaque instant, l’interrompait, ou pour demander une explication, ou pour soulever une objection que Léon Borissovitch réduisait d’un ton sec, en trois phrases, à néant. Il avait alors pour contempler son adversaire défait le même regard qui avait glacé l’âme enthousiaste de Lydia, sur Nevski, une heure plus tôt. Le troisième partenaire restait silencieux. Il portait le nom, bien connu dans le parti social-révolutionnaire, d’André Ivanovitch Spasski. Il avait été en Sibérie pendant quelques années, puis en exil. A la déclaration de guerre, alors qu’il avait l’autorisation de résider à Pétrograd, il s’était signalé par son ardeur patriotique, avait prononcé des discours qui firent sensation et écrit des articles dans lesquels il déclarait que, pendant la guerre, un Russe ne pouvait avoir d’ennemi qu’étranger et que la lutte politique intérieure était criminelle. Il avait été couvert d’injures par les chefs des partis révolutionnaires exilés. Il s’était engagé, avait fait campagne, puis avait été réformé pour cause de santé. Spasski était un homme qui parlait peu, qui n’avait pas de brillant, mais on lisait dans les traits de son visage un peu massif une rare énergie, et ses yeux vifs inspiraient la confiance. Il s’exprimait avec douceur ; on sentait qu’il avait réfléchi à ce qu’il disait et qu’on ne l’ébranlerait pas aisément.
Séméonof arrivait à la fin de son discours qu’il conclut ainsi avec netteté :
— Je me résume, dit-il. Qu’avons-nous devant nous ? Un gouvernement honnête, composé de ce qu’il y a de mieux en Russie, nos chers Cadets, des hommes probes, des théoriciens, des orateurs. D’expérience politique, pas l’ombre, et où en auraient-ils pris, les pauvres ? Ce n’est pas dans les zemstvos qu’on apprend à gouverner les hommes. Mais cela n’est rien. Je veux que ce gouvernement ait tous les mérites du monde, mais il est comme la jument de Roland qui avait toutes les qualités, seulement elle était morte. Où est leur autorité ? Nulle part… Vous me direz qu’ils représentent les forces morales de l’Empire. Aux heures de crise, je ne crois pas aux forces morales, mais aux baïonnettes. Voyez-vous Lvof faisant élever une guillotine sur la place du Palais-d’Hiver et raccourcissant ses adversaires politiques ? Les grands révolutionnaires français ne s’y sont pas trompés. La machine du docteur Guillotin ne chômait pas sur la place de la Concorde. Aussi l’énergie farouche des Jacobins a triomphé et le drapeau tricolore a vaincu l’Europe. En face du gouvernement, le Soviet, un chaos encore, mais dans lequel je discerne toutes les forces obscures qui s’agitent en Russie. Dans ce Soviet, vous trouverez chez les socialistes révolutionnaires ou démocrates autant de talents que chez les Cadets. Sans doute, une égale inexpérience politique, mais un programme plus net, qui va plus droit aux foules que celui de nos libéraux. A inexpérience égale, programme plus séduisant. Mais ce qui emporte tout, c’est que le Soviet a la force matérielle, la baïonnette des soldats qui ont fait la révolution. Contre cela, pas d’argument. Je vais où est la force : je me suis fait désigner par ma compagnie comme son représentant au Soviet. C’est là qu’est l’avenir, c’est là que je travaillerai.
La voix de l’orateur avait lancé ces deux dernières phrases avec une force singulière. Il s’arrêta. Il y eut un silence assez long. Spasski suivait des yeux Séméonof qui se promenait avec agitation dans la pièce, car c’était une décision de principe grave qui menait un ancien officier de la Garde siéger au Soviet socialiste de Pétrograd.
Après quelques minutes, Spasski rompit le silence par trois mots qui emplirent la chambre et prirent soudain comme un volume palpable :
— Et la guerre ?
Il ne dit rien de plus. Séméonof s’arrêta net. Il avait pâli. Il hésita un instant, puis, prenant un parti, il répondit :
— La guerre est finie. Ce pays n’en veut plus. La révolution ouvre des questions nouvelles et plus graves. Quand elles seront résolues, alors seulement nous ferons une autre guerre, à notre heure, à notre choix. L’avenir est aux gens qui voient clair.
Il y avait du défi dans la façon dont il prononça ces mots, comme si, n’étant peut-être pas tout à fait sûr de sa pensée, il cherchait par une affirmation hardie à se l’imposer à lui-même.
De nouveau, il y eut un silence, plus pesant que le précédent, et dont l’officier de cosaques lui-même sentit la gêne jusqu’à un point insupportable. Il se leva à son tour, s’approcha de la fenêtre. Il faisait nuit déjà. Sur la place, on voyait à la lueur des réverbères un groupe de soldats devant le manège d’automobiles. Une auto blindée manœuvrait pour rentrer dans le garage. Dans la chambre, il y eut encore quelques minutes de conversation sur des sujets anecdotiques, sans importance. Puis, Spasski et l’officier de cosaques prirent congé de leur hôte. Dans la rue, au moment de se quitter, l’officier demanda :
— Et vous, André Ivanovitch, qu’allez-vous faire ?
— Je suis encore à Pétrograd pour une dizaine de jours, dit-il. Mais l’avouerai-je ? J’ai désiré toute ma vie la révolution, et voilà qu’au jour où elle m’est donnée, elle me fait peur, car elle arrive en pleine guerre et la Russie ne pourra supporter ce double fardeau. Selon moi il faut régler notre compte avec l’ennemi extérieur d’abord. Je vais partir à l’armée. Nous aurons des millions de déserteurs. Comment retenir les soldats sur le front ? Comment leur faire comprendre qu’ils doivent défendre à la fois la Russie et la révolution ?… Peut-être est-ce impossible ? En tout cas, je vais essayer.
IV
UNE JEUNE FILLE
A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement quotidien de ce drame historique. « J’aurais pu naître dans une époque calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple, qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela devait être ennuyeux ! » Et la jeune file sentait une certaine fierté à l’idée qu’elle « vivait la révolution » et que plus tard, quand elle serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père, ni à sa mère.
Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir. Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page : « La Russie est sur le bord de l’abîme ! » Qu’est-ce que cela signifiait ? Il était fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit, elle restait à y penser, les yeux fermés. « On peut imaginer, se disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village, au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues, qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment concevoir l’abîme qui les engloutirait ? Arrive ce qui arrive, les terres seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens y lisent si facilement ? »
Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte d’événements divers et surprenants ; les conversations devenaient plus attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre.
Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue, déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement, pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides, ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus obscures.
A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle disait : « La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est installé au coin de la Morskaia. »
Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.
— Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois.
Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.
Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules et leur promettait à brève échéance le renversement de la société bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau.
C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva, dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée ? Elle fondait comme glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général, attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent suivre leurs officiers ? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait, marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont sortait un ouragan de mitraille… Il fallait quitter Lydia. La retrouverait-il à Pétrograd ? L’attendrait-elle ? Sans elle, à quoi bon vivre ? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau.
Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge flottait au-dessus du toit ; deux autres décoraient le balcon où le prophète apparaîtrait à son peuple.
Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.
Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma : Zinovief. C’était le disciple préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales, il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et, lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent soudain. Lénine venait d’apparaître.
L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois, placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.
Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas sa déception à son cousin.
— Ce n’est que cela, Lénine ? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable ? Il semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur…
Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique. Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient, toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas agréables ; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru, un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en lui disant à mi-voix : « Comme je t’aime ! » et avait disparu.
Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon. Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler librement.
Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps, soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire, décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque s’en vanter ; il en était conscient, et plus son trouble était grand, plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots :
— Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.
Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse ; elle n’hésita pas un instant, et lui répondit :
— Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est pas intéressante. Pourquoi me la raconter ? En quoi me touche-t-elle ?
Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois puéril et déplaisant. « C’est un enfant », pensa-t-elle. Et comme elle prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange : qu’elle était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu, dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur qui s’appuyer ? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps dangereux ? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude… Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en larmes.
Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une « ville maudite ». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui s’y multipliaient le remplissaient d’aise. « Ils poussent comme champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout. » A d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. « Qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue. »
Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une seule chose l’occupait : quels étaient les contre-coups de la révolution dans sa propriété ? Il avait héréditairement un bien considérable dans le gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, « sur la vraie terre russe ». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes ; la plus grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie. Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince réfléchissait longuement. « Les paysans faisaient des coupes de bois dans les forêts », « les paysans s’étaient approprié le fourrage ». Enfin, un jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se supporter ! « Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il est chez moi ? Mes vaches dans leurs sales écuries ! Je voudrais voir cela ! Il faut que j’y aille. »
Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle était bien décidée à ne rien voir de la révolution ; le spectacle d’une gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée. Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de l’avenir prochain ; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les héros successifs avec une hâte extrême, — pour le moment Kerenski était son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures, — mais simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de garder un contact étroit avec Pétrograd.
Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution ; elle avait envie de la fuir ; elle s’y sentait mal à son aise et espérait retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés heureux. Vers le 10 mai — il y avait eu, quelques jours auparavant, une émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents — le prince et sa fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.
Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur le front avait été acceptée.
V
UN HOMME SEUL
Nicolas Savinski avait installé dans une villa, en Finlande, à une cinquantaine de kilomètres de Pétrograd, sa femme et ses enfants. Il restait seul chez lui, mais, chaque samedi, il allait en automobile les rejoindre. Sonia, dès qu’elle retrouvait son mari, l’interrogeait avec passion et s’efforçait de lire sur son visage les préoccupations qu’il voudrait essayer de lui cacher. Elle s’étonnait de ne jamais le voir troublé. Il lui apportait à chaque fois une sérénité ironique et souriante où beaucoup de scepticisme se révélait. « Est-ce une comédie ? se demandait-elle. Veut-il, à cause de mon état, m’éviter toute angoisse et feint-il une tranquillité qu’il ne peut avoir ? »
Savinski racontait la chronique de la semaine. Il semblait ne se prendre à rien. Il disait parfois à sa femme :
— Ma chère, j’ai passé l’âge où l’on se passionne. Je suis, dans la Russie d’aujourd’hui, comme un homme sain dans une maison de fous. Je me refuse pour l’instant à prendre mes contemporains au sérieux. Ce sont des malades. S’ils deviennent dangereux, je les quitterai sans regret. Nous vivrons en Angleterre ou ailleurs, à ton choix. J’ai quelques livres sterling. C’est une belle valeur ; elle montera encore. Boris fera, très jeune, le tour d’Europe auquel chaque Russe est condamné. Et, quand la crise sera passée, je reviendrai travailler en Russie, si tant est qu’il y ait encore une Russie et que j’aie envie de travailler.
Avec son fils seulement, Sonia remarqua qu’il parlait avec plus de sérieux.
— Mon petit, lui disait-il un jour, nous entrons dans une époque intéressante. Ne crois pas ce que te racontent les gens, ne crois pas qu’il s’agisse d’une crise éphémère et que nous retrouverons la Russie que j’ai connue. Les temps nouveaux arrivent. Il y a une poussée énorme d’en bas vers la lumière. L’âme obscure du peuple russe s’agite confusément. Dans la société qui se prépare, mon enfant, il y aura toujours une aristocratie. Mais ce ne sera plus l’ancienne, qui avait perdu conscience de son rôle et de ses devoirs. La nouvelle classe dirigeante se créera par le talent et l’activité. Elle aura un pouvoir mille fois plus grand que celle qui, incapable, disparaît aujourd’hui. Il ne s’agit plus de savoir, mon chéri, combien d’argent je te laisserai. Peut-être n’auras-tu rien de moi. Cela n’a aucune importance. Ce qui comptera, c’est ce que tu seras, ce que tu sauras, la force que j’aurai mise en toi. Si tu as une valeur, tu occuperas, dans la société de demain, une place plus haute que la mienne dans celle d’hier. Il faut travailler à être un homme, Boris, voilà l’essentiel.
Le petit l’écoutait, tendu, passionné. Ses yeux brillaient de plaisir à s’entendre parler ainsi, à être élevé, en quelque sorte, au-dessus de son âge. Il était fier de son père ; il voulait s’efforcer de l’égaler.
— Au pire, continuait Savinski, nous te mettrons dans une école en Angleterre pour deux ans.
Le petit intervint, très rouge.
— Mais je ne veux pas être fouetté, dit-il.
La seule idée qu’il se faisait d’une école anglaise était qu’aux occasions le maître y fouettait ses élèves.
Son père rit.
— De très grands hommes ont été fouettés. Cela nous paraît bizarre, mais les Anglais, qui ont des qualités de caractère, prétendent qu’on n’est pas un homme si on n’a su accepter jeune une bonne correction.
— Jamais, cria Boris, je suis Russe, on ne me touchera pas, je me battrai, je préfère mourir.
— Allons, allons, conclut Nicolas, alors, ce sera un lycée français. On y travaille plus sérieusement que chez les Anglais, et là ta chère peau ne courra pas le risque d’une fustigation doctorale.
A Pétrograd, Nicolas Savinski montrait la même indifférence un peu distante. Il ne se mêlait pas à la chose publique. Plusieurs fois, le gouvernement provisoire lui demanda des conseils et même son appui. Il donnait les conseils, quoiqu’il les sût inutiles, et refusait d’accepter un poste, si haut fût-il. Il voyait le gouvernement comme un bouchon flottant sur des eaux agitées. Les braves gens qui le composaient étaient sans compétence, sans pouvoir et, chose pire, sans volonté, bonne ou mauvaise. Ils travaillaient dans le vide. Qu’attendre de ce néant ? Un seul homme le dominait, Alexandre Feodorovitch Kerenski. Mais chez celui-là non plus Savinski ne découvrait rien de positif. L’apparence de la force seulement. Il le comparait à un ingénieux hercule de foire qui jonglerait, aux applaudissements de la foule ébahie, avec des poids truqués et creux. Du reste, Savinski, homme sain, avait horreur des manifestations hystériques qui signalaient partout, sur le front, à l’arrière, et dans la capitale, le passage de ce rhéteur ivre de mots. Savinski attendait une catastrophe, mais il l’attendait avec un sourire désabusé, avec le fatalisme souriant dont aucun Russe ne peut se débarrasser. Il comprenait que des forces immenses, obscures, mal définies, inconscientes, étaient en jeu et jugeait qu’aucun homme ne pouvait alors les maîtriser. Comme tous ses compatriotes, il ne manquait pas de raisonnements ingénieux et subtils pour justifier son point de vue. « Nous faisons une maladie grave, disait-il, dont les causes se perdent dans la nuit des temps. Surveillons le malade, mais il ne dépend pas de nous de hâter le dénouement, bien moins encore de prévoir quel il sera. Attendons et regardons. »
En juillet, il crut que l’abcès allait crever. Les extrémistes descendirent dans la rue et furent maîtres de la ville pendant quarante-huit heures. Puis, d’une façon inexplicable, le gouvernement l’emporta, presque sans lutte, et la vie reprit son cours paisible et anarchique. Savinski, à la suite de ces journées hasardeuses, conçut un grand mépris pour Lénine, qui, ayant la force en mains (mille mitrailleuses !), s’était montré incapable d’établir un plan et de prendre une décision, — et un mépris plus grand encore pour Kerenski, qui, maître de la situation par une victoire inespérée, n’avait pas su en profiter pour abattre ses adversaires, fusiller Lénine et Trotski, ruiner ainsi le parti bolchévique et permettre enfin à la Russie de respirer un peu dans un ordre si aisément rétabli. Il eut beau jeu à la campagne pour montrer à sa femme combien il avait raison de ne pas se passionner et combien il était vraisemblable que l’anarchie actuelle se prolongerait indéfiniment, sans incidents graves.
Mais, au fond de lui-même, Savinski, quoi qu’il dît, et peut-être même sans qu’il voulût se l’avouer, s’intéressait prodigieusement aux événements qui se déroulaient sous ses yeux et tâchait d’en prévoir le cours incertain. Il semblait qu’il y eût deux hommes en lui, le spectateur curieux, contemplant comme de l’anneau de Saturne la révolution qui agitait cet empire immense, et, d’autre part, l’acteur qu’il était, de bon ou de mal gré, dans cette même révolution. Il se rendait compte de la dualité de ces points de vue, les jugeait inconciliables, mais n’en souffrait pas. Jamais il ne travailla autant à sa banque, préparant l’avenir, usant en maître de ses facultés pour profiter des moindres occasions, jouant dans des circonstances difficiles un jeu serré et hardi, se glissant sans bruit à la faveur du désarroi général dans de nouvelles affaires qui, l’ordre rétabli, lui donneraient une force décuple et feraient de lui la première puissance de la Russie financière. Et il y avait dans tout cela un élément inconnu, une part laissée à la Fortune, un quelque chose de hasardeux qui était fort séduisant. Le travail acharné auquel il se livrait, au lieu de le fatiguer, semblait lui donner des forces nouvelles. Il était dispos et, quand il sortait de son cabinet, il marchait dans la ville avec une sorte de joie intime qui lui faisait redresser sa haute taille, bomber sa poitrine forte. Il était resté jeune. Les femmes le regardaient encore et, au passage, il voyait de beaux yeux rieurs ou attendris se tourner vers lui. Il n’y était pas insensible, et, bien qu’il n’en usât pas, il lui était agréable de constater qu’il avait gardé le pouvoir ancien qui lui avait valu jadis tant d’heures agréables et fugitives.
Il supportait ainsi, mieux qu’il ne l’aurait cru, la séparation d’avec sa femme, dont il s’était habitué pourtant, pendant quatorze ans, d’avoir la présence continue près de lui. Il dîna plus souvent au restaurant et chez des amis, revit un peu de monde. La société de Pétrograd s’était dispersée, mais moins qu’à l’ordinaire, et, par la grande difficulté qu’on avait à voyager, beaucoup étaient restés dans la capitale dont les terres étaient éloignées. Quelques-uns, effrayés aux premiers coups de feu, avaient passé la frontière et s’étaient installés en Finlande ; d’autres, terrifiés, avaient d’un seul élan gagné la Suède, emportant ce qu’ils pouvaient de titres, d’argent et de bijoux, et vivaient luxueusement à Stockholm, vendant une à une leurs pierres précieuses pour subsister pendant les quelques mois que, selon eux, durerait la crise. Mais il restait dans la capitale un noyau de l’ancienne aristocratie et les gens d’affaires fort préoccupés de sauver dans la tourmente les épaves de leurs biens. Il régnait dans ce monde-là une sorte de fièvre assez joyeuse et pas feinte, un désir d’accepter gaiement, tout au moins en société, les coups du sort qui pleuvaient comme grêle. On apprenait ainsi en dînant et par le propriétaire même, qui en faisait un récit plaisant, que les paysans avaient pillé son château historique de X… et fait un feu de joie des beaux livres du XVIIIe siècle français qui ornaient sa bibliothèque. « Et l’on accuse nos paysans d’obscurantisme, concluait-il, alors qu’ils se chauffent et s’éclairent à la lumière même de Voltaire et de Rousseau ! »
Les femmes, dans cette atmosphère si curieuse qui obligeait à regarder toutes choses sous un angle inaccoutumé, s’adaptaient avec la souplesse qui leur est propre aux conditions nouvelles de vie que la révolution leur apportait. Elles avaient toujours été insouciantes et, plus que partout ailleurs, indifférentes à l’ordre d’une société régulièrement constituée et réglée à l’occidentale dans ses moindres détails. Elles étaient habituées à suivre, sans calculer trop, leurs caprices ou leurs passions. Les contraintes auxquelles elles s’assujettissaient ne leur étaient pas lourdes. Du bouleversement général, elles pensaient qu’il sortirait un monde inconnu où elles seraient plus libres. La peur qu’elles avaient éprouvée et qui était encore en elles leur donnait un goût plus ardent à goûter les plaisirs d’une existence qu’elles sentaient menacée et précaire. Elles ne connaissaient plus les heures grises où naguère elles sombraient dans le néant. On jouait aux cartes avec frénésie, on dansait, et même, s’armant de courage, on allait parfois passer la nuit aux Iles chez les Tziganes. Le risque de l’aventure, la rencontre probable de soldats maraudeurs, les coups de fusil possibles, ajoutaient un peu de poivre à l’agrément d’une fête naguère trop banale.
Savinski regardait, écoutait, et se mêlait à ces jeux, sans s’y engager trop. C’était un spectacle dont il ne prenait que les dehors. Il se prêtait et ne se donnait pas. Il échappait par une plaisanterie légère aux attaques trop directes et rentrait chez lui où, pourtant, la solitude de son vaste appartement commençait à lui peser. Il se rendait compte, aux heures de lucidité, qu’il était peut-être plus sage de ne pas rester, pendant ces temps troublés, seul en face de soi-même et que l’époque faisait, même pour un homme de sa trempe, du divertissement, une nécessité.
Il voyait des gens politiques, et son éclectisme désabusé les lui faisait chercher dans tous les partis. Il accordait peu d’importance aux programmes et aux étiquettes. Il croyait aux hommes et s’efforçait d’en trouver autour de lui. Il causait ainsi avec tous et suivait la voie de quelques-uns. Il ne rencontrait le plus souvent, avec des qualités d’intelligence parfois rares, que confusion, incertitude, brouillamini.
C’est ainsi qu’un jour un ami lui amena André Spasski. Il revenait de l’armée, terrifié des progrès qu’y faisait une incomparable propagande bolchévique, laquelle disait simplement aux soldats : « Vous voulez la paix ? Ne vous battez pas. Vous voulez la terre ? Rentrez au village avec votre fusil et prenez-la. » C’était un miracle qu’il restât encore quelques millions d’hommes sous les drapeaux. Le généralissime Kornilof espérait arriver à reconstituer, si on lui en donnait le pouvoir, une armée moins nombreuse, il est vrai, mais plus solide, et poursuivre la lutte avec les Alliés. Spasski rentrait à Pétrograd pour y soutenir par une vigoureuse campagne les efforts du généralissime et s’occupait de la fondation d’un grand journal, la Russie nouvelle, qui combattrait le parti bolchévique et le romantisme social-révolutionnaire de Kerenski. Il plut à Savinski, qui trouva en lui une volonté d’agir qui le portait droit sur l’obstacle. Savinski, en peu de temps, lui réunit les fonds nécessaires pour lancer son journal.
La curiosité passionnée et pourtant dédaigneuse de Savinski l’amena à rencontrer quelques personnalités du Soviet. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Séméonof, l’officier de la Garde, ancien ami de Spasski, et qui, dès les premiers jours de la révolution, s’était jeté dans le parti bolchévique. Séméonof lui parut une des figures curieuses de ce temps. Il s’étonna de trouver dans cet agitateur des manières parfaites et l’habitude du monde. C’était, en outre, un homme fort instruit et d’une culture livresque étendue. Il surprenait par la froideur glacée de ses raisonnements, par l’enchaînement mathématique de ses thèses, par la souplesse de sa dialectique et l’ingéniosité prodigieuse de ses commentaires, par la multiplicité des points de vue dont il envisageait la situation de la Russie, par l’imprévu des rapprochements qu’il en faisait avec des crises analogues dans l’histoire ancienne ou moderne, par l’absence totale dans ses propos de toute sentimentalité, par le cynisme, enfin, avec lequel il affectait de ne traiter une question humaine que par son côté politique. Avec cela, de l’allant, une fertilité d’esprit jamais en défaut et un certain accent d’ironie qui donnait un étrange ragoût à ses propos.
A Nicolas Savinski, dont il voulait capter la confiance, il disait :
— Soyez assuré, Nicolas Vladimirovitch, que nous n’éviterons pas le bolchévisme. Vous connaissez l’âme russe ; elle est bien éloignée des théories du juste milieu chères à nos amis les Français. Elle a le vertige des extrêmes. Elle s’y sent attirée par une force aussi irrésistible que celle de l’aimant. Elle ne s’effraie de rien. Le communisme est le plus absolu des systèmes. Voilà une chance de succès… Peut-être est-il absurde, irréalisable ? Ne croyez pas que ce soit cela qui en détourne un Russe. Bien au contraire, notre Russe aime à montrer que rien ne lui est impossible. Il y a une force prodigieuse en ce peuple : il a foi en lui-même. Il veut tenter ce qui n’a pas été tenté. Et comme il est catholique ! Il embrasse le monde. Qui a dit qu’un Russe ne peut pas se sentir heureux s’il ne voit avec lui l’univers entier partager sa joie ? Il ne concevra le communisme qu’universel et il organisera des signaux lumineux dans la steppe pour communiquer son bonheur aux planètes de notre système solaire. Alors seulement il respirera à l’aise. Il reconnaît en Lénine un homme de son sang. Lénine ne s’arrête pas à moitié chemin ; il va jusqu’au bout de sa pensée. Rien ne peut plaire davantage à l’âme russe… Qu’avez-vous à lui offrir en échange ?… Lorsque la révolution a été faite, le paysan a compris deux choses : qu’elle devait lui donner la paix et la terre. Vous ne savez faire ni la paix ni la guerre, et la terre aujourd’hui n’est à personne. Comment voulez-vous que notre Ivan russe vous suive ?… Nous, il nous entend au premier mot. Avec lui, nous l’emporterons.
— Mais croyez-vous le communisme perfectionné des social-démocrates possible à cette heure-ci en Russie ? intervint Savinski. Il me semble, pour autant que je me souvienne de mes lectures de Marx, que le communisme ne peut s’installer que dans une société hautement développée et industrialisée à son comble. Nous sommes loin d’être arrivés à ce point en Russie. Une énorme majorité de paysans obscurs et pour trente paysans un ouvrier à peine. L’industrie est en enfance chez nous. Nous sommes, en outre, ruinés par la guerre. Où est l’état de surproduction qui doit, suivant votre prophète, amener à la socialisation totale ?
— De cela, je ne m’occupe pas, répondit Séméonof. Je regarde la situation du point de vue politique. Le seul parti qui peut triompher aujourd’hui est celui qui a promis la paix et la terre. Pourquoi nous avez-vous laissé cet admirable programme ?… Je suis pour ceux qui gagnent, et c’est pour cela que je suis entré dans le parti bolchévique. Si le communisme est impossible, eh bien, nous ne serons plus communistes quand nous serons au pouvoir. Mais nous aurons le pouvoir, le pouvoir en Russie, un monde entier à nous !… Comprenez-vous bien ce que cela signifie ? Une fois les maîtres, nous manœuvrerons. Mais si vous voulez conduire un bateau, il faut être dans ce bateau et tenir le gouvernail. C’est à quoi je me prépare. Et nous aurons besoin de toutes les intelligences, et de vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch. Dans quelques mois, il s’agira de choisir : être un émigré, ou travailler avec nous. Un émigré, ce qu’il y a de plus affreux au monde. Un Russe à l’étranger perd toute raison d’être. Le Russe, c’est Antée ; il n’a de force que lorsqu’il pose ses grands pieds sur le sol natal. Vous êtes trop Russe pour quitter notre « terre riche et grande ». Je vous le dis, Nicolas Vladimirovitch, les choses iront de telle sorte que, lorsque vous aurez à prendre un parti, vous viendrez chez nous plutôt que d’aller à Londres ou à Paris.
Savinski sourit. Lorsque Séméonof l’eut quitté, il s’attarda à penser à la figure de ce bolchévique par ambition. « Celui-là, se dit-il, ne s’arrêtera pas à des scrupules sentimentaux. Une fois au pouvoir, il installera une guillotine sur la place du Palais d’Hiver. Si beaucoup de jeunes gens de sa classe partagent ses idées, peut-être verrons-nous Lénine en tsar rouge de Russie ? »
Cependant, les événements précipitaient leur cours tumultueux dans le sens prédit par Séméonof. L’arrestation du général Kornilof avait donné des forces nouvelles au parti bolchévique. Il avait déjà la majorité au Soviet de Pétrograd et ses journaux annonçaient ouvertement le coup d’État prochain.
Au milieu de cette prodigieuse agitation politique, la ville restait calme. Elle vivait comme mécaniquement, chacun ne s’occupant plus que de ses affaires et de ses plaisirs dans l’attente d’on ne savait quoi qui ne tarderait pas à arriver.
Mais cette attente était anxieuse. Le sol allait vous manquer sous les pas. Que serait ce demain redoutable ? Et l’au jour le jour même était plein d’imprévu et de terreur. Savinski, si maître qu’il fût de sa pensée, s’apercevait à certains moments qu’il vivait sur ses nerfs et qu’ils étaient soumis à une dure épreuve. C’était une alternative curieuse de moments de lassitude suivis de périodes exaltées. Et ce mélange faisait de son existence quelque chose d’étrangement agité d’où l’ennui tout au moins était exclu.
Les Choupof-Karamine étaient rentrés à Pétrograd. La belle Nathalie brûlait Kerenski qu’elle avait adoré. Selon elle, il n’était que vanité et avait fait la révolution pour coucher au Palais d’Hiver dans le propre lit du tsar. Pour satisfaire cette ambition puérile, il n’avait pas hésité à jeter la Russie dans l’abîme. Toute à l’idée de précipiter le dictateur du trône où il s’était juché, elle appelait à grands cris les bolchéviques. « Lénine punira, comme il convient, ce petit sot », disait-elle. Elle affichait les idées les plus hardies. La Russie ne pouvait sortir de la crise actuelle que par une nouvelle révolution. L’excès du mal lui rendrait la santé. Un mois sous Lénine serait pour elle le salut. Tant que le communisme restait à l’état d’idéal, il attirait le peuple entier. Une fois appliqué, chacun comprendrait qu’il ne peut mener à rien et, de l’expérience manquée du socialisme intégral, on passerait enfin et d’un seul coup à l’ancien état monarchique et autocratique qui avait fait la grandeur de la Russie. Sans doute, les temps bolchéviques seraient terribles à traverser. Mais c’était la transition nécessaire… Beaucoup des amis de Nathalie partageaient sa façon de voir.
Cependant, pour s’assurer une vie possible pendant le régime inévitable et précaire du bolchévisme, elle prenait ses précautions. Elle avait un salon politique. Que n’eût-elle pas donné pour y recevoir Trotski ? Mais cet homme farouche, rageur et mal élevé, un Juif, du reste, était inabordable. A son défaut, elle prit ce qu’elle trouvait, et Savinski ne fut qu’à moitié étonné d’y rencontrer un jour Séméonof, dont on commençait à parler beaucoup.
Il était tout à fait à son aise dans l’appartement luxueux des Choupof-Karamine. Il y faisait figure d’homme d’État. Assis dans un grand fauteuil, une jambe croisée sur l’autre, renversé en arrière, le regard froid, mais avec un demi-sourire sur ses lèvres longues, il citait Machiavel, Talleyrand et Robespierre, Hegel et Karl Marx, et assaisonnait de pointes plaisantes les théories extrémistes qu’il offrait à la méditation de ses auditeurs. A l’entendre, il semblait qu’il s’agît de pures spéculations théoriques, et sur ce terrain on le suivait avec intérêt dans une espèce de griserie d’idées qui ne laissait rien apercevoir de la réalité. Un jour, André Spasski — car la belle maîtresse de la maison se l’était aussi attaché — interrompit le cours de ses dissertations par cette simple phrase :
— Votre révolution, dit-il, coûtera beaucoup de sang.
— Sans doute, répondit froidement Séméonof. La première révolution, celle de Kerenski, périra parce qu’elle a aboli la peine de mort. On n’édifie de grandes choses que par la violence, et le sang est le ciment nécessaire de la société nouvelle.
Quoiqu’on fût habitué aux audaces de langage de Séméonof, un frisson secoua les familiers réunis dans le salon Choupof. Nathalie, avec un charmant sourire et un coup d’œil vif jeté au théoricien bolchévique, lui dit :
— Heureusement, Léon Borissovitch, que nous sommes de vos amis. Vous serez notre guide. C’est vous qui trouverez à la pauvre abeille inutile que je suis, une cellule où travailler au bonheur de tous. Avoir la conscience que l’on est une partie active d’un tout immense et bien ordonné, que l’on sert un idéal, c’est une chose magnifique… Mais, qu’est-ce que vous ferez de moi ? A quoi puis-je être bonne ?… Je ne voudrais pas laver le linge, je le laverais très mal, ni coudre des vêtements…
Elle minaudait, confuse.
— Vous serez ma secrétaire, Nathalie Ivanovna, interrompit Séméonof. Je vous conseille d’apprendre dès demain à écrire à la machine et à sténographier.
Il aurait pu dire cela sur un ton qui l’aurait fait passer, mais il parla sèchement, d’une voix froide et impérieuse.
L’incident laissa une impression désagréable à ceux qui en avaient été les témoins.
Comme Spasski et Savinski sortaient ensemble de chez les Choupof-Karamine, Savinski dit à son compagnon, après un assez long silence et comme en manière de conclusion à une suite de pensées non formulées :
— C’est tout de même un monstre, votre ami Séméonof.
Spasski sourit.
— C’est un ambitieux ! Il n’a que cette seule passion. Il est, du reste, fort intelligent. Il n’est pas plus communiste que tsariste, et vous démontrera avec la même logique forcenée que ce sont deux termes antithétiques, mais équivalents, et qu’on peut finalement les égaler l’un à l’autre. Pour l’instant, son attitude n’est qu’un jeu. Mais qu’il trouve dans le bolchévisme de quoi satisfaire le désir qu’il a d’exercer la force qu’il sent en lui, qu’il y voie, je ne sais où, une porte conduisant à quelque chose de grand, il s’y précipitera et poussera de toutes ses forces dans cette direction, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Il deviendra redoutable, alors, et nous fera pendre, vous et moi, si cela lui paraît utile… Il est d’autant plus dangereux qu’il est honnête, qu’on ne peut le gagner, ni par l’argent, ni par les femmes, ni par le vin. Il n’a ni maîtresse, ni ami, il mène une vie d’ascète. Je le crois vierge… Méfiez-vous des hommes sans passions, Nicolas Vladimirovitch.
Au milieu d’octobre, Sonia Savinskaia mit au monde un fils qui reçut le nom de Basile. Elle eut, cette fois-ci, des couches difficiles et le médecin en craignit les suites. Nicolas passa une dizaine de jours au chevet de sa femme, attendant la fin de la période critique. Il faisait avec ses enfants de longues promenades dans les bois. L’air était aigre ; il gelait déjà la nuit ; on sentait l’hiver proche.
Et d’abord, Savinski goûta le calme qu’il trouvait dans la campagne finlandaise. Il semblait qu’on fût à mille lieues de Pétrograd, pourtant toute voisine. Pas un écho de ses agitations tumultueuses ne parvenait au fond de ces tranquilles forêts. Mais bientôt Savinski sentit l’ennui le gagner. « Pourtant, se disait-il, je suis en paix auprès de ma femme et de mes enfants que j’aime… » Sur ce mot, il s’arrêta. « Aimé-je Sonia comme j’aime mes enfants ? se demanda-t-il. Voilà un beau sujet à réflexions. Certes, je l’ai aimée. Les femmes que j’ai connues avant elle ne m’étaient qu’un charmant passe-temps, le plus agréable des divertissements. Sonia a été autre chose pour moi ; elle a rempli mon cœur. Elle le remplit encore, mais pas de la même façon. Sans doute est-ce l’effet de l’habitude et puis aussi, pourquoi le cacher ? de l’âge. Voici que j’ai dépassé quarante-cinq ans. Toute une part de ma vie est finie. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai connu l’amour sans en connaître les orages. Il me reste à m’acheminer lentement vers la vieillesse avec une compagne très chère et des enfants qui poussent… » Il n’aimait pas à songer au passé, et, sans qu’il s’en rendît compte, c’était la preuve la plus certaine qu’il était encore en pleine force et santé. Mais, voilà qu’aujourd’hui la pensée qu’il avait vécu la plus belle partie de sa vie soudainement l’attrista. Il regarda les noirs sapins qui l’entouraient. Leurs branches, agitées par le vent froid qui venait du nord, semblaient gémir. Le paysage lui-même évoquait l’idée de la mort ; toute vie allait s’éteindre pendant le long hiver septentrional.
« Mais ces forêts renaîtront, s’écria Savinski. Les bouleaux dépouillés se couvriront de feuilles délicates et jeunes. Les herbes folles pousseront sur ce sol stérile ; des fleurs se balanceront aux brises tièdes de mai. Le printemps reviendra pour la nature entière, sauf pour moi… »
Et soudain il eut le désir violent de retourner à Pétrograd. La vie y était mauvaise, agitée, elle vous tordait les nerfs ; mais c’était la vie tout de même, quelque chose de trouble et de puissant qui vous emportait si vite que parfois on en perdait le souffle. Il frémit à la pensée d’un long exil à l’étranger. Mener une existence luxueuse de grands hôtels internationaux lui parut impossible. Le souvenir de la prédiction de Séméonof lui revint. « Aurait-il raison ? se demanda-t-il. Au jour venu de choisir, préférerai-je la Russie, même sous Lénine ? »
Il sourit. Ces pensées étaient vaines et romanesques. Non, il partirait à l’étranger si c’était nécessaire. Mais auparavant, il fallait mettre de l’ordre dans ses affaires. Le soir même, il annonça à Sonia qu’il rentrerait le lendemain à Pétrograd. Pour la rassurer, il lui dit qu’il ferait préparer leur appartement et que, si toutes choses continuaient dans le train où elles allaient, elle pourrait revenir chez elle avec ses enfants, une fois sa convalescence finie, vers le milieu de novembre.
VI
A LA VEILLE DE LA CATASTROPHE
De retour à Pétrograd, dans les derniers jours d’octobre, Savinski éprouva un moment de joie assez âpre à sentir battre le pouls fiévreux de la ville. L’automne voyait une situation chaque jour empirée. La lumière diminuait dans le ciel chargé de brumes et l’espoir dans les âmes assombries. Un seul parti montrait une ardeur funeste : le parti bolchévique. Le ton de ses journaux était d’une insolence extrême. On y annonçait un coup d’État prochain. Les gardes rouges du parti s’exerçaient ouvertement et en armes au métier militaire, cependant que le chef du gouvernement, A. F. Kerenski, continuait à prononcer des paroles sonores.
Savinski n’était pas sans entendre parler de complots monarchiques. Les salons en bourdonnaient furieusement. Mais, à ses yeux, il n’y avait là que vent et agitation. Et parfois il pensait qu’on n’échapperait pas à un régime communiste. Du reste, fallait-il souhaiter que les bolchéviques gardassent le rôle avantageux d’opposants ? S’ils avaient le pouvoir, y dureraient-ils ? Le cours de la révolution s’accélérait sans cesse. Rien n’était stable. Les bolchéviques subiraient le sort commun et ne feraient que passer.
Sur ce point, Savinski rejoignait la thèse de Nathalie Choupof-Karamine. Mais cela n’était pas qu’une matière à discussions idéologiques. Les bolchéviques, s’ils étaient au gouvernement, emploieraient la manière forte. De toutes parts déjà on prononçait le mot redoutable : la Terreur. Et, derrière ce mot, on voyait se lever des images qui remplissaient les âmes d’épouvante. L’annonce d’un coup d’État prochain tenait tous les esprits suspendus ; on arrivait à en souhaiter l’exécution et la réussite pour être soulagé de l’anxiété de l’attente.
Savinski n’échappa pas à l’humeur noire qui s’était emparée de la ville et dont la contagion se répandait par les conversations quotidiennement répétées. Malgré l’énervement que causait la rencontre de gens affolés, Savinski maintenant acceptait difficilement de rester seul. Il usait ainsi beaucoup de temps dans des conversations vaines dont il sortait plus irrité contre les autres et contre lui-même. Et souvent il se demandait pourquoi il restait encore à Pétrograd, où, autant qu’il en pouvait juger, rien ne le retenait.
L’automne avançait, l’automne triste du nord ; au cours des jours, les averses de neige et de pluie se succédaient, et Nicolas Savinski nourrissait des pensées changeantes comme le temps et grises comme lui. Une fin d’après-midi, comme il sortait de son bureau, fatigué, les nerfs crispés, incapable de supporter la solitude de son appartement, il décida d’aller passer une heure chez Nathalie Choupof-Karamine qu’il n’avait pas vue depuis son retour. Il descendit la Perspective Nevski. Les grands lampadaires, dont un sur deux était allumé, éclairaient d’une lueur blafarde la foule qui coulait continûment sur les trottoirs. Au coin de l’hôtel de l’Europe, des gamins criaient les journaux ; les tramways étaient pleins à déborder. Les passants semblaient être de mauvaise humeur ; l’atmosphère était aigre et brumeuse. Une neige fondante rendait le pavé glissant. Savinski pensa à la villa finlandaise qui abritait sa femme et ses enfants… Il y avait en Europe des pays loin de la guerre où le soleil était encore chaud. Il revit Grenade sur ses collines arides et parfumées. Et, tout aussitôt, il se dit « J’y mourrais d’ennui ! »
Chez Nathalie Ivanovna, il y avait une société nombreuse. Savinski fut d’abord la proie du maître de la maison qui, le tirant à part dans le premier salon, lui demanda une consultation sur des affaires qui le préoccupaient. Un groupe suédois lui faisait des offres pour ses mines de fer dans l’Oural.
— Vendez, lui dit Savinski, mais faites-vous payer à Stockholm. Un jour viendra où vous serez content d’avoir des couronnes suédoises.
Mais Choupof croyait à la hausse du rouble. Pour des raisons très obscures, il ne voulait pas quitter Pétrograd, et surtout le Pétrograd à demi affamé, à demi ruiné de la révolution dans lequel il était assuré de trouver à vil prix et avec une impunité assurée par le désordre général la satisfaction de ses vices. Le fait est qu’on l’avait rencontré à différentes reprises dans les quartiers pauvres, entre chien et loup, vêtu assez misérablement, traînant sur les trottoirs, où jouaient des enfants, son obésité répugnante.
Savinski le quitta et passa dans le salon où régnait Nathalie. Elle était fort entourée ce jour-là et, à peine fut-il entré, Savinski se demanda, comme chaque fois qu’il arrivait chez elle, quelle fâcheuse idée l’avait de nouveau amené chez cette femme pour laquelle il n’avait aucune sympathie. Il la salua et déjà se retirait. Mais Nathalie n’allait pas se priver ainsi de la société d’un homme aussi notable, et, lui indiquant un fauteuil non loin d’elle, le pria de s’asseoir. Puis, elle se tourna vers une jeune fille que Savinski ne vit pas et lui dit :
— Lydia Serguêvna, donnez du thé, je vous prie, à Nicolas Vladimirovitch.
Une minute après, Lydia s’approchait de Savinski, un verre de thé à la main. Il la regarda venir et soudain il la reconnut. Cette grande fille, mince, si jolie, elle s’était abattue à ses pieds devant l’hôtel de l’Europe au premier jour de la révolution. Il n’avait rien oublié d’elle, ni sa grâce, ni sa frayeur, ni ce cœur enfantin qui battait sur son bras tandis qu’il la relevait. Il se leva, prit le verre de la main gauche et de la droite s’empara de la main de la jeune fille. Il s’inclina devant elle et lui dit :
— Nous nous connaissons, Lydia Serguêvna. Il n’y a que votre nom que j’ignorais jusqu’à présent. Vous souvenez-vous de moi ? Maintenant que je vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus. Venez causer avec moi dans un endroit plus tranquille.
Et, sans lâcher la main de la jeune fille qui ne se défendait pas, il l’entraîna dans un boudoir contigu où il n’y avait personne. Il y régnait une paix que l’agitation des salons voisins rendait plus précieuse encore. La lumière y était douce et, pour la première fois de la journée, Savinski se sentit délassé, l’âme libre, comme s’il était subitement transporté, sur le tapis magique d’un enchanteur, à cent mille lieues de Pétrograd et de la révolution. Il interrogeait Lydia sur ce qu’elle avait fait depuis le jour où elle s’était laissée prendre dans le tourbillon de la foule. L’expérience qu’elle en avait eue l’avait-elle guérie de cet excès de curiosité ? Avait-elle compris qu’une jeune fille comme elle ne devait pas se risquer dans les bagarres ? Il parlait à moitié sérieux, à moitié plaisant.
— Je ne serai pas toujours là pour vous relever, disait-il. Ou bien attachez-moi à votre personne comme garde du corps et ne sortez qu’avec moi.
— Je veux bien, répondit Lydia. J’ai souvent pensé à vous depuis ce jour et j’ai décidé qu’avec vous je n’aurai jamais peur de rien… Pourtant, je suis horriblement poltronne, ajouta-t-elle en souriant.
Elle le regardait bien en face, la tête un peu renversée en arrière, les yeux larges ouverts. Elle retrouvait près de Savinski le sentiment de sécurité qu’elle avait eu soudainement dans ses bras sur le trottoir de la rue Michel. Il semblait que, par sa seule présence, il mît fin aux inquiétudes et à l’angoisse, et qu’il vécût dans une atmosphère dont, par une générosité qui lui était naturelle, il voulait bien faire partager la sérénité aux rares élus qu’il admettait près de lui. Elle sentait déjà à on ne sait quoi, à la façon dont il la regardait, au ton sur lequel il lui parlait, qu’il serait un ami pour elle, quelqu’un sur qui elle pourrait s’appuyer… Paul était délicieux ; elle l’aimait de tout son cœur, mais il était si jeune, si enfant ! C’était elle qui le guidait…
Tandis qu’ils causaient à bâtons rompus et qu’elle suivait intérieurement le cours de ses idées, Nicolas Savinski laissait ses yeux se reposer sur le frais visage de son interlocutrice, l’étudiait et réfléchissait à part lui. « C’est une vraie fille de la terre russe, pensait-il, une fleur pure que rien n’a souillée, une Tatiana au village. Heureux le jeune homme qui l’aimera et plus heureux celui qui sera aimé d’elle ! Est-il en aucun pays du monde une jeune fille qui vous regarde plus droit dans les yeux qu’une jeune fille russe ? »
Cependant, il lui demandait où elle avait passé l’été.
— Chez nous, répondit Lydia, à la campagne, près de Smolensk. Je voulais voir nos paysans pendant la révolution. Ah ! Nicolas Vladimirovitch, quelle curieuse expérience j’ai faite là-bas ! Je vous le raconterai un jour, si cela vous intéresse. Je les connais bien, nos paysans. Mais…
A cet instant, Nathalie Choupof-Karamine entra dans le boudoir, suivie de Léon Séméonof.
— Où vous cachez-vous ? dit-elle. Je vous croyais partis. Voici Léon Borissovitch qui veut faire la connaissance de la petite princesse.
Elle le présenta à Lydia, qui avait eu un mouvement de recul à voir la figure pâle de Séméonof. Elle avait reconnu le regard qui l’avait glacée sur Nevski. Séméonof s’inclina cérémonieusement.
Mais Savinski la tira à part pour prendre congé d’elle.
— Je ne vous tiens pas quitte de ce que vous avez à me dire sur les paysans. Je suis bien mal renseigné sur ce qui se passe au village, et cela a de l’importance. C’est vous seule qui m’instruirez. Quand puis-je vous voir ?
— Venez demain chez nous, dit Lydia, avant le dîner. Je vous raconterai mon été.
Savinski sortit, laissant Séméonof avec la jeune fille.
Quand il quitta la banque le lendemain, après une journée difficile, Savinski se rendit chez le prince Volynski. Il le connaissait, mais ne le voyait que rarement. Le prince était souffrant et ne recevait pas. Il avait à cette heure-là son médecin près de lui. On introduisit Nicolas Savinski chez la princesse, qui prenait le thé en compagnie de sa fille et du général Vassilief. La princesse avait souffert de la solitude où elle était restée. Puis on lui avait ramené son mari en mauvais état. En descendant de voiture, il était tombé, ses jambes faibles refusant leur service, et s’était démis ou cassé le fémur. Il était maintenant tout à fait invalide. Il avait fallu le ramener à un chirurgien de Pétrograd. Le voyage de retour avait été un cauchemar. Vingt heures dans un wagon sans pouvoir se lever de sa place ; dix personnes dans le compartiment, sa fille au milieu des soldats.
Lydia souriait au discours véhément de sa mère. Sa saine jeunesse ne s’était pas alarmée de ces aventures et avait supporté allégrement ces fatigues. Une fois le thé pris, elle emmena Savinski dans un coin du salon et lui raconta ses expériences de l’été. C’était une joie pour elle de parler ; la vie qui l’emplissait colorait étrangement ses récits.
— J’étais contente, dit-elle, de retourner dans notre bien. Vous savez, chez nous, c’est la vraie campagne, des bois et des plaines à perte de vue. Nous sommes à deux heures, en voiture, d’une petite station près de Smolensk. Il y a là notre maison qui est très vaste, toute en bois, et ancienne, car elle a été bâtie à la fin du règne de Catherine la Grande. A quelques centaines de pas, la demeure de l’intendant, puis quelques bâtiments où papa garde ses plus belles vaches. Les autres sont dans des fermes voisines. Nous avons un village à dix minutes de la maison, un petit village de trois cents feux qui ressemble à tous les villages russes. C’est sale et misérable, bien que les paysans chez nous soient à leur aise et souvent riches. Papa a fait construire une école et entretient un docteur qui est une femme. C’est une Juive d’Odessa, aux cheveux courts et à lunettes, une drôle de personne qui s’habille à moitié comme un homme. Elle se dispute souvent avec papa, mais pas avec moi, car nous nous entendons bien toutes les deux. Malgré sa brusquerie, elle est bonne et se donne beaucoup de mal pour nos paysans. Ce n’est pas facile. Vous ne savez pas à quel point ils sont obscurs et méfiants. Quand on leur prescrit un remède, leur première idée est qu’on veut les empoisonner. Mais Rachel Pappe, c’est ainsi qu’elle s’appelle, les gronde durement et ils finissent par lui obéir. C’est elle qui mène les affaires de chacun. Déjà pendant la guerre, le village a beaucoup changé, en 1916 surtout. Tous les jeunes gens et les hommes jusqu’à quarante ans étaient partis. Il y en avait deux dont on savait qu’ils avaient été tués et dix qui étaient prisonniers en Allemagne. Mais on nous avait donné quelques prisonniers autrichiens. C’étaient de très bonnes gens ; ils vivaient tout à fait libres chez nous et nos babas les aimaient beaucoup. Elles prétendaient qu’ils étaient bien meilleurs que leurs maris. Il est vrai qu’ils travaillaient mieux, ne se grisaient jamais et ne les battaient pas. Leur chef s’appelait Fritz. Il venait de la Carinthie. C’était un bel homme qui était arrivé très maigre et qui s’était vite engraissé chez nous. Imaginez-vous, Nicolas Vladimirovitch, qu’il portait un amour de petit manchon en peau de taupe ! Il causait en allemand avec Rachel Pappe, mais en un rien de temps il sut assez de russe pour se faire comprendre des babas. Il était berger ; il gardait et soignait les bêtes dans la perfection. Bientôt, il eut toutes les bêtes du village. Il n’en a pas perdu une seule en dix-huit mois. Jamais on n’avait vu cela. Enfin, le village, malgré tant d’hommes partis, vivait très tranquille et très prospère pendant la guerre. Cette année, j’ai trouvé des changements. D’abord, une vingtaine de soldats étaient rentrés ; ils avaient simplement quitté le front et étaient revenus chez eux avec leurs fusils. Ils parlaient beaucoup et racontaient des histoires du matin au soir et jusque tard dans la nuit ; ils ne travaillaient guère. Il y avait toujours autour d’eux un groupe de paysans pour les écouter. Il va sans dire que tout le village savait qu’il allait avoir nos terres. La révolution, pour eux, c’étaient les terres de papa. Mais comment ils les prendraient, comment ils se les partageraient, comment ils les cultiveraient, cela était bien compliqué à résoudre et c’était sur ce point délicat que les conversations recommençaient chaque jour. Avec nous, très respectueux, très gentils. Il faut dire que papa a toujours été bon pour eux. Malgré cela, ils en ont peur. Alors, toujours de grands saluts et des inclinaisons de tout le corps. Leur indépendance, ils la manifestaient d’une façon bien curieuse… Comment vous expliquer ?… C’est très difficile…
Lydia fronça un peu son front et se prit à réfléchir. Puis tout à coup elle reprit :
— Savez-vous comment on chasse le vautour dans les Pyrénées ? demanda-t-elle.
Savinski se mit à rire.
— Mais non, répondit-il. Du reste, quel rapport entre la chasse au vautour et les paysans qui veulent la terre ?
— Attendez, attendez, dit Lydia. Vous allez voir. L’année avant la guerre, nous étions en été dans les Pyrénées avec un oncle à moi, grand chasseur. On lui proposa une chasse au vautour dans la montagne. L’homme qui voulait l’emmener donna des détails si passionnants que je suppliai mon oncle de me prendre avec lui. Naturellement, comme vous pensez, il ne put me refuser.
— Je comprends très bien qu’on ne vous refuse rien, Lydia Serguêvna, intervint Savinski.
— Enfin, voilà, nous partîmes vers minuit et, avant le jour, nous arrivions à une cabane dans un endroit désert. A deux cents pas à peu près de la cabane, notre guide jeta un petit agneau mort sur un roc bien en vue. Et nous attendîmes, cachés dans la cabane. Le jour vint ; j’avais grande envie de dormir, mais maintenant il s’agissait de regarder. A peine le soleil levé, on vit très haut dans le ciel un point noir qui décrivait de longues courbes lentes. C’était un vautour qui avait aperçu l’agneau mort. Et, quelques minutes après, un second vautour se joignit à lui et se mit à tourner dans les airs. Puis d’autres encore. Il y en eut bientôt une dizaine. Et, peu à peu, leurs grands cercles se rétrécissaient, s’abaissaient, et enfin les vautours s’abattirent sur un roc, à trois cents pas du cadavre de l’agneau. Alors, cela devint tout à fait intéressant. Deux ou trois vautours venaient, sautillant, se dandinant, dans la direction de l’agneau. Ils le regardaient de loin, semblaient conférer ensemble, puis, pour je ne sais quelle raison, retournaient d’où ils étaient venus. Et, quelques minutes après, la même scène recommençait. Je pense que cela dura bien une heure avant qu’ils arrivassent tout près du cadavre. Quelle patience ! quelle lenteur ! Et enfin, après un temps qui me parut interminable, un grand vautour se risqua à donner un coup de bec dans le ventre de l’agneau. De ma place, je vis le petit corps tressaillir. Le vautour de nouveau s’envola, mais, quelques minutes plus tard, tous les vautours étaient là et s’acharnaient après le cadavre. C’est alors que mon oncle et le guide tirèrent dans le tas. Avec un grand fracas d’ailes, les vautours s’envolèrent à perte de vue. Mais trois d’entre eux restaient morts sur le terrain. Eh bien, comprenez-vous, Nicolas Vladimirovitch, à la campagne, cet été, nos paysans m’ont fait penser à ces vautours. Comme eux, ils s’approchaient peu à peu des fermes et de notre maison. On les voyait par groupes de trois ou quatre autour des bâtiments : ils regardaient avec attention et causaient entre eux. Si on les abordait, ils étaient très polis, comme autrefois. Si on leur demandait ce qu’ils faisaient là, ils répondaient : « Nous nous promenons, barine, nous nous promenons seulement. » Mais ils revenaient, regardaient encore, discutaient à voix basse et, chaque jour, de plus en plus près de la maison. Cela finissait par créer une impression d’angoisse dont on ne pouvait se défaire. Une fois, mon père en rencontra un dans le vestibule même. Il l’interpella et lui dit : « Que veux-tu, Foma Fomitch ? » Le paysan s’inclina jusqu’à terre. « Je regarde, barine, je regarde », dit-il du ton le plus soumis. Mon père entra dans une grande colère (cela lui arrive, vous savez) : « Sauve-toi, malheureux, cria-t-il, ou je te fais périr sous les coups. » Le paysan s’en alla, très tranquillement, à demi souriant. Et, le lendemain, on le revoyait à quelques pas devant les fenêtres du salon, causant à voix basse avec d’autres paysans. Cela devenait intolérable ; cela me rappelait à chaque fois les vautours qui tournent autour de l’agneau mort, attendant de le manger. Alors, nous sommes partis. Papa a fait transporter à Smolensk les plus beaux livres et quelques tableaux anciens. Et maintenant que nous ne sommes plus là, les paysans sont entrés dans la maison. Ils ne l’habitent pas, mais ils ont pris tous les meubles et les ont emportés chez eux. J’aimerais bien savoir qui couche dans mon lit, conclut-elle avec un sourire.
Savinski passa une heure charmante avec la jeune fille.
— Je ne sais comment vous vous y prenez, lui dit-il. Vous me racontez des histoires très tristes, mais, quand elles passent sur vos lèvres, elles ne m’attristent pas. Je pense que vous êtes une petite fée qui transforme toutes choses avec sa baguette magique. Je ne verrai plus nos paysans que comme ces méfiants vautours des Pyrénées.
Il y eut un silence. Puis Lydia parla :
— Devinez-vous ce que Séméonof m’a proposé hier ? Il veut me prendre comme secrétaire quand les bolchéviques seront au pouvoir. Il jouera un grand rôle, il l’affirme. Il hésite entre les Affaires étrangères et la Guerre. Aux Affaires étrangères, il déclare ne pouvoir se passer de moi, car je sais l’allemand, l’anglais et le français. Il veut que j’apprenne à écrire à la machine. Je ne l’aime pas, ce Séméonof ; il me glace, je ne travaillerai pas avec lui. Mais j’apprendrai tout de même à écrire à la machine. J’ai commencé mes leçons dès ce matin, tout près de votre banque, au coin de Litiéiny et de Nevski.
— Si vous voulez une place quand tout le monde sera obligé de travailler, dit Savinski, c’est moi qui vous l’offrirai tant que les banques seront ouvertes. Mais, croyez-moi, ajouta-t-il, suivant la tournure que prendront les événements, il vous faudra émigrer. La Russie ne sera pas habitable pour une jeune fille comme vous. Nous nous en irons ensemble en Europe. D’ici là, si cela ne vous ennuie pas, si vous ne craignez pas la compagnie d’un homme qui pourrait être votre père, voyons-nous souvent.
Comme il quittait Lydia, Paul Volynski arriva. Il était de nouveau en uniforme de junker. Il avait fait une décevante expérience à l’armée. Le régiment auquel il avait été attaché n’avait pas pris part à l’offensive ; les soldats désertaient en si grand nombre que le colonel l’avait renvoyé à Pétrograd. Là, ne sachant où se rendre utile et possédé par l’idée de servir, il était rentré à l’École des junkers pour avoir un grade régulier au jour où l’ordre se rétablirait en Russie. Il venait dîner chez sa cousine, revenue depuis peu de Smolensk. Lydia, ce soir-là comme d’habitude, avait mille choses à lui dire.
— Où se passe-t-il donc, commença-t-elle, des choses aussi extraordinaires que chez nous ? Comme la vie doit être ennuyeuse partout ailleurs ! Il paraît que bientôt nous allons tous être obligés de travailler. Ce sera très amusant. J’apprends déjà à écrire à la machine. Je gagnerai ma vie, Paul ; j’aurai un poste important aux Affaires étrangères. C’est arrangé.
Paul regarda sa cousine et lui dit avec un sérieux incroyable qui la fit pouffer de rire :
— Tu es une enfant, Lydia, tu joues avec tout. Mais Dieu sait ce que l’avenir nous réserve.
— Eh bien, moi, je n’ai pas peur, lança Lydia, dès qu’elle eut recouvré son sang-froid. On aura un tel besoin de « capacités », comme ils disent, que nous sommes sûrs, toi et moi, de nous tirer d’affaire. Regarde : j’ai déjà deux situations offertes, l’une plus brillante que l’autre. Et, si tu ne trouves rien, je te prendrai à mon service. Tu seras le secrétaire de la secrétaire.
Cette perspective rasséréna le jeune Paul. Sa figure reprit l’expression, qui lui était naturelle, de bonne humeur et d’insouciance et, pendant toute la soirée, Lydia et lui jouèrent au bolchévisme, en épuisèrent à l’avance les félicités et le vidèrent de ses terreurs.
— Tout est bien, pourvu que je ne te quitte jamais, dit Paul en partant.
Et Lydia lui répondit, en l’embrassant sur les deux joues :
— Mais oui, on ne sépare pas un frère de sa sœur.
Paul n’aima pas cette réponse.